Un premier fascicule ne vaut pas par son rang. Il vaut par ce qui le suit, par la certitude qu'il s'agit bien du premier paru, et par ce qu'il contient vraiment. Le catalogue montre des relevés qui s'ouvrent à un autre rang, des titres qui n'ont jamais porté le rang un, des noms qui le portent deux fois, et des premiers fascicules dont l'histoire commence au milieu. Voici la grille à appliquer avant de payer une prime.
Dans une brocante, le mot qui fait monter le prix d'une revue française tient en un caractère. Le vendeur retourne le fascicule, montre le rang imprimé en haut de la couverture, et la discussion est censée s'arrêter là. Elle ne devrait pas. Un collectionneur qui achète des revues VF depuis quelques années a déjà payé trop cher un premier fascicule sans lendemain, et laissé passer un troisième fascicule plus difficile à retrouver que le premier.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
Pourquoi le rang un n'est pas un critère
Le rang imprimé sur une couverture décrit une position dans une suite, pas une qualité. Il dit que l'éditeur a lancé quelque chose. Il ne dit ni combien de temps ce quelque chose a duré, ni combien de personnes l'ont acheté, ni si le fascicule que vous tenez est réellement le plus ancien à porter ce nom.
Sur le marché français, le réflexe inverse est pourtant installé : le premier fascicule est traité comme une pièce à part, quelle que soit la revue. C'est une habitude importée du marché américain, où le catalogage des séries est ancien et stable. Les revues françaises, elles, ont été renumérotées, scindées, reprises, déclinées en hors-séries, et leur numérotation raconte souvent l'histoire d'un service commercial plutôt que celle d'une collection.
La conséquence pratique est simple : la prime que vous accepterez de payer doit se justifier par autre chose que le rang. Les sections qui suivent proposent six vérifications, chacune mesurable sur le catalogue ou sur l'exemplaire, et chacune assortie de ce qu'elle doit changer dans votre offre.
Regarder la fin du relevé avant son début
Un premier fascicule n'a de valeur de point d'entrée que s'il ouvre quelque chose de long. Ombrax, chez Lug, va de février 1966 à mars 1986 : deux décennies de présence en kiosque, portées par un titre que presque personne ne cite aujourd'hui parmi les revues de super-héros.
Le relevé en compte 242 fascicules. C'est ce volume qui donne au départ son intérêt : derrière le premier, il y a une collection que l'on met des années à réunir, un marché de l'occasion qui vit, des lots qui circulent, et donc une demande durable pour la pièce qui ouvre la série.
À l'autre extrémité, Démon, chez Arédit-Artima, s'arrête au vingtième fascicule, daté de janvier 1983. Le chiffre est faible, mais la parution était trimestrielle : le titre a donc occupé les présentoirs pendant sept ans, à raison de quatre livraisons par an. Un relevé court ne signifie pas une série éphémère, et c'est exactement le genre de nuance que le rang un ne vous dira jamais.
Ce que vous devez en tirer avant de payer : demandez-vous si le titre a produit assez de fascicules pour qu'une communauté de collectionneurs se soit formée autour de lui. Une série qui s'arrête vite laisse peu de collectionneurs, donc peu d'acheteurs pour son premier fascicule, même si celui-ci est objectivement rare.
Le relevé commence-t-il vraiment au rang un ?
Voici le piège le plus coûteux, et le moins connu. Plusieurs relevés du catalogue ne débutent pas au rang un. Celui de Top BD, chez Semic, s'ouvre sur un fascicule portant le rang 14, daté de mars 1989.
Autrement dit, les livraisons antérieures existent peut-être, mais elles ne sont pas documentées. Le même phénomène touche Artima color superstar, dont le relevé s'ouvre au rang 3, et le Thor publié par Semic, qui s'ouvre lui aussi au rang 3.
Big Boss donne le cas le plus spectaculaire : chez Arédit-Artima, un relevé s'ouvre au rang 46, en 1960, avec une histoire intitulée La ville martienne des U.S.A. Quarante-cinq fascicules manquent devant, et aucune donnée publique ne vous dira à quoi ils ressemblaient.
Ce que vous devez vérifier : quand un vendeur vous propose « le premier » d'un de ces titres, il vous propose en réalité le plus ancien qu'il a trouvé. Demandez la date portée sur le fascicule, comparez-la au début du relevé que vous connaissez, et considérez l'écart comme une zone d'incertitude. Une prime de premier fascicule n'a pas de sens sur un titre dont le vrai début n'est pas établi.
Les titres qui n'ont jamais porté le rang un
Certains titres n'ont pas de premier fascicule du tout, au sens où aucun exemplaire n'a jamais porté le rang un. Strange Spécial Origines, chez Lug, en est l'exemple le plus clair : le premier fascicule relevé porte la mention 133 bis, et son histoire s'intitule L'incollable.
La raison est éditoriale : le hors-série empruntait son rang à la revue dont il était l'excroissance. Quand Semic prend la suite du titre, le premier fascicule relevé porte la mention 229 hors série, avec une histoire intitulée Que la lumière soit. Le compteur n'est jamais revenu à l'unité, parce qu'il n'avait jamais été le sien.
Ce que vous devez vérifier : pour ces titres, « premier numéro » ne peut désigner que « premier paru ». La seule donnée qui le détermine est la date, pas le rang. Notez la mention exacte imprimée sur la couverture, bis, hors série ou autre, car c'est elle qui identifie le fascicule dans un relevé, et c'est elle que vous devrez citer en revendant.
Un changement d'éditeur ne fabrique pas un second premier
La question tombe à chaque vente de lot : si l'éditeur change, y a-t-il un nouveau départ ? Pour une partie des grandes revues, non, et le catalogue est net là-dessus. Le relevé de Spécial Strange sous enseigne Semic s'ouvre au rang 60, sans retour à l'unité.
Même configuration pour Nova, dont le relevé de la seconde enseigne commence au rang 132. Le nom change de propriétaire, la suite numérique continue, et il n'existe donc aucun second premier fascicule à acquérir pour ces titres.
Ce que vous devez vérifier : si une annonce vous présente « le premier de la nouvelle série » pour l'un de ces noms, l'annonce décrit une bascule d'enseigne, pas un rang un. Ce fascicule peut être intéressant pour d'autres raisons, par exemple un changement de format ou de maquette, mais la prime de premier fascicule ne s'applique pas. Vérifiez le rang imprimé avant de discuter le prix : s'il n'est pas l'unité, l'argument du premier numéro tombe de lui-même.
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Commencer mon essai →Deux premiers fascicules pour un même nom
Le cas symétrique est plus répandu encore. Un même nom de revue a parfois servi deux fois, à des époques différentes, avec une numérotation repartie de zéro. Hulk en est l'illustration : le premier fascicule publié par Arédit-Artima est daté de décembre 1976, et l'histoire relevée s'intitule Hercule, scénarisée par Roy Thomas et dessinée par Herb Trimpe.
Chez Semic, un autre premier fascicule portant le même nom de revue est daté d'avril 1992. L'histoire relevée s'intitule Exposition, elle est écrite par Peter David et dessinée par Dale Keown. Deux fascicules, deux rangs un, un seul nom sur la couverture.
Le même éditeur a d'ailleurs pu rejouer le procédé : Aventures Fiction, chez Arédit-Artima, ouvre un relevé en 1958 avec une histoire intitulée L'homme de deux mondes, et un autre en 1966 avec Les collectionneurs de planètes. Ni l'enseigne ni le nom ne permettent de trancher, seuls le millésime et le contenu le font.
Ce que vous devez vérifier : avant toute offre, obtenez la date portée sur le fascicule, et si possible le titre français d'une des histoires. Un couple date plus titre d'histoire identifie un fascicule sans ambiguïté, là où une photo de couverture recadrée n'identifie rien. Et sachez lequel des deux rangs un vous intéresse, parce que leur public n'est pas le même : les amateurs de Hulk qui cherchent les parutions les plus anciennes et ceux qui visent les récits plus tardifs ne se disputent pas le même fascicule.
Un premier fascicule n'est pas forcément un début d'histoire
C'est la vérification que presque personne ne fait, et c'est celle qui réserve les plus mauvaises surprises. Le premier fascicule de Spider-Man chez Semic, daté d'avril 1991, porte une histoire dont le titre relevé annonce une quatrième partie. Le lecteur qui l'achète pour « commencer au début » entre au milieu d'un récit.
Le X-Men lancé par la même enseigne fait pareil : son premier fascicule, daté de décembre 1992, porte une histoire dont le titre relevé mentionne un chapitre deux. Ce n'est pas une anomalie de catalogage, c'est une pratique éditoriale : la revue démarrait là où la traduction en était, pas là où la série américaine avait commencé.
Ce que vous devez vérifier : si votre motivation d'achat est la lecture, demandez le titre de l'histoire avant de payer, et acceptez l'idée que le fascicule précédent dans votre pile puisse être plus utile que le premier. Si votre motivation est la collection, l'information ne disqualifie rien, mais elle doit se retrouver dans votre fiche d'inventaire, parce qu'un futur acheteur la découvrira tôt ou tard.
Ce qu'un sommaire partiel vous interdit d'affirmer
Un dernier avertissement, qui vaut pour tout ce qui précède. Le catalogue associe à chaque fascicule un seul titre d'histoire, alors qu'une revue française en publiait couramment trois ou quatre par livraison. Le sommaire dont nous disposons est donc incomplet par construction.
Cela interdit une phrase que l'on lit partout dans les annonces : « ce numéro contient la première apparition française de tel personnage ». Rien dans les données disponibles ne permet de l'établir, ni d'ailleurs de l'infirmer. Le seul moyen de savoir est d'ouvrir l'exemplaire et de lire son sommaire imprimé.
Loin d'affaiblir votre position d'acheteur, cette incertitude la renforce : c'est à celui qui réclame la prime d'apporter la preuve, photo du sommaire comprise. Un vendeur sérieux la fournit sans discuter. Les autres vous expliqueront que « tout le monde le sait », ce qui est précisément le signe qu'il faut vérifier, que la revue mette en avant les Quatre Fantastiques ou un héros de polar oublié.
La grille à appliquer avant de payer
Rassemblées, ces vérifications tiennent en une suite de questions courtes, posables au téléphone comme devant un étal. Elles ne demandent aucun outil, seulement la discipline de ne pas se contenter du rang imprimé.
- Le titre a-t-il duré assez longtemps pour qu'un marché de l'occasion se soit formé autour de lui ?
- La numérotation connue démarre-t-elle à l'unité, ou plus loin, auquel cas le vrai début n'est pas établi ?
- Le titre a-t-il seulement eu un rang un, ou empruntait-il son compteur à une autre revue ?
- S'agit-il d'un nouveau départ, ou de la suite d'un compteur repris par une autre enseigne ?
- Ce nom de revue a-t-il servi plusieurs fois, et de quel millésime parle-t-on ?
- L'histoire annoncée commence-t-elle, ou poursuit-elle un récit entamé ailleurs ?
- Le vendeur peut-il montrer le sommaire imprimé, et non seulement la couverture ?
Si une seule réponse manque, la prime de premier fascicule n'est pas justifiée et vous pouvez le dire sans agressivité : vous ne contestez pas la pièce, vous constatez qu'elle n'est pas documentée. Dans la plupart des transactions entre collectionneurs, cette simple phrase suffit à ramener le prix au niveau de l'état réel de l'exemplaire, qui reste le premier facteur de valeur pour une revue de kiosque.
Tenez cette grille à jour dans votre inventaire plutôt que dans votre tête. Noter, pour chaque premier fascicule que vous possédez, sa date, la mention exacte portée sur la couverture et le titre d'une histoire vous évitera de racheter un doublon sous un autre millésime, et vous donnera, le jour où vous revendrez, des arguments que l'acheteur pourra vérifier lui-même. C'est aussi ce qui distingue une pile de revues d'une collection suivie, y compris pour les titres consacrés à Wolverine ou aux héros plus confidentiels.
Questions fréquentes
Non, et l'écart est considérable. Le premier fascicule d'un titre qui a tenu des centaines de livraisons ouvre une collection que beaucoup cherchent à compléter. Celui d'un titre arrêté après une poignée de parutions n'intéresse qu'un cercle restreint. La durée réelle du titre, pas son rang, détermine la demande.
Par la date imprimée, jamais par le rang seul. Plusieurs relevés ne commencent pas à l'unité : Top BD s'ouvre au rang 14, et les livraisons antérieures ne sont pas documentées. Notez la date, comparez-la au début du relevé connu, et traitez tout écart comme une incertitude à faire reconnaître par le vendeur.
Parce que le compteur a été poursuivi au lieu d'être remis à zéro. Le relevé de Spécial Strange sous la seconde enseigne s'ouvre au rang 60. Il n'existe donc pas de second premier fascicule pour ce nom, et une annonce qui en propose un décrit en réalité une bascule d'éditeur.
Par le millésime et par le contenu. Le premier fascicule de Hulk chez Arédit-Artima est daté de décembre 1976 et relève une histoire intitulée Hercule. Celui que publie Semic est postérieur et relève une histoire intitulée Exposition. Demandez toujours la date et le titre d'une histoire avant de faire une offre.
Pas nécessairement. Le premier fascicule de Spider-Man chez Semic porte une histoire dont le titre annonce une quatrième partie : la revue démarrait là où la traduction en était. Si vous achetez pour lire, demandez le titre de l'histoire. Si vous achetez pour collectionner, consignez l'information dans votre inventaire.