Spécial Strange paraît chez les Editions Lug du 10 juillet 1975 au mois de novembre 1988, et s'arrête à son cinquante-neuvième numéro. Son nom annonce un hors-série de la mensuelle Strange, mais les crédits relevés dans le catalogue racontent autre chose : un titre autonome, bâti autour de l'équipe mutante écrite par Chris Claremont, et qui abandonne en cours de route son rythme trimestriel flottant pour un bimestriel réglé au mois près.
Vous avez une pile de grands formats Lug dans un carton, et la couverture dit « Spécial Strange » sans numéro de série lisible au premier coup d'œil. La question qui suit est toujours la même : est-ce un supplément de la mensuelle, donc un bonus facultatif, ou une série à part entière qu'il faut compléter pour elle-même ? La réponse change tout à la façon dont vous classez, dont vous chassez les manquants, et dont vous décrivez vos exemplaires si vous les cédez un jour.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
Un « spécial » qui finit par vivre seul
Le premier numéro est daté du 10 juillet 1975. Le titre retenu par le catalogue pour cette livraison inaugurale, « Le Penseur Fou », n'a rien de mutant, et les scénaristes crédités sont Gerry Conway, Len Wein et Steve Gerber. Autrement dit, au départ, le sommaire ressemble à ce qu'un éditeur met dans un format d'appoint : un assemblage, pas une ligne éditoriale.
Le basculement se lit dans un seul nom. Chris Claremont apparaît aux crédits dès le troisième numéro, daté du 15 mars 1976, et il figure ensuite dans ceux de tous les numéros du sixième au dernier. Sur l'ensemble de la série, son nom est présent cinquante-cinq fois : aucun autre scénariste n'approche cette continuité. Ce n'est plus un format d'appoint, c'est un titre adossé à une seule série américaine au long cours.
Le mot « Spécial » décrit donc une origine, pas un contenu. Il dit qu'on a lancé un grand format à côté de la mensuelle, avec une pagination et un prix différents. Il ne dit pas que vous tenez un recueil de la revue mère. Pour le collectionneur, la conséquence est nette : vous ne complétez pas Strange en complétant celle-ci, et l'inverse est vrai aussi. Ce sont deux listes de manquants distinctes.
Le rythme : ce que les dates révèlent vraiment
Entre le lancement et la fin, il s'écoule treize années et quatre mois. Une mensuelle aurait publié plus de cent cinquante livraisons sur cette durée ; celle-ci en compte cinquante-neuf. C'est le signe d'un titre pensé comme un rendez-vous espacé, et cela explique pourquoi les séries les plus suivies y arrivent avec un décalage que la mensuelle n'avait pas.
Le détail intéressant est que ce rythme n'est pas stable. De 1976 à 1985, les dates de couverture se répètent presque mécaniquement : mars, juin, août, décembre. Quatre par an, mais mal répartis, avec deux mois entre la deuxième et la troisième livraison et quatre entre la troisième et la quatrième. Un trimestriel sur le papier, un rythme bancal dans les faits.
Puis le numéro 44, daté de mai 1986, ouvre une autre logique : à partir de lui, un numéro tombe tous les deux mois, sur les mois impairs, et la régularité ne se démentira plus jusqu'à la fin. Cette bascule au bimestriel est l'information la plus utile de toute la chronologie : elle vous dit que la seconde moitié de la série se constitue plus vite, que les exemplaires de cette période sont statistiquement plus nombreux, et que la rareté relative se concentre sur les années de parution lente.
Une date aberrante, et ce qu'elle doit vous apprendre
Un cas isolé mérite d'être signalé parce qu'il piège les classements automatiques. Le dix-huitième numéro porte au catalogue une date de couverture de décembre 1978, alors que le précédent est daté d'août 1979 et le suivant de mars 1980. La séquence ne tient pas : la livraison s'insère manifestement en fin d'année 1979, à la place que lui assigne le rythme trimestriel de l'époque.
Que faire de cela ? D'abord ne jamais trier une série Lug sur la seule date de couverture. Ensuite, s'en servir comme garde-fou quand un vendeur décrit un lot « complet de telle année à telle année » : si le compte des numéros et le compte des années ne se recoupent pas, c'est souvent une coquille de ce genre, pas une édition inconnue. Enfin, retenir que les relevés de dates françaises de cette période comportent des erreurs connues, et que les sources divergent sur plusieurs d'entre elles.
Les rubriques maison, ou pourquoi le sommaire est si dur à reconstituer
Voici la particularité la plus frappante de ce titre, et elle n'apparaît qu'en lisant les données ligne par ligne. Sur un long bloc de la série, le titre que le catalogue associe au numéro n'est pas un épisode de super-héros : c'est « Une source d'énergie : le Soleil », « La révolution chimique », « Au Niger les peuls Bororos », « Un four solaire dans votre cour », « Terre de Feu archipel des naufragés », ou simplement « Mots croisés ».
Ces entrées ne sont pas des erreurs. Elles signalent le rédactionnel maison que l'éditeur intercalait entre les épisodes : pages documentaires, vulgarisation scientifique, géographie, jeux. Les crédits confirment leur origine française, avec des signatures comme Yves Chantereau, Patricia Chantereau, Pascal Vanzato, Alain Moulet, Michel Morin ou Emmanuel Menard, qui voisinent dans le même champ que les scénaristes américains.
Pour vous, cela a deux effets pratiques. Le premier : un index qui ne retient qu'un titre par numéro peut très bien vous donner un mot croisé là où vous cherchiez un épisode, ce qui rend toute recherche par titre peu fiable sur cette série. Le second : ces pages de rubrique sont les premières arrachées ou coloriées dans les exemplaires qui ont circulé entre les mains d'enfants, et leur absence est un défaut réel qui se voit au nombre de feuillets.
Les numéros qui comptent dans une collection
Le premier numéro compte pour ce qu'il est : le point de départ, avec sa date du 10 juillet 1975 et une couverture signée Jean Frisano. Les lancements de revues Lug ont presque toujours été tirés puis conservés dans de moins bonnes conditions que la suite, parce que personne ne savait encore que la série durerait.
Ensuite viennent les relais de dessinateurs, qui sont le vrai découpage de la série. Dave Cockrum occupe les crédits graphiques sur vingt-deux numéros, par blocs discontinus, du n°6 de décembre 1976 au n°44 de mai 1986. John Byrne les occupe de 1979 à 1984. John Romita Jr. prend la suite à partir du numéro 47, daté de novembre 1986, et tient jusqu'aux dernières livraisons. Repérer ces trois charnières vous donne une liste de cibles bien plus utile qu'une chasse au numéro un.
Enfin, trois numéros se lisent ensemble : les deux parties annoncées comme « Dans les profondeurs », plus le « congrès des couronnes » qui les conclut, répartis sur les numéros 41 à 43. Un récit à suivre étalé sur sept mois de parution, à l'époque du rythme lent : c'est exactement le type de triptyque qu'on retrouve dépareillé sur le marché, parce que l'acheteur d'origine n'avait pas forcément acheté les trois.
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Les dates de couverture de cette série suivent une mécanique qui sert d'outil d'identification. Pendant presque toute la première moitié, le jour indiqué est le dix du mois. Vers le milieu des années quatre-vingt, quelques livraisons passent au cinq. Puis, à partir du numéro 52 de septembre 1987, le jour disparaît complètement : seuls le mois et l'année subsistent. Si vous tenez un exemplaire sans jour de parution, vous êtes dans la dernière douzaine, ce qui se vérifie en deux secondes.
Le deuxième marqueur est le nom de Jean Frisano, présent aux crédits graphiques de cinquante des cinquante-neuf numéros. Sa dernière mention tombe sur le numéro de janvier 1988 ; les quatre ultimes livraisons l'ignorent, et Ciro Tota apparaît sur les deux dernières. Une couverture sans sa patte, sur un exemplaire qui ne porte pas de jour, est donc nécessairement tardive.
Troisième point : les recueils cartonnés qui reprennent des sommaires de grands formats n'ont pas la même pagination et ne remplacent pas un numéro de kiosque dans une série suivie. Comparez le nombre de pages avant d'enregistrer un exemplaire.
L'état d'un exemplaire, mesuré sur ce format
Sur un grand format broché de cette épaisseur, les défauts ne sont pas ceux d'un comic américain agrafé. Le dos collé se fend, et il se fend d'abord en bas, à l'endroit où le pouce appuie quand on tient la revue ouverte à plat. Contrôlez le dos à la lumière rasante : une fente nette, même courte, change la catégorie dans laquelle vous classerez l'exemplaire.
Vient ensuite le bloc intérieur. Ouvrez au milieu et vérifiez que les feuillets centraux tiennent. Sur les numéros où le catalogue signale une rubrique de jeux, allez voir cette page en particulier : un mot croisé rempli au stylo est irréversible, et il vaut mieux l'avoir noté soi-même que de se le faire signaler par un acheteur. Photographiez enfin le dos, la tranche et les quatre coins, car le jaunissement se lit sur la tranche avant de se voir à plat.
Les pièges à l'achat, propres à ce titre
Le premier piège est l'homonymie. Plusieurs titres de l'éditeur portent le mot « Strange » dans leur intitulé, et les annonces en ligne les confondent constamment. Lisez le logo en entier, pas le premier mot. Un lot annoncé comme « Strange complet » peut parfaitement ne contenir aucun numéro de la série dont il est question ici.
Le deuxième piège vient des annonces construites sur le titre d'un épisode. Comme on l'a vu, un index qui ne garde qu'un titre par numéro peut présenter une page documentaire ou une page de jeux comme le contenu du numéro. Un vendeur de bonne foi qui s'est appuyé sur un tel index vous décrira un sommaire qui n'est pas celui qu'il a en main. Demandez une photo du sommaire plutôt qu'une liste recopiée.
Le troisième piège est le plus coûteux : affirmer qu'un numéro français contient la première parution en France de tel personnage. Les données disponibles ne le permettent pas, parce qu'elles ne retiennent qu'une entrée par livraison alors que ces revues publiaient plusieurs épisodes. Un exemplaire vendu avec cette promesse se paie plus cher qu'il ne vaut, et la vérification ne peut se faire que sur l'exemplaire lui-même, sommaire en main. Cette prudence n'est pas une faiblesse du guide : c'est précisément ce qui sépare un collectionneur informé d'un acheteur qui répète une annonce.
Compléter la série sans se ruiner en temps
Cinquante-neuf numéros, c'est une série finissable, et c'est son principal attrait face aux mensuelles de la même maison qui courent sur des centaines de livraisons. L'erreur classique consiste à acheter au numéro dès le départ. La bonne méthode est inverse : acquérir d'abord des lots de la période bimestrielle, abondante et donc peu disputée, puis traquer à l'unité ce qui reste.
Dressez votre liste de manquants par blocs de parution plutôt que par numéros isolés. Les années à quatre livraisons se complètent lentement, les dernières années se complètent vite. Savoir dans quel bloc tombe un manquant vous dit s'il faut attendre une occasion ou saisir la première qui passe.
La cote, et comment suivre tout cela dans le temps
Aucune valeur fixe n'a de sens ici. Ce qui fait l'écart de prix, dans l'ordre, c'est l'intégrité du dos collé, la complétude du bloc intérieur rubriques comprises, la place du numéro dans la chronologie de parution, et enfin la signature de couverture. Un exemplaire tardif en très bel état et un exemplaire ancien fatigué peuvent se croiser : ce n'est pas l'ancienneté seule qui décide, c'est le rapport entre rareté de parution et état de conservation.
Le réflexe utile est de documenter votre collection pendant que vous la constituez, et non après. Pour chaque exemplaire : le numéro, la date lue sur la couverture avec son jour s'il existe, le nom du dessinateur de couverture s'il est lisible, et trois photos. Les hubs consacrés aux personnages de la période, comme Jean Grey ou Rogue, aident à situer ce que vous lisez dans la continuité américaine, mais c'est l'exemplaire en main qui fait foi.
Reste le plaisir de la chose, qui est tout de même la raison d'être de l'exercice. Treize ans de parution, un scénariste présent d'un bout à l'autre, trois dessinateurs qui se relaient, et des pages de vulgarisation sur la géothermie coincées entre deux épisodes de super-héros : cette série raconte autant l'édition française de son époque que les comics qu'elle traduisait. C'est un ensemble cohérent, et il se tient sur une étagère.
Questions fréquentes
La série compte cinquante-neuf numéros. Le premier porte la date du 10 juillet 1975, le dernier celle de novembre 1988, soit treize années et quatre mois de parution. C'est peu pour cette durée, et cela s'explique par un rythme trimestriel pendant la première décennie, avant un passage au bimestriel sur la fin.
Le nom le suggère, les données le démentent. Dès le troisième numéro de mars 1976, un scénariste s'installe aux crédits et y reste jusqu'à la fin, ce qui donne au titre une ligne éditoriale propre. Traitez-le comme une série autonome : compléter l'une ne complète pas l'autre, et les listes de manquants sont distinctes.
Parce que l'éditeur intercalait des pages documentaires et des jeux entre les épisodes, et qu'un index ne retenant qu'une entrée par numéro tombe parfois sur ces rubriques. Les crédits associés portent des signatures françaises, ce qui confirme leur origine. Conséquence : chercher un numéro par titre d'épisode est peu fiable sur cette série.
Regardez la date de couverture. Pendant longtemps, elle indique un jour précis, généralement le dix du mois. À partir du numéro de septembre 1987, le jour disparaît et seuls le mois et l'année figurent. Un exemplaire sans jour appartient donc nécessairement à la dernière douzaine de livraisons.
Non, pas à partir des relevés disponibles. Ces revues publiaient plusieurs épisodes par livraison, et le catalogue n'en retient qu'un seul titre : le sommaire complet manque. La seule vérification possible consiste à ouvrir l'exemplaire et à lire son sommaire. Une annonce qui promet cette exclusivité doit être vérifiée avant d'être payée.