Les numéros de Strange qui comptent vraiment dans une collection VF, illustration article

Dans une revue aussi longue, un numéro ne compte pas parce qu'une réputation le dit, mais parce qu'un fait l'isole des autres. Le catalogue permet d'en désigner quelques-uns sans rien inventer : les bornes de la parution, ceux que l'éditeur a célébrés lui-même, celui où il annonce sa propre refonte, les charnières de créateurs, les ruptures de datation, les accidents de calendrier et les feuilletons dont une partie manque à l'appel. Tout le reste relève de l'opinion.

Vous avez une pile de Strange sur une étagère et vous voudriez savoir lesquelles de ces livraisons méritent une pochette, un classement à part, ou une recherche quand elles manquent. La tentation est de recopier une liste trouvée ailleurs, sauf qu'aucune ne dit sur quoi elle s'appuie. Ce guide part de ce qui est écrit noir sur blanc dans le catalogue de la revue, et n'affirme rien au-delà.

Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.

Repère de méthode : Les numéros de Strange qui comptent dans une collection, et ce que couvre l'article

Ce que le sommaire catalogué permet d'affirmer, et ce qu'il ne permet pas

Pour chaque fascicule, le catalogue donne un numéro, une date de couverture, un intitulé d'histoire et une poignée de noms de scénaristes et de dessinateurs. C'est beaucoup, et c'est insuffisant : une revue française de cette époque reliait plusieurs épisodes sous une seule couverture, et l'intitulé enregistré n'en désigne qu'un seul. Autrement dit, vous disposez d'un échantillon du sommaire, pas du sommaire.

La démonstration est dans les données. Le même intitulé, « Une aventure de Ka-Zar n°1 », revient à trois fascicules du début de 1976, dont le numéro 73 et le numéro 76, qui ne se suivent pas. Un intitulé répété ainsi n'est pas le titre de l'histoire vedette : c'est parfois une rubrique, parfois une annonce de parution voisine.

D'où la méthode retenue ici. Tous les critères que nous utilisons sont extérieurs au contenu des épisodes : des dates, des crédits, des annonces que l'éditeur a imprimées sur sa propre revue, des étiquettes de feuilleton. Ils ont un avantage décisif pour vous : ils se vérifient sur l'exemplaire que vous tenez, sans rien connaître de son équivalent d'outre-Atlantique.

Les bornes de la parution, le socle de toute hiérarchie

La première borne est le fascicule inaugural, daté du 5 janvier 1970, dont l'intitulé catalogué est « L'héritier de Frankenstein ! ». Il compte pour une raison simple et suffisante : il n'y en a qu'un, et aucune collection ne se dit complète sans lui. En revanche, personne ne peut déduire du catalogue ce que contenait réellement ce premier sommaire au-delà de cette seule histoire, et une fiche dédiée examine ce cas de plus près.

La deuxième et la troisième borne tiennent ensemble. Le dernier fascicule publié sous l'enseigne de Lug porte le numéro 228, daté du 5 décembre 1988, avec « Bénis soient les innocents... » à son sommaire ; le premier publié par Semic porte le numéro 229, daté du 5 janvier 1989, avec « Conflit de dames ». Le compteur ne repart pas de zéro. C'est un point à retenir avant toute recherche : un collectionneur qui cherche un prétendu premier numéro de l'ère Semic cherche un objet qui n'a jamais existé.

La dernière borne clôt la série en mars 1998 avec « Mauvaise influence ». Les fins de parution se raréfient souvent en occasion, la revue ayant déjà perdu des points de vente. Le catalogue ne mesure pas les tirages : c'est une observation d'usage, pas un fait établi.

Les numéros que l'éditeur a désignés lui-même

Un numéro rond ne compte pas parce qu'il est rond, mais si l'éditeur en a fait un événement. L'intitulé catalogué du fascicule 105 est « Suite des résultats du concours de Strange n° 100 » : la revue publie donc, plus tard, les résultats d'un concours organisé autour de son centième. L'événement est attesté par la rédaction elle-même.

Le même mécanisme vaut pour le deux centième, dont l'intitulé du numéro 203 annonce « Les gagnants du concours de Strange 200 ». Voilà un critère que vous pouvez appliquer seul sur n'importe quelle série : cherchez non pas le numéro rond, mais la trace que l'éditeur a laissée autour de lui. Ce qu'on ne peut pas affirmer, en revanche, c'est la nature du concours, sa dotation, ni l'ampleur réelle de l'opération.

Le trois centième, daté de décembre 1994, se signale autrement. Sa ligne de crédit dessinateurs n'est pas nominative comme partout ailleurs dans la série : elle est collective, et mentionne explicitement une pluralité d'auteurs. Un crédit collectif est l'indice d'un fascicule composite, assemblé pour l'occasion. L'indice est solide ; il ne vous dit pas ce que ce numéro contenait, et seul l'exemplaire en main le dira.

Le numéro où la revue annonce sa propre refonte

Un seul intitulé catalogué annonce un changement de formule au lieu de raconter une histoire : celui du numéro 181, daté du 5 janvier 1985, « A nouvelle année, nouveau look ! ». La revue y parle d'elle-même et prévient son lecteur qu'elle change. Pour hiérarchiser une collection, rien n'est plus utile : voilà une frontière visible à l'œil nu entre deux états de l'objet.

Détail qui ne se laisse pas interpréter trop vite : le nom de Frank Miller figure au crédit dessinateurs de cette livraison précise, alors qu'il apparaît surtout au crédit scénario dans les années voisines. Le catalogue enregistre un nom et une position, pas une attribution de planche. Ce que vous ne pouvez donc pas affirmer, c'est en quoi consistait exactement le nouveau look annoncé, ni qui l'a dessiné.

Les charnières de créateurs, mesurables au nom près

Deux noms français structurent la série bien plus sûrement que n'importe quelle vedette américaine. Jean Frisano apparaît pour la première fois aux crédits du numéro 21, daté du 5 septembre 1971, et pour la dernière au numéro 212, daté du 5 août 1987. Entre ces deux bornes, il est présent dans l'immense majorité des livraisons. Ces deux fascicules comptent donc comme repères : ils ouvrent et ferment la période où la revue a une identité graphique française.

Jean-Yves Mitton, lui, est crédité dès le fascicule inaugural et pour la dernière fois au numéro 219, daté du 5 mars 1988. La sortie des deux hommes à quelques mois d'écart, juste avant le changement d'éditeur, est l'une des rares corrélations que les données autorisent. Elles ne disent pas pourquoi, et il faut s'arrêter là.

La troisième charnière est la plus brutale. À partir du numéro 325, de mai 1997, les noms crédités au scénario et au dessin se renouvellent presque entièrement, trois seulement figurant déjà dans les années antérieures, et les intitulés changent de monde, comme « Le Flash des deux cités ». Un collectionneur qui achète un lot « de Strange » sans regarder les numéros peut ainsi recevoir deux objets très différents. Ce que le catalogue ne permet pas de dire, c'est à quelle licence ni à quel accord ce basculement correspond.

Comment les numéros de Strange sont datés, numéro par numéro : date au jour, au mois, au trimestre, année seule, ou aucune date

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Quand la date imprimée change de forme

La revue a longtemps été datée du cinq du mois, ce qui en fait un repère de datation très commode. Ce n'est pas une règle sans exception, et chaque exception est un fascicule identifiable. À l'automne 1983, trois livraisons consécutives, du numéro 165 au numéro 167, perdent la mention du jour et ne portent plus que le mois ; la suivante revient à la formule habituelle. Un trio de ce genre est le signe d'un flottement dans la fabrication.

Plus singulier encore : une seule livraison de toute la série porte un jour différent du cinq, le numéro 188, daté du 10 août 1985. C'est l'unique anomalie de ce type, et elle suffit à distinguer ce fascicule de tous les autres. Ce qu'on ne peut pas affirmer, c'est si ce décalage traduit un retard d'impression, un report de mise en kiosque ou une simple coquille de couverture.

La rupture décisive se situe en septembre 1994, au numéro 297 : le jour disparaît, et il ne revient plus jamais jusqu'à la fin de la parution. Pour vous, cela a une conséquence pratique immédiate. Si un exemplaire sans jaquette porte une date réduite au mois, il appartient presque certainement à la dernière phase de la revue, et vous pouvez l'écarter d'un lot censé couvrir les années Lug sans même ouvrir le fascicule.

Les accidents de calendrier

Un mensuel qui tient trois décennies finit par trébucher, et ses faux pas laissent des traces exploitables. Les numéros 279 et 280 portent tous deux la même date de couverture, le 5 mars 1993, tandis qu'aucun fascicule n'est daté d'avril de cette année-là. Deux livraisons pour un mois, puis un mois sauté : voilà un couple de numéros que l'on peut légitimement classer à part, parce que leur datation ne suit pas la logique du reste de la série.

Le second accident est un silence. Après une livraison de décembre 1996, la suivante est datée de mai 1997, soit quatre mois sans parution. Ce trou coïncide exactement avec le renouvellement complet des équipes évoqué plus haut. Deux faits indépendants qui tombent au même endroit, cela fait une charnière solide ; cela ne fait pas une explication, et le catalogue n'en fournit aucune.

D'où un réflexe utile : comptez les mois autant que les numéros. Un vendeur de bonne foi peut annoncer une continuité parfaite sans savoir que la revue s'est interrompue, et le blog revient sur cette lecture par la chronologie.

Les fascicules qui annoncent une partie dont le reste manque

Certains intitulés catalogués portent un numéro de partie, et c'est précieux parce que cela crée une attente vérifiable. Le numéro 268 annonce « La guerre des mers, 2ème partie » et le numéro 270 une quatrième partie du même feuilleton. Les première et troisième parties ne figurent nulle part dans les intitulés de la série. Le fascicule intermédiaire, lui, porte un titre sans rapport.

Le cas se répète avec « Operation AIM », dont le chapitre deux apparaît en mai 1996 et le dénouement en juillet, sans les maillons intermédiaires. La donnée ne tranche pas entre deux lectures : parties cachées sous un autre intitulé, ou parution dans une revue voisine de la même maison.

Le contre-exemple est instructif. Le feuilleton qui ouvre la dernière phase de la revue, en mai et juin 1997, apparaît avec ses deux chapitres consécutifs et complets. Quand une série de parties est continue dans le relevé, c'est un signe de fiabilité ; quand elle est trouée, c'est un fascicule à ouvrir avant d'acheter. Dans les deux cas, vous savez quoi chercher sur la page de sommaire.

Plan de l'article section par section, de la présentation générale jusqu'aux pièges à l'achat

Les numéros qui annoncent autre chose que leur propre contenu

La revue servait aussi de vitrine aux autres titres de la maison, et cela produit des fascicules repères. L'intitulé enregistré du numéro 66, daté du 5 juin 1975, renvoie au premier numéro de la revue sœur consacrée aux séries spéciales. Celui du numéro 98, daté du 5 février 1978, annonce trois super-héros dans une autre publication mensuelle de l'éditeur. Ces livraisons datent des lancements maison mieux que n'importe quelle chronologie reconstituée.

Une curiosité mérite d'être signalée pour ce qu'elle prouve. Le numéro 204, de décembre 1986, est le seul de toute la série dont l'intitulé catalogué contient le nom de l'éditeur historique, avec « Club Lug des héros Marvel ! ». À cette date, l'enseigne est donc encore vivante dans les pages de la revue, deux ans avant la bascule de numérotation. Ce que cela ne prouve pas, c'est l'existence d'un club structuré ni sa durée.

Attention, enfin, au piège le plus fréquent. Un intitulé comme celui du numéro 132, qui met en avant un chevalier de l'espace, ou celui du numéro 116, qui nomme un héros bien connu, se lit comme une annonce de contenu et rien de plus. Ce n'est en aucun cas la preuve d'une première parution française du personnage : le relevé ne contient qu'un titre par fascicule, et les hubs consacrés aux Quatre Fantastiques ou à Thanos replacent ces apparitions dans leur histoire éditoriale réelle.

Hiérarchiser sans se raconter d'histoires

Trois niveaux se dégagent de ce tri, et ils ne se valent pas. Au premier, les faits prouvables sur l'exemplaire : les bornes de parution, la bascule d'éditeur, la livraison qui annonce sa refonte, les ruptures de datation, les deux dates jumelles de mars 1993. Ceux-là méritent une place à part, car personne ne pourra vous les contester.

Au deuxième niveau, les indices sérieux mais incomplets : les concours autour des numéros ronds, le crédit collectif du trois centième, les feuilletons aux parties manquantes, les charnières de créateurs. Ils désignent des fascicules à examiner, pas des certitudes. Au troisième, tout ce qui circule sur la rareté supposée de tel numéro sans qu'aucune source ne l'étaye : à traiter comme une hypothèse de recherche, jamais comme un argument de vente.

Un dernier réflexe, qui découle directement des données. Plusieurs intitulés reviennent à l'identique dans la série, comme « Vengeance ! », « Trahison » ou « Premier contact », à des années d'intervalle et sous deux enseignes différentes. Identifier un fascicule par son titre d'histoire est donc une mauvaise habitude. Citez toujours le numéro et la date imprimée : c'est le seul couple d'informations qui désigne un exemplaire sans ambiguïté.

Questions fréquentes

Non. Le relevé montre une numérotation continue : la série s'arrête au 228 sous Lug et reprend au 229 sous Semic, sans remise à zéro. En revanche, deux livraisons portent la même date de couverture, le 5 mars 1993. C'est la date qui se dédouble, jamais le numéro, et c'est pourquoi il faut citer les deux ensemble.

Regardez d'abord la forme de la date plutôt que son contenu. Une date mentionnant le cinq du mois situe l'exemplaire avant septembre 1994 ; une date réduite au mois seul le situe après, à de rares exceptions près en 1983, 1986 et 1987. Ensuite seulement, recoupez avec les noms crédités, qui changent par longues plages.

Le catalogue prouve qu'un concours a été organisé autour de lui, puisqu'une livraison ultérieure en publie la suite des résultats. Un numéro rond fêté par sa rédaction est souvent plus recherché qu'un numéro courant. Mais la cote dépend avant tout de l'état, et aucune donnée de sommaire ne permet de chiffrer un écart entre deux fascicules.

Pas à partir de ce relevé. Il n'enregistre qu'un intitulé d'histoire par fascicule, alors que la revue en publiait plusieurs. Un titre qui nomme un héros annonce une présence, pas une première. La seule méthode fiable consiste à ouvrir l'exemplaire, lire sa page de sommaire complète et comparer avec les revues voisines du même éditeur.

Traitez-les comme des numéros à vérifier en priorité. Quand une deuxième et une quatrième partie apparaissent sans les autres, soit les maillons manquants sont dans les mêmes fascicules sous un autre intitulé, soit ils ont paru ailleurs. Dans un lot, ce sont les exemplaires dont la page de sommaire mérite une photo avant l'achat.