Une revue de kiosque pouvait changer d'habillage sans remettre son compteur à zéro. Le collectionneur se retrouve alors devant un relevé qui s'ouvre à un numéro élevé, ou devant deux listes qui décrivent le même objet sous deux libellés différents. Les dates de couverture et les intitulés d'histoire permettent souvent de le prouver. Pas toujours. Distinguer les deux situations évite d'acheter deux fois le même fascicule et de courir après un numéro qui n'a pas existé.
Vous rangez une pile de petits formats et vous butez sur une incohérence : votre liste annonce vingt-cinq fascicules sous un titre, et le premier que vous avez en main porte déjà un numéro à deux chiffres. Rien ne manque forcément. Il se peut que le compteur ait continué sous un autre habillage, et que la liste dont vous disposez ne connaisse la revue que par la seconde moitié de sa vie. C'est la situation la plus inconfortable du classement, parce qu'elle ressemble à un trou alors qu'elle n'en est pas un.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
Le compteur n'appartient pas au titre, il appartient à la publication
Dans la presse de kiosque, le numéro imprimé sur la couverture sert d'abord à l'exploitation : il dit au distributeur quel fascicule retirer et quand, et il assure la place du suivant sur le présentoir. Un titre, lui, est un argument commercial. Il peut s'allonger d'un sous-titre, se raccourcir pour tenir sur un bandeau, se moderniser. Rien dans la mécanique de parution n'oblige l'éditeur à repartir à un quand il retouche la couverture.
La conséquence est contre-intuitive pour qui classe une collection : le compteur est souvent plus stable que le nom. Deux fascicules dont les couvertures ne portent pas le même intitulé peuvent appartenir à la même suite, et deux relevés qui semblent décrire deux revues peuvent décrire la même pile de papier vue par deux catalogueurs différents.
Ce guide ne traite pas les cas où un numéro identique désigne deux séries réellement distinctes, ni les passages d'une maison à une autre. Il traite l'inverse, plus discret : le libellé bouge, et le compteur, lui, ne bouge pas.
Le premier indice : un relevé qui s'ouvre haut
Le signal le plus simple à repérer est un relevé qui commence à un numéro élevé, sans que rien n'explique l'absence des précédents. Dans le catalogue, la liste consacrée à Top BD s'ouvre au n°14, daté de mars 1989. Aucune autre fiche ne se termine juste avant, et le titre ne ressemble à aucun autre. On peut donc affirmer que le relevé ne commence pas à son commencement ; on ne peut pas affirmer ce qui se trouvait avant, ni même qu'un autre titre ait existé.
Cette prudence a une valeur pratique immédiate. Si vous notez « manquent les treize premiers » dans votre inventaire, vous fabriquez treize lignes qui n'ont peut-être aucun objet, et vous les emporterez en bourse. Si vous notez « relevé connu à partir du n°14, antériorité à établir », vous gardez la question ouverte sans polluer votre liste de manques.
Quand un départ élevé ne prouve rien du tout
Le même indice peut être trompeur, et le catalogue en donne une démonstration limpide. La liste de Strange Spécial Origines rattachée à Lug s'ouvre à un n°133 bis, puis passe à 136 bis, puis au n°139 du 5 juillet 1981, et avance ensuite de trois en trois jusqu'aux deux cents. Un départ à 133 ressemble à l'héritage d'un titre antérieur. Le pas de trois dit autre chose : ce hors-série trimestriel empruntait son numéro à la revue qu'il accompagnait, et le suffixe « bis » sur les deux premières livraisons achève de le trahir.
Retenez la méthode plutôt que l'exemple. Devant un relevé qui commence haut, regardez l'écart entre deux numéros successifs avant de conclure. Un pas de un est le rythme d'une suite propre, héritée ou non. Un pas régulier supérieur à un signale presque toujours un compteur emprunté, donc un objet qui n'a jamais eu de numéro 1.
Deux libellés, un seul objet : le cas de l'Araignée
Le cas le plus riche du catalogue est celui de deux relevés qui se recouvrent. Le premier s'intitule Une Aventure de l'Araignée : sa liste part du n°1 au troisième trimestre 1977 et va jusqu'au n°31 de 1987.
Le second s'intitule L'Araignée, et sa liste s'ouvre au n°2 daté 1978 pour s'arrêter au n°29 de 1987. Deux intitulés, deux fiches, des effectifs différents. Un seul objet.
La preuve ne vient pas des titres, elle vient de la superposition ligne à ligne. Aux mêmes numéros, les deux relevés portent les mêmes intitulés d'histoire, à la casse et à l'orthographe près : « Le Titan vert » puis « Le Titan Vert », « Les Tentacules ensorcelés » puis « Les tentacules ensorcelés », « La Veuve et le Samouraï » dans les deux listes, et la même « Folie de Mysterio » en clôture. Un recouvrement aussi dense sur une vingtaine de rangs ne se produit pas entre deux revues indépendantes.
Ce que l'on peut affirmer : le libellé court et le libellé long décrivent la même suite, et la fiche courte en est une vue partielle, qui ignore une partie des rangs. Ce que l'on ne peut pas affirmer : lequel des deux intitulés figurait réellement sur chaque couverture, ni s'il a changé en cours de route. Le catalogue enregistre des libellés de notice ; il ne photographie pas le bandeau du fascicule.
La même démonstration, menée sur les Fantastiques
Le mécanisme se reproduit à l'identique sur une autre famille, ce qui est le meilleur argument pour y voir une habitude de catalogage et non un accident. Une Aventure des Fantastiques court du n°1 jusqu'au n°43 de 1987. La fiche intitulée Les Fantastiques ne connaît, elle, que la tranche qui commence au n°19 de 1979 et s'arrête au n°41 de 1986. Là encore les intitulés d'histoire se répondent rang par rang, des « Sortilèges de Diablo » jusqu'à « La Panthère noire ».
Un détail mérite votre attention, parce qu'il montre la limite de l'exercice. Sous le libellé long, le n°41 est daté de décembre 1986 et son intitulé précise « 2ème édition », comme celui du n°42 d'avril 1987. Autrement dit, un même rang peut correspondre à deux tirages successifs. Une liste de manques bâtie sur les seuls numéros ne distingue pas le réimprimé de l'original, et c'est au fascicule en main, pas au tableau, de trancher.
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En comparant ces fiches, vous verrez aussi varier le nom de la maison : tantôt la forme courte, tantôt la forme développée avec « Éditions », et du côté de l'autre grand pourvoyeur de petits formats, une enseigne tantôt orthographiée avec accent, tantôt sans, tantôt suivie du nom d'origine de l'imprimeur. Il serait commode d'y lire un changement de raison sociale au milieu de la suite. Les données ne le permettent pas : ce sont des variantes de saisie, et deux fiches de la même époque peuvent porter deux formes.
Pour vous, la leçon est opérationnelle. Ne vous servez pas du nom de l'éditeur comme critère de tri fin, et pensez à l'essayer sous ses deux formes quand vous interrogez une base, un site de vente ou le catalogue d'un libraire. Un vendeur qui a saisi la forme développée reste invisible à qui cherche la forme courte.
Les numéros entre crochets, et ce qu'ils signalent
Certaines lignes portent un numéro encadré de crochets. La convention est transparente : le catalogueur a reconstitué un rang qu'il ne lisait pas sur l'objet. Le relevé de L'Araignée en compte deux, aux rangs 9 et 15, au milieu de numéros imprimés. Celui des Fantastiques en porte un, isolé, avec une date de 1986 qui ne s'insère pas dans la suite 1979-1986, et le relevé contient en outre une seconde ligne au rang 23 datée de la même année.
Ces lignes sont un avertissement, pas une erreur. Elles signifient que des fascicules de la famille circulaient sans numéro apparent, ou sous une présentation d'album que le compteur ne couvre pas. Quand votre liste de manques tombe précisément sur un rang entre crochets, considérez que la case est incertaine et non vide.
Établir une liste de manques sans inventer de rangs
Voici la méthode que nous recommandons, et elle tient en trois gestes. Premier geste : notez pour chaque fascicule en main le numéro imprimé, l'intitulé le plus visible de la couverture et la mention de date ou de trimestre, sans les interpréter. Deuxième geste : ordonnez par numéro et non par titre ; si deux de vos fiches se suivent alors que leurs bandeaux diffèrent, vous venez probablement d'attraper un changement de libellé.
Troisième geste, le plus important : séparez physiquement deux colonnes. D'un côté les rangs dont vous avez la preuve qu'ils existent, parce qu'ils encadrent un fascicule que vous possédez ou qu'un relevé les porte. De l'autre les rangs supposés, ceux qui précèdent l'ouverture d'un relevé ou qui tombent sur un crochet. La première colonne est votre liste d'achat. La seconde est une liste de questions, et elle ne doit pas partir en recherche automatique sous peine de vous faire acheter du vide.
Une collection documentée de cette façon se vend aussi mieux, parce que l'acheteur voit où s'arrête votre certitude.
Formuler sa recherche quand le titre a bougé
Chercher un fascicule dont le libellé a varié demande d'abandonner le réflexe du titre exact. Trois tactiques fonctionnent. Interrogez d'abord par le noyau du titre amputé de ses articles et de son préambule, puisque c'est la partie que les deux libellés partagent. Interrogez ensuite par numéro seul, en acceptant de trier du bruit : un rang précis associé à un personnage ramène souvent la bonne annonce même quand le titre saisi par le vendeur ne correspond à rien de ce que vous cherchiez.
Troisième tactique, la plus rentable : cherchez par intitulé d'histoire. C'est la donnée que les deux relevés partagent le plus fidèlement, et les annonces soignées la recopient de la couverture. Attention toutefois au piège inverse, que le catalogue illustre : au n°11 de Artima color superstar, daté de 1981, l'intitulé relevé est « Thor, le fils d'Odin », qui est par ailleurs le titre d'une autre collection de la même maison. Un libellé de revue peut se retrouver en position d'intitulé d'épisode ailleurs, et inversement.
Ce piège a son pendant du côté des titres jumeaux. Deux fiches du catalogue portent l'une Thor, dont la liste va du n°1 d'août 1977 au n°27 de septembre 1983, l'autre Thor le fils d'Odin, dont la liste se referme au n°24 de septembre 1984. Les deux appartiennent à la même maison et leurs plages de dates se chevauchent largement. Un sous-titre ajouté n'est donc pas la signature d'un titre rebaptisé : ici, les deux compteurs tournent en parallèle, et seule la comparaison des dates permet de le dire.
Quoi demander au vendeur, et dans quel ordre
Trois questions suffisent, posées dans cet ordre. D'abord : que lit-on exactement sur le bandeau du haut de couverture, mot pour mot, articles compris ? La réponse départage un libellé court d'un libellé long bien plus vite qu'une photographie compressée. Ensuite : quel numéro figure sur la couverture, et figure-t-il aussi ailleurs, sur le dos ou en pied de dernière page ? Un rang imprimé à deux endroits est un rang solide ; un rang absent de la couverture vous place face à un fascicule que même un catalogue aurait mis entre crochets.
Enfin : la mention de date ou de trimestre, et la présence éventuelle d'une indication de réédition. C'est elle qui vous dira si le fascicule proposé est le passage d'origine dans la suite ou un second tirage du même rang. Pour un lot, demandez la photographie des tranches : elle montre d'un coup les ruptures de maquette, et une rupture de maquette au milieu d'une numérotation régulière est exactement la trace que ce guide vous apprend à lire.
Si le vendeur ne peut pas répondre, ce n'est pas rédhibitoire sur un petit format courant. Ce l'est davantage sur un rang que vous croyez rare : les hubs de personnages, par exemple celui consacré à Spider-Man, aident à situer ce que vous cherchez avant de vous engager, et le reste du guide détaille les autres accidents de compteur.
Questions fréquentes
Alignez les deux listes par numéro, puis comparez les intitulés d'histoire rang par rang. Sur les relevés de l'Araignée, les mêmes intitulés reviennent aux mêmes rangs, à la casse près, sur une vingtaine de lignes. Un recouvrement de cette densité ne s'obtient pas entre deux publications indépendantes. Deux ou trois coïncidences, en revanche, ne prouvent rien.
Non. Cela signifie seulement que le relevé ne couvre pas le début de la numérotation. Les rangs antérieurs peuvent avoir paru sous un autre habillage, ou le compteur peut avoir été emprunté à une autre publication. Tant que vous n'avez pas vu une couverture ou une liste qui les porte, rangez-les en questions et pas en manques.
Parce que le rang a été reconstitué par déduction et non lu sur l'objet. Cela arrive quand la couverture ne portait pas de numéro visible, ou quand le fascicule se présentait comme un album. La case correspondante de votre inventaire mérite une mention d'incertitude : vous risquez sinon de chercher un objet dont la forme réelle vous échappe.
Pas nécessairement, et la vérification se fait par les dates. Deux collections de la même maison peuvent porter un nom commun et un sous-titre distinct tout en paraissant en même temps, chacune avec son compteur : c'est le cas des deux fiches consacrées à Thor, dont les plages de parution se chevauchent. Des périodes qui se succèdent sans se chevaucher plaident, elles, pour un titre renommé.
Par numéro, en gardant le titre comme simple annotation. Un classement par libellé coupe en deux une suite continue dont l'habillage a changé, et vous fait acheter en double le rang de recouvrement. Un classement par rang fait au contraire apparaître les bascules de maquette, qui sont le signe visible du phénomène décrit ici.