Arédit, héritière d'Artima, n'a jamais bâti de revue-phare. La maison a multiplié les titres courts, souvent lancés en parallèle, parfois homonymes, dans un format de poche vendu au kiosque et au tabac. Le catalogue en garde la trace : des séries de vingt à quatre-vingts fascicules, là où Lug alignait des centaines de numéros sous un seul titre. Pour qui collectionne aujourd'hui, la difficulté n'est pas de trouver un exemplaire, c'est de savoir ce qui existe.
Vous avez sûrement vu ces petits volumes à dos carré dans un vide-grenier : format de poche, couverture en couleurs, intérieur souvent en noir et blanc, un titre que vous n'avez lu nulle part ailleurs. L'Insolite, Faucon Noir, Ardan, Spectral. Vous les reconnaissez comme une famille sans savoir les nommer, et c'est normal : la maison qui les a publiés a produit tellement de titres différents qu'aucun collectionneur ne les connaît tous de mémoire. Comprendre la logique de cet éditeur vaut mieux que mémoriser une liste, parce que c'est cette logique qui vous dira quoi chercher, et pourquoi votre pile est probablement moins complète que vous ne le croyez.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
Un format avant d'être un catalogue
Chez cet éditeur, le petit format n'est pas un genre, c'est un objet. La même maquette de poche a servi à publier de l'espionnage, de la guerre, du fantastique, de la science-fiction et des super-héros, sans distinction apparente de traitement. Le catalogue enregistre ainsi, sous la même étiquette d'éditeur, une série d'espionnage qui court d'avril 1966 à août 1982, avec des couvertures peintes signées Carlo Jacono puis Michel Gourdon, et une série de récits de guerre dont les créateurs relevés sont Robert Kanigher et Joe Kubert. Rien ne les rapproche sinon le gabarit et le réseau de vente.
Cette indifférence au genre explique beaucoup. Un lecteur de l'époque n'achetait pas un univers, il achetait un fascicule à lire dans le train. L'éditeur pouvait donc lancer, suspendre et relancer des titres au rythme des licences disponibles et des invendus, sans avoir à ménager la cohérence d'une revue de référence. Vous héritez aujourd'hui du résultat : un ensemble qui ressemble moins à une bibliothèque qu'à un gisement.
Prudence sur l'histoire de la maison elle-même : les sources divergent sur les dates exactes de bascule entre les raisons sociales et sur l'organisation du groupe. Le catalogue lui-même hésite, et c'est un indice : il enregistre tour à tour « Arédit-Artima », « Arédit » et « Aredit » selon les séries. N'attendez pas d'une fiche d'éditeur une généalogie propre, et méfiez-vous des vendeurs qui en affichent une sans source.
Deux stratégies opposées, deux difficultés opposées
Pour mesurer l'écart, prenez le repère que tout le monde connaît. Chez Lug, Strange s'étire sur deux cent vingt-huit numéros sous un seul titre : la revue devient une institution, le collectionneur sait exactement ce qu'il cherche, et sa difficulté est quantitative. Il lui manque des numéros, il sait lesquels, il connaît les plus durs.
Chez Arédit, la série la plus longue du catalogue plafonne à quatre-vingt-quatre fascicules, et la moyenne par titre tourne autour de la quarantaine. La difficulté change de nature : elle devient qualitative. Avant de savoir combien il vous manque, vous devez savoir combien il y en a eu, et sous quel nom. C'est un travail d'inventaire, pas d'accumulation.
Cet écart n'est pas un défaut de la maison, c'est un modèle économique. Une revue-phare exige un lectorat fidèle et une licence stable. Une série courte permet de tester un personnage, d'écouler un stock de planches et d'arrêter sans drame. L'éditeur a choisi la souplesse, et il l'a payée en notoriété : aucun de ses titres n'est devenu un mot du vocabulaire collectionneur, comme Strange l'est devenu.
Le problème numéro un : savoir ce qui existe
Dans une collection de revue-phare, la question « est-ce que ce numéro existe ? » ne se pose jamais. Ici, elle se pose constamment. Le catalogue garde par exemple une série d'albums en couleurs dont les fascicules relevés commencent au numéro trois et s'arrêtent au vingt-quatre. Ni le un, ni le deux. Est-ce qu'ils n'ont jamais paru, ou est-ce que personne ne les a encore décrits ? La donnée ne tranche pas, et c'est exactement la situation que vous rencontrerez en salon.
Conséquence pratique : constituez votre propre relevé avant d'acheter. Notez pour chaque titre le numéro le plus bas et le plus haut que vous avez vu de vos yeux, avec la date portée sur le fascicule. Au bout de quelques mois, votre relevé vaudra mieux que n'importe quelle liste trouvée sur un forum, parce qu'il sera fondé sur des exemplaires et pas sur des souvenirs.
Quand le même titre désigne deux séries différentes
Voici le piège le plus concret, et il est entièrement lisible dans les données. Le catalogue enregistre deux séries portant le titre Big Boss chez le même éditeur. La première, lancée en 1960, est numérotée de quarante-six à soixante-dix. La seconde, lancée en 1970, repart du numéro un et monte jusqu'au cinquante-neuf. Les deux se recouvrent donc sur une plage entière de numéros.
Autrement dit, une annonce qui dit « Big Boss n° 50 » ne désigne rien de précis. Elle peut viser un fascicule de 1960 ou un fascicule des années soixante-dix, avec un contenu et une valeur sans rapport. Avant de payer, demandez la date portée sur la couverture ; c'est la seule information qui désambiguïse.
Le cas n'est pas isolé. Aventures Fiction existe aussi en deux séries, l'une démarrée en mars 1958, l'autre en juillet 1966, toutes deux numérotées à partir de un. Et la numérotation de la première série de Big Boss, qui commence à quarante-six, trahit qu'elle prend la suite d'un titre antérieur sous un autre nom : le compteur continue, l'étiquette change. Un collectionneur qui ne s'intéresse qu'aux titres passe à côté de la moitié de l'histoire.
Le titre de couverture ne dit pas le contenu
C'est l'autre surprise de ce fonds, et elle désoriente les collectionneurs venus de la VO. Chez cet éditeur, le titre est une étiquette de collection, pas une promesse de sommaire. Le catalogue relève ainsi, pour le premier fascicule de la série Hulk de décembre 1976, un titre d'histoire qui annonce Hercule. Pour le dernier numéro de la série Green Lantern, paru en mai 1981, le titre relevé renvoie à Thor.
Une mise en garde s'impose ici, et elle vaut pour tout ce guide : le catalogue ne donne qu'un titre d'histoire par fascicule, alors que ces publications en contenaient plusieurs. Ce titre unique est parfois celui d'un épisode, parfois celui d'une page de publicité maison, et il ne vous dit jamais l'intégralité du sommaire. N'en déduisez donc aucune équivalence avec une parution américaine, et ne concluez jamais qu'un fascicule contient la première apparition française d'un personnage sur cette seule base. Le sommaire se vérifie exemplaire en main, page à page.
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Commencer mon essai →Dater un fascicule : le trimestre plutôt que le mois
Les dates relevées dans le catalogue révèlent une pratique éditoriale propre à cette maison : beaucoup de fascicules ne portent pas un mois mais un trimestre. Vous lirez « 2ème trimestre 1979 » sur la couverture, là où un éditeur concurrent imprimait « avril ». Pour vous, cela signifie qu'un classement chronologique au mois près est impossible sur des pans entiers de ces collections.
Le même catalogue montre que cette pratique a varié dans le temps. Les séries des années cinquante sont datées au mois, celles du milieu des années soixante-dix souvent au trimestre, et certaines reviennent au mois au début des années quatre-vingt. La date portée est donc un indice d'époque en soi : un trimestre sur la couverture vous situe approximativement, même si le titre ne vous dit rien.
Attention enfin aux dates que vous trouverez entre crochets dans les relevés sérieux. Les crochets signalent une date reconstituée par le descripteur, pas une date imprimée. Si vous achetez à distance et que le vendeur annonce un mois, demandez une photo de la couverture et du colophon : vous saurez si ce mois figure sur le fascicule ou s'il a été déduit.
Les séries parallèles, et ce qu'elles vous coûtent
Le fantastique illustre mieux que tout le reste la stratégie de la maison. Le catalogue enregistre, dans la seconde moitié des années soixante-dix, le lancement de plusieurs titres de récits étranges qui coexistent : Dracula ouvre la voie en 1974, Le Manoir des Fantômes et L'Inattendu suivent l'année d'après, et deux autres titres du même registre apparaissent encore avant la fin de la décennie. Aucun ne dépasse la trentaine de fascicules.
Le coût pour le collectionneur est double. D'abord, il faut suivre cinq pistes au lieu d'une, dans des brocantes où les vendeurs rangent tout ensemble sous l'étiquette « petits formats ». Ensuite, ces titres se ressemblent assez pour qu'on les confonde, et les créateurs relevés circulent de l'un à l'autre : les mêmes noms reviennent, de Nestor Redondo à Gene Colan, sans qu'on puisse en déduire à quel titre appartient un fascicule décousu de sa couverture.
Si vous visez ce registre, la seule approche praticable consiste à choisir un titre et à le compléter avant d'ouvrir le suivant. Les séries courtes ont cet avantage : une collection complète reste un objectif atteignable, ce qui n'est pas le cas d'une revue-phare de deux cents numéros. C'est le revers positif de la stratégie de l'éditeur.
Souples, cartonnés, et numéros sans numéro
Autre particularité que les données laissent voir : à côté des fascicules numérotés, la maison a diffusé des albums cartonnés. Le catalogue relève par exemple, dans la série Conan le Barbare, des entrées explicitement décrites comme cartonnées et dont le numéro figure entre crochets, c'est-à-dire absent du volume lui-même. Même situation sur plusieurs séries de super-héros lancées en 1979, dont les premiers volumes relevés portent un numéro reconstitué.
Pour vous, cela a trois conséquences concrètes. Un volume sans numéro imprimé n'est pas forcément incomplet ni trafiqué. Un cartonné et un souple du même contenu ne se classent pas au même rang dans une collection, et le vendeur ne fera pas toujours la différence. Enfin, une série qui semble commencer au numéro deux commence peut-être par un volume dont le un n'a jamais été imprimé sur la couverture.
Compléter sans se perdre : une méthode en quatre temps
Premier temps, choisissez une porte d'entrée étroite. Un seul titre, ou un seul personnage que la maison a porté, par exemple du côté de Captain America ou de Hulk, dont le catalogue montre qu'ils ont traversé plusieurs séries différentes. Vous apprendrez plus en complétant un titre qu'en ramassant cinquante fascicules dépareillés.
Deuxième temps, datez systématiquement. À chaque achat, notez le titre exact tel qu'il est imprimé, le numéro, la date portée, et s'il s'agit d'un souple ou d'un cartonné. Cette fiche de quatre lignes résout d'avance le problème des titres homonymes.
Troisième temps, feuilletez avant de ranger. Relevez les personnages réellement présents, pas celui de la couverture. Quatrième temps, acceptez les trous. Sur ces séries, un manque n'est pas toujours une pièce rare : c'est parfois un fascicule que personne n'a encore pris la peine de décrire, et qui apparaîtra dans un lot sans histoire au prochain salon.
La fin de la ligne, et ce qu'elle laisse
Les données marquent clairement une extinction. L'essentiel des séries de cette maison s'arrête entre 1982 et 1984, souvent sur un fascicule dont le titre relevé n'est même plus celui d'un épisode mais celui d'une annonce de catalogue. La maison ferme ses collections de super-héros au moment où le marché français du petit format s'effondre.
Deux titres font exception et prolongent l'aventure jusqu'en 1987 et 1988. Le premier, consacré à une équipe de jeunes héros et confié dans le catalogue à Marv Wolfman et George Pérez, paraît au rythme mensuel ou presque ; le second suit la même cadence avant de s'arrêter net. Ce sont les derniers petits formats de la maison, et ils se cherchent encore, parce que peu de collectionneurs savent qu'ils existent.
C'est là que se trouve l'intérêt réel de ce fonds. Il n'a pas de cote établie parce qu'il n'a pas d'inventaire établi. Celui qui construit son relevé titre par titre ne complète pas seulement une collection : il documente une partie de l'édition française que personne n'a sérieusement cartographiée. Les autres guides de ce site traitent les revues-phares et leurs bascules d'éditeur ; ici, le travail est encore à faire, et il est à votre portée.
Questions fréquentes
Par la date portée sur la couverture, jamais par le numéro. Le catalogue enregistre une série numérotée de quarante-six à soixante-dix et une autre repartie du numéro un, et leurs plages se recouvrent. Si la couverture ne porte aucune date, fiez-vous au style de l'impression et demandez une photo de l'intérieur avant d'acheter.
Parce que le titre était une étiquette de collection, pas un sommaire. Le catalogue relève pour le dernier numéro de cette série, en mai 1981, un titre d'histoire renvoyant à Thor. La maison recomposait librement ses anthologies au fil des licences. Le seul moyen de savoir ce que contient un fascicule reste de le feuilleter en entier.
Ce sont deux objets distincts, pas deux qualités du même objet. Le catalogue décrit des entrées cartonnées, parfois avec un numéro entre crochets parce qu'il ne figure pas sur le volume. Le cartonné résiste mieux au temps, mais sa rareté relative dépend du titre et reste mal documentée. Classez-les séparément dans votre inventaire.
C'était le modèle : lancer un titre court, l'arrêter sans drame, en relancer un autre. Plusieurs séries du registre fantastique, lancées entre 1974 et 1978, plafonnent toutes dans cet ordre de grandeur. Pour vous, c'est une bonne nouvelle : une collection complète reste un objectif atteignable, contrairement aux revues de plusieurs centaines de numéros.
Qu'elle a été reconstituée et non lue sur le fascicule. Beaucoup de ces publications ne portaient qu'un trimestre, et certaines rien du tout. Quand un descripteur déduit un mois, l'usage est de le signaler par des crochets. Si une annonce vous donne un mois précis, demandez la photo de la couverture pour vérifier qu'il y est bien imprimé.