Il n'existe pas de table qui donne, pour un numéro de Strange, son équivalent américain. On procède par enquête : décrire l'objet, relever ce que le catalogue retient pour ce numéro, puis resserrer un intervalle à partir de la date française, des créateurs crédités et du titre traduit. Chaque indice réduit le champ sans jamais le refermer, parce qu'un fascicule compile plusieurs épisodes là où le relevé n'en garde qu'un.
Vous avez un fascicule entre les mains, couverture Lug, prix en francs, et vous voulez savoir de quel comic américain sort l'histoire que vous venez de lire. La question paraît élémentaire. Elle ne l'est pas, et la plupart des réponses qu'on trouve ailleurs sont des affirmations sans démonstration. Ce guide ne vous donne pas de correspondance : il vous donne la procédure, étape par étape, avec ce qu'il faut noter à chaque palier et le moment exact où il faut s'arrêter d'affirmer.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
Pourquoi l'enquête est difficile, et pourquoi il faut le savoir d'abord
Un fascicule de Strange n'est pas la traduction d'un comic américain. C'est un assemblage. L'éditeur prenait plusieurs épisodes, venus de titres américains différents et parfois d'années différentes, les montait dans une pagination française et ajoutait sa couverture. Chercher « le » numéro américain derrière un numéro français revient donc à chercher un objet qui n'existe pas : il y en a plusieurs, et le relevé dont vous disposez n'en documente qu'un.
Le catalogue que nous interrogeons retient, pour chacun des 228 fascicules de la série, une seule ligne d'histoire. Une seule, alors que le sommaire réel en comptait généralement trois. Tout le reste de votre enquête découle de cette asymétrie : vous travaillez avec un fragment de sommaire, et vous ne saurez jamais, depuis le relevé seul, si l'épisode qui vous intéresse est celui qui a été retenu ou l'un de ceux qui ont été laissés de côté.
Cette franchise n'est pas un aveu de faiblesse, c'est la condition pour ne pas écrire de bêtises dans votre fichier de collection. Un intervalle honnête vaut mieux qu'une référence précise et fausse, parce qu'une référence fausse circule, se recopie et finit par servir d'argument dans une transaction.
Étape 1 : décrire l'exemplaire avant de chercher quoi que ce soit
Avant d'ouvrir le moindre relevé, notez ce que l'objet vous dit de lui-même. Le numéro de série imprimé sur la couverture, la date portée au même endroit, le nom de l'éditeur, le prix en francs, et surtout le sommaire intérieur s'il y en a un. Beaucoup de fascicules annoncent en page deux ou trois les épisodes du numéro, avec un titre par segment. C'est la source la plus riche dont vous disposerez, et elle est chez vous.
Notez aussi les signatures visibles dans les planches. Les auteurs américains signaient parfois leurs cases, et une signature lue sur le papier est un fait, alors qu'un nom lu dans un relevé est une attribution faite par un tiers. Si la première page d'un segment porte un bandeau de crédits traduit, recopiez-le mot pour mot : ce bandeau est souvent le seul lien direct entre votre exemplaire et sa source.
Enfin, comptez les segments. Savoir que votre fascicule contient trois histoires distinctes change tout : vous saurez d'emblée que la réponse sera plurielle, et vous conduirez trois petites enquêtes au lieu d'une grande.
Étape 2 : lire le relevé de parutions pour ce qu'il est
Vient le relevé. Pour Strange, il donne par numéro une date, un titre d'histoire, des scénaristes et des dessinateurs. Première surprise à encaisser : la ligne « titre d'histoire » n'est pas toujours un titre d'histoire. Au numéro 60, daté du 5 décembre 1974, elle vaut « Les mots-croisés de Strange ». Au numéro 18, elle vaut « Le courrier des fans de Strange ». Ce sont des pages de rédaction, pas des épisodes.
Même chose quand la ligne pointe vers une autre publication de la maison. Le numéro 100, daté du 5 avril 1978, est enregistré sous l'intitulé « Titans n°13 », et le numéro 68 sous « Strange 69 ». Ces entrées désignent une annonce ou un encart promotionnel, pas le récit principal. Si vous bâtissez votre recherche américaine sur une ligne de ce type, vous cherchez la source d'une publicité.
Le réflexe à prendre est donc de qualifier la ligne avant de l'exploiter : récit, page rédactionnelle, ou renvoi vers un autre fascicule. Seule la première catégorie mérite les étapes suivantes. Les deux autres vous disent simplement que, pour ce numéro, le relevé ne documente pas de récit, et il faut repartir du sommaire imprimé.
Étape 3 : la date française et le décalage qu'elle impose
La date portée par la série est presque toujours formée sur le même modèle : le cinquième jour du mois, du 5 janvier 1970 pour le premier fascicule au 5 décembre 1988 pour le dernier. Ce n'est pas une date d'achèvement éditorial, c'est une date de kiosque, calée sur un rythme mensuel. Elle vous donne donc une borne supérieure, et rien d'autre : l'épisode américain est forcément antérieur.
Antérieur de combien ? Impossible à fixer à partir du relevé. Sur les premières années, les épisodes réimprimés avaient souvent plusieurs années de vie derrière eux, et l'écart s'est réduit à mesure que la série a rattrapé l'actualité américaine. Vous pouvez donc poser un intervalle large au début de la série, plus serré vers la fin, mais vous ne pouvez pas convertir une date française en mois américain. Les sources divergent d'ailleurs sur le délai moyen, et il variait selon les titres repris dans un même fascicule.
Dernier avertissement sur cette date : elle n'est pas aussi régulière qu'elle paraît. Le numéro 165 est daté « Septembre 1983 » sans jour, le numéro 188 porte le 10 août 1985 au lieu du 5. Ces irrégularités signalent des flottements de mise en vente. Traitez la date comme une indication de période, jamais comme une horloge.
Étape 4 : les créateurs crédités, l'indice le plus fort et le plus piégeux
C'est l'étape qui rapporte le plus, à condition de comprendre ce qu'on lit. Le relevé crédite trois dessinateurs pour chacun des fascicules de la série, et deux ou trois scénaristes. Ce pluriel n'est pas une incertitude : c'est la trace matérielle du montage. Trois dessinateurs, parce qu'il y avait trois segments, chacun avec son équipe.
D'où la règle : ne cherchez jamais un comic américain réalisé par l'ensemble des noms listés. Prenez-les séparément, et croisez chaque nom avec la période déduite à l'étape précédente. Au numéro 12, daté du 5 décembre 1970, le relevé associe au titre « Le Surfer doit tuer ! » un scénario de Stan Lee et, parmi les dessinateurs, John Romita, Jack Kirby et Alex Toth. Ces trois dessinateurs n'ont pas travaillé sur la même planche. Chacun ouvre une piste distincte, et deux d'entre elles concernent des segments dont le titre ne figure même pas dans le relevé.
Le piège suivant est plus sournois. Parmi les dessinateurs crédités reviennent des noms français, Jean Frisano et Jean-Yves Mitton en tête. Ils ont signé des couvertures et des travaux pour l'édition française, pas les planches américaines. Un lecteur pressé qui cherche un comic dessiné par eux ne trouvera rien, et conclura à tort que le relevé se trompe. Écartez-les de la recherche américaine, et notez-les plutôt comme éléments d'identification de l'édition française.
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Commencer mon essai →Étape 5 : le titre traduit, un indice faible qu'il faut quand même exploiter
Le titre français n'est presque jamais une traduction littérale. Il a été réécrit pour la couverture, raccourci, dramatisé, parfois inventé. « Apporte-moi l'âme du Surfer ! » au numéro 4 ou « Bénis soient les innocents... » au dernier numéro de la série sonnent comme des titres américains, mais remonter de l'un à l'autre par retraduction mot à mot ne mène nulle part : vous obtenez une phrase anglaise qui n'a jamais existé.
Ce qui s'exploite dans un titre, ce n'est donc pas sa lettre, c'est ce qu'il nomme. Un titre qui cite un personnage vous donne un titre américain candidat, donc une collection à parcourir sur la période retenue. Au numéro 72, l'intitulé « Ennemi de la Torche, de l'Araignée et de Daredevil, le Scarabée » ne vous donne aucune phrase à retraduire, mais il vous donne quatre noms de personnages, et un antagoniste commun à trois séries. C'est un point d'entrée réel.
Encore faut-il savoir que les noms sont francisés, et que la francisation n'était pas stable. Un même personnage pouvait changer d'appellation d'une revue à l'autre, voire d'une période à l'autre. Avant de chercher, convertissez le nom français en nom américain, et vérifiez cette conversion plutôt que de la supposer. C'est à cette étape que les enquêtes déraillent le plus souvent, parce que l'erreur est invisible : on cherche sérieusement, mais on cherche le mauvais personnage.
Étape 6 : recouper, puis formuler un intervalle plutôt qu'une réponse
Vous avez maintenant trois contraintes : une fenêtre de dates, un ou deux noms de créateurs exploitables, et un ou plusieurs personnages. Le recoupement consiste à chercher ce qui satisfait les trois en même temps. Un dessinateur dont la période de travail sur une série donnée recoupe votre fenêtre, sur un titre où le personnage identifié apparaît, voilà un faisceau.
Un faisceau n'est pas une preuve. Le passage de l'un à l'autre demande une vérification que le relevé ne peut pas fournir : avoir sous les yeux les deux objets, le segment français et l'épisode américain candidat, et constater que ce sont les mêmes planches. Tant que cette confrontation n'a pas eu lieu, votre résultat s'écrit avec un verbe de probabilité, pas avec un verbe d'état.
En pratique, la bonne sortie d'enquête ressemble à ceci : tel segment de tel fascicule provient probablement d'une série américaine identifiée, sur une fenêtre de quelques numéros, avec deux candidats que le relevé ne permet pas de départager. C'est beaucoup plus utile qu'une fausse certitude, et c'est une base de travail pour quelqu'un qui possède les comics d'origine.
Quand s'arrêter, et comment écrire l'incertitude
Trois situations commandent l'arrêt. La première : la ligne du relevé n'est pas un récit, comme au numéro 105 dont l'intitulé renvoie aux résultats d'un concours. Il n'y a alors rien à chercher, et il faut revenir au sommaire imprimé de l'exemplaire. La deuxième : le segment qui vous intéresse n'est pas celui que le relevé a retenu. Vous n'avez alors ni titre ni créateur pour lui, et l'enquête n'a pas de point de départ.
La troisième est la plus frustrante : vous avez un faisceau cohérent, mais plusieurs candidats, et rien pour trancher. C'est le cas normal, pas l'exception. Arrêtez-vous, et notez les candidats. Un collectionneur qui lira votre fiche dans dix ans vous remerciera d'avoir écrit deux hypothèses plutôt qu'une affirmation qu'il devra défaire.
Formulez toujours l'incertitude là où elle se trouve, pas en bloc. « Segment identifié, numéro américain incertain » n'a pas le même sens que « origine inconnue ». La première formule dit que le travail est fait à quatre-vingts pour cent, la seconde laisse croire qu'il est à refaire.
Consigner l'enquête, pas seulement sa conclusion
Un résultat sans sa méthode n'est pas vérifiable, donc il se perd. Dans votre suivi de collection, gardez pour chaque fascicule ce que vous avez effectivement lu sur l'objet, ce que le relevé donnait, ce que vous en avez déduit, et le degré de confiance. Quatre champs suffisent, et ils transforment une intuition en donnée réutilisable.
Cet archivage paie surtout en volume. Sur une série qui court de 1970 à 1988, les mêmes dessinateurs et les mêmes personnages reviennent, et une correspondance établie sur un fascicule éclaire ses voisins. Au numéro 34, « Le retour de Fatalis! » signale un antagoniste que le relevé associe ailleurs à d'autres fascicules : les fenêtres se recoupent, et la deuxième enquête coûte moins que la première.
Si vous tenez votre inventaire dans nos guides de collection, utilisez un champ de notes libres pour ces hypothèses, et distinguez-le du champ d'identification. Le jour où vous vendrez ou ferez estimer un lot, cette séparation vous évitera de présenter une supposition comme un fait, ce qui est le meilleur moyen de perdre la confiance d'un acheteur sérieux.
Questions fréquentes
Aucune table publique ne couvre les 228 fascicules segment par segment. Des travaux partiels circulent, portant sur des périodes ou des personnages précis, et leurs auteurs signalent eux-mêmes leurs incertitudes. Partez du principe que la correspondance se construit numéro par numéro, et qu'une table présentée comme exhaustive mérite qu'on demande sur quoi elle s'appuie.
Parce qu'un fascicule compilait plusieurs épisodes d'origines différentes, chacun avec son équipe graphique. Le relevé agrège ces crédits sur une même ligne sans dire quel nom va avec quel segment. Il faut donc traiter chaque nom comme une piste séparée, et se souvenir que certains de ces noms concernent le travail réalisé pour l'édition française.
Non. C'est une date liée au rythme de mise en vente française, du 5 janvier 1970 au 5 décembre 1988 pour cette série. Elle fournit uniquement une borne : l'épisode américain lui est antérieur. L'écart n'est pas constant, il s'est réduit au fil des années, et quelques numéros portent une date irrégulière qui confirme qu'il s'agit d'un calendrier de kiosque.
C'est la fausse piste la plus courante. Les titres ont été réécrits pour accrocher en kiosque, pas traduits. Une retraduction produit une phrase anglaise qui n'a jamais été imprimée. Exploitez plutôt ce que le titre nomme, personnages et antagonistes, après avoir converti les appellations françaises, qui variaient d'une revue à l'autre.
C'est le cas de figure le plus fréquent, puisqu'une seule histoire par numéro y figure. Revenez alors au sommaire imprimé dans l'exemplaire et aux bandeaux de crédits en tête de segment. À défaut, notez le segment comme non documenté plutôt que de l'attribuer par analogie au titre retenu par le relevé.