Non, Semic n'a pas remis les compteurs à zéro en 1989. Le catalogue montre une numérotation continue : Strange passe du 228 au 229, Titans du 119 au 120, Nova du 131 au 132, sans rupture et avec un seul mois d'écart. Les collisions de numéros existent, mais elles viennent d'ailleurs : des hors-séries qui empruntent le numéro de leur revue mère, des titres relancés à neuf par un autre éditeur, et des séries homonymes qui se chevauchent.
Vous cherchez un numéro précis dans une annonce, un bac de salon ou une liste de manques. Le vendeur écrit « Strange 301 », et vous croyez savoir ce que vous achetez. C'est précisément là que ça dérape, et pas du tout pour la raison qu'on répète depuis trente ans dans les discussions de collectionneurs.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
L'idée reçue : « Semic a recommencé à 1 »
C'est une croyance solide, répétée de bonne foi, et elle est fausse. Le catalogue est net sur le cas le plus emblématique : la dernière livraison de Strange sous Lug porte le numéro 228, datée du 5 décembre 1988, avec l'histoire « Bénis soient les innocents... ». La suivante porte le numéro 229, datée du 5 janvier 1989, avec « Conflit de dames ». Un mois d'intervalle, un numéro d'intervalle.
Autrement dit, le changement d'éditeur n'a laissé aucune trace dans la numérotation. Pour le lecteur de kiosque de l'époque, rien ne cassait : il achetait le numéro suivant au même rythme. C'est une excellente nouvelle pour qui complète une série, et une très mauvaise pour qui espérait reconnaître un fascicule à son seul numéro.
La série continuera d'ailleurs longtemps sous le nouveau pavillon, jusqu'au numéro 335 daté de mars 1998, avec « Mauvaise influence ». Un même titre, une seule séquence de numéros, deux raisons sociales : voilà le point de départ correct.
Trois revues qui disent la même chose
Un cas isolé ne prouverait rien. Titans se comporte exactement de la même façon : le numéro 119, daté du 10 décembre 1988, porte « Une taupe chez les Vengeurs ! », et le numéro 120, daté de janvier 1989, enchaîne avec « La Malédiction d'Olphir 3ème partie ». Le titre de cette histoire est à lui seul un argument : on reprend une narration en cours de route, ce qui serait absurde si l'on relançait une collection.
Nova confirme à l'identique. Le dernier numéro Lug est le 131, daté de décembre 1988, avec « Le non-humanoïde ! » ; le premier numéro suivant est le 132, daté de janvier 1989, avec « Masques ! ». Là encore, aucun retour à l'unité, aucun mois sauté.
Le phénomène ne se limite pas aux mensuels. Spécial Strange passe du 59, daté de novembre 1988 et marqué « L'ombre du Grand Sphinx... », au 60 de janvier 1989, « Eternel retour ! ». Un Récit Complet Marvel passe du 20 au 21, ce dernier daté de février 1989 avec « La Panthère Noire ». Quatre familles de publications, quatre continuations propres.
Ce que la numérotation ne vous dira jamais
Conséquence pratique immédiate : si vous voulez savoir sous quelle enseigne a paru un exemplaire, la numérotation est inutilisable seule. Ce qui vous renseigne, c'est la date, croisée avec le seuil propre à chaque revue. Au-delà de 228 pour Strange, de 119 pour Titans, de 131 pour Nova, de 59 pour Spécial Strange et de 20 pour Un Récit Complet Marvel, on est dans la période postérieure à décembre 1988.
Ces seuils sont à retenir dans ce sens, et pas dans l'autre : un numéro élevé n'est pas « forcément un Semic » si la revue n'existait pas encore en 1988. Un titre lancé en 1992 peut porter un petit numéro et être très postérieur à la bascule. Le numéro ne date pas, il situe dans une séquence.
Un cas renseigne encore mieux : Spidey s'arrête net au numéro 107, daté du 10 décembre 1988, avec « Le Surfer d'argent ». Aucune continuation ne reprend ce titre dans le catalogue. Un titre qui disparaît au moment de la bascule vous dit donc quelque chose, là où un titre qui continue ne dit rien.
La vraie collision : le hors-série qui emprunte le numéro de sa revue mère
Voilà le piège qui trompe réellement les acheteurs, et il n'a rien à voir avec un changement d'éditeur. Strange Spécial Origines ne possède pas sa propre séquence : elle emprunte celle de Strange. Sa première livraison au catalogue porte la mention « 133 bis », datée du 5 janvier 1981, puis les numéros avancent de trois en trois, trimestre après trimestre, calés sur le mensuel.
Tant que la mention « bis » ou « hors série » figure dans la référence, on s'en sort. La difficulté commence quand elle disparaît. Jusqu'au 298, le catalogue porte bien « hors série » ; à partir du 301, daté de janvier 1995 avec « Le défi du Surfer », la mention tombe. Or le mensuel a lui aussi un 301, daté de janvier 1995, avec « Indiscrétions ».
Même mois, même nombre, deux fascicules différents, deux histoires différentes. Le cas se répète au 304 : « Armageddon » dans le mensuel d'avril 1995, « Prends garde... aux Frères de Sang ! » dans le hors-série du même mois. Une annonce qui dit « Strange 304 » ne vous apprend donc pas ce que vous allez recevoir.
Pourquoi cette collision passe inaperçue
Parce qu'un vendeur recopie ce qu'il lit, et que ce qu'il lit est un grand chiffre. La mention de hors-série, elle, est petite, parfois absente, et jamais au même endroit. Un lot de dix revues photographiées en pile ne laisse voir que des tranches : impossible de trancher.
Le cas le plus ancien est encore plus discret, car les deux objets sortent le même jour. Le 5 octobre 1988, le mensuel propose « Haut les coeurs » sous le numéro 226, et le hors-série porte aussi 226, avec « Fantastiques contre X-Men ». Rien dans le numéro, rien dans la date ne permet de les distinguer.
La seule question utile à poser au vendeur n'est donc pas le numéro, mais la mention imprimée : la couverture porte-t-elle un sous-titre de hors-série, et quel récit annonce-t-elle ? Posez les deux ensemble, jamais l'une sans l'autre. Pour les séries de Silver Surfer ou de Daredevil republiées en France, ce réflexe fait gagner beaucoup de temps.
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Commencer mon essai →Deuxième vraie collision : le titre relancé à neuf par un autre éditeur
Ici, la remise à zéro existe vraiment, mais pas au moment où la légende la place. Hulk a connu deux séries françaises distinctes portant ce seul mot comme titre. La première démarre en décembre 1976 avec « Hercule », dessinée par Herb Trimpe ; la seconde démarre en avril 1992 avec « Exposition », écrite par Peter David et dessinée par Dale Keown.
Les deux séries comptent le même nombre de livraisons au catalogue, vingt-neuf, ce qui rend la confusion parfaitement symétrique : il n'existe aucun numéro de l'une qui n'ait son homologue dans l'autre. « Hulk 1 » désigne donc deux objets séparés par quinze ans, dont ni le format, ni le papier, ni le contenu ne se ressemblent.
Pour trancher, le nom du dessinateur est bien plus sûr que le numéro. Trimpe d'un côté, Keown de l'autre : si le vendeur sait répondre, vous êtes fixé. Si la couverture est visible sur la photo, un coup d'œil au traitement graphique suffit souvent, les deux époques n'ayant rien de commun. Le hub consacré au personnage aide à replacer chaque période.
Troisième vraie collision : les séries homonymes qui se chevauchent
Thor donne le cas le plus retors, parce que les deux séries ne commencent pas au même endroit. La première court du numéro 1, daté d'août 1977, au numéro 27 de septembre 1983. La seconde, au catalogue, démarre directement au numéro 3 et s'achève au 31. Le recouvrement est donc large : du 3 au 27, chaque numéro existe en double.
Le cas des deux premières livraisons manquantes de la série récente mérite d'ailleurs un mot : les sources divergent sur leur statut, et nous ne les affirmons pas. Retenez simplement l'effet pratique : ne cherchez pas un numéro 1 et un numéro 2 sous cette référence, vous y perdriez des mois.
Le phénomène n'est pas propre aux comics Marvel en France, ni à la bascule de 1989. Aventures Fiction en offre une version pure : une série de vingt-neuf numéros démarrée en mars 1958, et une autre, cinquante-sept numéros, démarrée en juillet 1966 sous le même titre et chez le même éditeur. Huit ans d'écart, et deux fois les numéros 1 à 29.
Quand un même éditeur chevauche sa propre numérotation
Big Boss pousse la logique encore plus loin. Le catalogue en retient deux fiches : l'une couvre les numéros 46 à 70, de 1960 à juillet 1962 ; l'autre repart de 1 et va jusqu'à 59, de 1970 à 1983. Le recouvrement, de 46 à 59, concerne donc des fascicules parus à vingt ans d'intervalle chez la même maison.
Même famille de piège, autre mécanisme : certaines séries ne commencent pas à 1 dans le catalogue. Top BD démarre à 14, en mars 1989. Une liste de manques bâtie en supposant que tout commence à l'unité vous fera chercher des numéros qui n'ont jamais existé sous cette référence, ce qui est la façon la plus sûre de croire une collection incomplète alors qu'elle est entière.
Quand vous héritez d'une pile, commencez donc par relever le numéro le plus bas réellement présent, et traitez-le comme une hypothèse de départ plutôt que comme un manque. C'est plus rapide que de partir d'un tableau théorique.
Le faux repère : se fier au titre de l'histoire
Puisque le numéro trompe, on est tenté de se raccrocher au titre français du récit. C'est un très mauvais repère, parce que les revues se recoupaient. « Fantastiques contre X-Men » apparaît dans Titans 118 et dans Spidey 106, tous deux datés du 10 novembre 1988, dans le hors-série 226 du 5 octobre 1988, et dans Un Récit Complet Marvel 20. Un même intitulé, quatre références distinctes.
Le même brouillage joue entre séries proches. « La folie de Mysterio », datée de 1987, figure au numéro 29 de deux fiches aux titres presque identiques, l'une appelée L'Araignée, l'autre Une Aventure de l'Araignée. Le phénomène se reproduit numéro après numéro, et il concerne aussi les deux fiches d'album consacrées aux Quatre Fantastiques, où le 19 porte « Les Sortilèges de Diablo » dans les deux cas.
Dernier avertissement sur ce point : le catalogue ne donne qu'un titre d'histoire par numéro, alors qu'une revue française en publiait souvent trois ou quatre. Ce titre ne décrit donc pas le sommaire complet, et deux exemplaires portant le même intitulé peuvent différer sur tout le reste. Le sommaire se vérifie sur l'exemplaire, jamais sur une liste.
La méthode à l'achat, en quatre questions
Demandez d'abord la date imprimée, pas l'année estimée. C'est le seul élément qui distingue sans ambiguïté deux fascicules portant le même numéro, sauf dans le cas du hors-série sorti le même jour que son mensuel. Une photo de la mention de parution règle la plupart des litiges avant l'achat.
Demandez ensuite la mention exacte portée sous le titre, puis le récit annoncé en couverture, puis, pour les séries relancées, le nom du dessinateur. Ces quatre informations prises ensemble ne laissent presque aucune marge d'erreur, alors que le couple titre plus numéro, celui qui figure dans quatre-vingt-dix pour cent des annonces, en laisse énormément.
Enfin, tenez votre propre liste par date autant que par numéro. Une collection notée « Strange 229 à 335 » est claire ; une collection notée « Strange 301 » ne l'est pas. Cette discipline coûte dix minutes au départ et évite les doublons que l'on découvre en rangeant, trois ans plus tard.
Questions fréquentes
Non. Le catalogue montre une continuation stricte : le 228 est daté du 5 décembre 1988 et le 229 du 5 janvier 1989. Il n'existe donc pas deux fascicules appelés « Strange 12 » à cause de la bascule. Les doublons de numéros sur ce titre viennent du hors-série, pas du changement d'éditeur.
Repérez le seuil de la revue : jusqu'au 119, daté du 10 décembre 1988, on est dans la première période ; à partir du 120, daté de janvier 1989, dans la seconde. Le numéro suffit ici parce que la séquence est unique, mais vérifiez quand même la date imprimée si l'exemplaire est abîmé.
Parce que le hors-série d'origines a toujours emprunté la numérotation du mensuel, et qu'à partir de ce point la mention distinctive n'apparaît plus dans la référence. En janvier 1995, le mensuel propose « Indiscrétions » et le hors-série « Le défi du Surfer ». Seul le récit annoncé permet de les séparer.
Pas forcément, car deux séries françaises portent ce titre et comptent chacune vingt-neuf livraisons, l'une démarrée en décembre 1976, l'autre en avril 1992. Un lot mélangeant les deux reste complet en apparence. Demandez le nom du dessinateur du premier numéro pour trancher immédiatement.
Il faut surtout ne pas conclure trop vite à un manque. Plusieurs références débutent à un numéro supérieur, comme ce titre d'albums dont la première livraison recensée porte le 14 et date de mars 1989. Relevez le plus petit numéro réellement présent avant de bâtir votre liste de recherche.