Royal City compte 14 numéros parus chez Image entre 2017 et 2018, écrits et dessinés par Jeff Lemire. Une famille se réunit dans une ville industrielle en déclin, et chacun de ses membres est hanté par le même frère mort — mais à un âge différent. C'est le livre où Lemire revient au registre d'Essex County après dix ans de séries de genre, en couleur cette fois, et avec une construction plus ambitieuse.
Royal City compte 14 numéros parus chez Image entre 2017 et 2018, écrits et dessinés par Jeff Lemire.
C'est le titre le moins lu de sa bibliographie récente, et probablement le plus injustement négligé. Coincé entre Descender et Black Hammer, publié sans adaptation télévisée ni univers étendu, il a été éclipsé par des séries plus spectaculaires. Cet article explique ce qu'il contient, pourquoi sa construction est remarquable, et à qui le recommander.
Le dispositif : un mort, quatre versions
La famille Pike vit — ou a vécu — à Royal City, ville d'usines en train de fermer. Le père fait un accident vasculaire, ce qui rassemble ses enfants dispersés. Patrick est romancier à succès et n'écrit plus rien de bon ; Tara travaille pour l'usine et négocie sa fermeture ; Richie sombre dans l'addiction.
Chacun d'eux voit Tommy, le plus jeune frère, mort noyé en 1993. Ce n'est pas un fantôme au sens habituel : il n'apparaît pas à tous en même temps, il ne délivre aucun message, et surtout il n'a pas le même âge selon qui le voit. La mère voit un enfant. Patrick voit un adolescent. Richie voit un homme de l'âge qu'il aurait aujourd'hui.
Le dispositif est simple à énoncer et redoutable à l'usage : chaque personnage porte une version différente du même deuil, et le lecteur comprend progressivement que ces versions sont incompatibles. Quelqu'un ment, ou plutôt : chacun s'est arrangé avec ce qui s'est passé cette nuit-là.
La structure en deux temps
Première partie — 1993
Les premiers numéros alternent le présent et l'été de la mort de Tommy. On y découvre une famille encore entière, et une ville encore vivante. Le contraste avec le présent fait tout le travail émotionnel sans qu'aucun personnage ait à le commenter.
Seconde partie — Sonic Youth
La série change de titre en cours de route, ce qui perturbe les lecteurs qui la cherchent en rayon. C'est le même récit, qui bascule entièrement dans l'été 1993 pour raconter ce qui s'est réellement produit.
Le nœud
La série ne réserve pas un retournement final : elle distille l'information de manière à ce que le lecteur reconstitue l'événement avant que les personnages ne l'admettent entre eux. La tension vient de ce décalage, pas d'un secret gardé.
Ce que la couleur change
C'est la première fois que Lemire dessine une série longue en couleur, et le choix est structurant.
Les séquences de 1993 sont traitées en tons chauds et saturés — l'été, la rivière, les t-shirts de groupes de rock. Le présent est délavé, gris-vert, sous une lumière d'usine. Le procédé n'a rien d'original en soi ; ce qui l'est, c'est qu'il inverse la convention. D'ordinaire, le souvenir est sépia et le présent net. Ici, le passé est plus vivant que le présent, ce qui est exactement le problème des personnages.
Son trait, lui, ne change pas : toujours tremblé, toujours instable. Sur une histoire de deuil et de mémoire, cette imprécision fait que les visages de 1993 et ceux d'aujourd'hui se ressemblent assez pour qu'on hésite, parfois, sur l'époque où l'on se trouve. C'est le même effet que dans Ghost Stories, employé ici avec dix ans de métier en plus.
La ville comme personnage
Royal City est une ville fictive du sud de l'Ontario, c'est-à-dire la même région qu'Essex County. Lemire y transpose ce qu'il connaît : la désindustrialisation, les jeunes qui partent, ceux qui restent et qui le vivent comme un échec.
L'usine qui ferme
Elle n'est pas un décor social ajouté pour faire sérieux. La fermeture avance en parallèle du récit familial, et les deux effondrements se répondent : une ville et une famille qui ont perdu leur raison d'être en même temps.
1993, précisément
L'année n'est pas choisie au hasard. Elle situe l'adolescence des personnages dans un moment culturel identifiable, et Lemire s'en sert pour dater sans expliquer — une cassette, un t-shirt, une pochette suffisent.
La rivière
Lieu de la noyade et centre géographique de la ville. Elle traverse presque toutes les scènes importantes, dans les deux époques, sans que le récit souligne jamais la symétrie.
Le frère écrivain
Patrick écrit sur sa famille sans le dire, et son roman en cours contamine le récit. C'est la part la plus autoréflexive du livre, et Lemire évite soigneusement d'en faire une pirouette de fin.
Pourquoi ce titre est passé inaperçu
Trois raisons concrètes, qui expliquent aussi pourquoi il se trouve facilement d'occasion aujourd'hui.
Le changement de titre en cours de série. Passer de Royal City à Sonic Youth pour la seconde moitié a désorienté les acheteurs en boutique, et brouille encore les recherches en ligne. Beaucoup de lecteurs ignorent que la suite existe.
L'absence de genre. Descender se vend comme de la science-fiction, Gideon Falls comme de l'horreur, Black Hammer comme du super-héroïque. Royal City n'a pas d'étagère. C'est un drame familial, ce qui reste la case la plus difficile à vendre en bande dessinée américaine.
Le calendrier. La série paraît pendant que Black Hammer devient le phénomène qu'on connaît, sur un rythme de publication irrégulier. Elle n'a jamais eu l'attention d'un lancement.
Conséquence pratique pour le collectionneur : c'est l'un des rares titres récents de Lemire qu'on trouve encore à prix raisonnable en recueils d'occasion, y compris complet. Les séries mieux exposées — Sweet Tooth, Black Hammer — ont vu leurs premiers numéros grimper ; Royal City reste accessible.
Le point de vigilance est ailleurs : à cause du changement de titre, une annonce « Royal City complet » désigne parfois les seuls numéros parus sous ce nom, soit la moitié du récit. Vérifiez toujours que les 14 numéros sont là.
Le rapport avec Essex County
Les deux livres partagent tellement de choses qu'on peut lire Royal City comme une reprise, dix ans après, avec les moyens de l'auteur devenu professionnel.
Mêmes éléments : le frère perdu, la campagne ontarienne, la famille qui ne parle pas, le sport ou la musique comme seul langage possible entre hommes. Mêmes procédés : bascules temporelles sans repère explicite, silences longs, dessin volontairement imparfait.
Ce qui change est la construction. Essex County est fait de trois récits juxtaposés qu'un troisième volet relie tardivement — une architecture d'auteur qui apprend. Royal City tient sur un dispositif unique, tenu sur 14 numéros, où chaque personnage porte une version incompatible du même événement. C'est plus maîtrisé, et sans doute moins bouleversant : la maîtrise a un coût.
Pour un lecteur qui a aimé Essex County, c'est la recommandation la plus évidente de toute la bibliographie. Pour quelqu'un qui a découvert Lemire par Black Hammer ou Descender, c'est le meilleur pont vers son versant intimiste — plus accessible qu'Essex County, parce qu'en couleur et mieux rythmé.
Les quatre Tommy, et ce qu'ils disent de chacun
Le cœur du livre tient dans une idée que Lemire n'explique jamais et qui se comprend seule : la version de Tommy que chaque personnage voit est un autoportrait.
La mère voit un enfant de dix ans, l'âge auquel elle se sent encore utile — celui où un fils a besoin de sa mère. Sa version de Tommy ne parle presque pas et réclame de l'attention.
Patrick, l'écrivain, voit l'adolescent qu'il a connu à l'époque où lui-même écrivait ses premières choses. Ce Tommy-là est sarcastique et le juge — c'est la voix critique dont Patrick a besoin et qu'il ne supporte pas.
Tara voit un garçon un peu plus âgé, silencieux, présent aux moments où elle décide quelque chose. Elle est celle qui est restée et qui gère la fermeture de l'usine : son frère mort la regarde travailler.
Richie, l'addict, voit l'homme que Tommy serait devenu — trente-cinq ans, marqué, celui qui aurait pu vivre la vie que Richie a gâchée. C'est la version la plus cruelle, et elle est la sienne.
Le procédé fait que le lecteur en apprend davantage sur les vivants que sur le mort. Tommy n'a jamais de personnalité propre : il n'est qu'un miroir. Quand la série révèle enfin ce qui s'est passé en 1993, l'effet ne vient pas de l'information elle-même mais de ce qu'elle oblige chacun à abandonner de sa version.
Les formats
La série existe en 14 numéros souples et en trois recueils. Il n'y a pas d'édition de luxe grand format à ce jour, ce qui simplifie la décision d'achat — et explique aussi une partie de sa discrétion en rayon.
Les recueils sont le choix évident pour lire. Attention toutefois au découpage : les volumes ne se calent pas sur la coupure entre les deux titres, si bien qu'un recueil peut contenir la fin de la première partie et le début de la seconde. C'est cohérent pour la lecture, mais déroutant si vous cherchez à faire correspondre volumes et titres.
Les éditions françaises ont existé avec leur propre pagination. Comme pour le reste de l'œuvre, ne mélangez pas les langues sur une même série : les plages de numéros ne coïncident pas, et vous vous retrouverez avec un trou ou un recouvrement.
Cataloguer une série qui change de nom
Royal City est le cas d'école du problème que pose la collection par titre plutôt que par numéro. Un rayon qui contient « Royal City, tomes 1 à 2 » peut être complet ou amputé de moitié, selon que la série a été enregistrée sous un ou deux noms.
La seule méthode fiable consiste à enregistrer les numéros d'origine — 1 à 14 — et à traiter le changement de titre comme une information annexe, non comme une frontière. C'est ce qui permet, deux ans plus tard, de répondre en une seconde à la question « est-ce que j'ai la fin ? », à laquelle une étagère ne répond jamais.
Questions fréquentes
La seconde moitié paraît sous le titre Sonic Youth, qui correspond au basculement complet du récit dans l'été 1993. C'est un choix éditorial cohérent avec le contenu, mais qui a réellement nui à la visibilité de la série : beaucoup de lecteurs ignorent que la suite existe sous un autre nom.
Oui, elle s'achève au numéro 14 avec une conclusion complète. Il n'y a ni suite ni série dérivée. C'est un récit fini, ce qui en fait un achat sans engagement — contrairement à Black Hammer du même auteur.
Non, les deux livres sont totalement indépendants et ne partagent ni personnages ni lieux. Les avoir lus tous les deux enrichit la lecture, parce qu'on voit un auteur reprendre ses obsessions avec dix ans de métier en plus — mais l'ordre n'a pas d'importance.
Non, malgré la présence du frère mort. Le livre ne tranche jamais entre l'apparition et la projection mentale, et cette ambiguïté est le sujet plutôt qu'un mystère à résoudre. On est dans le drame familial, pas dans le récit de fantômes.
En vérifiant que les 14 numéros sont couverts, quel que soit le titre affiché. Une annonce « série complète » peut ne désigner que les numéros parus sous le nom Royal City, soit la moitié du récit. Le numéro d'origine est le seul repère qui ne trompe pas.
Un titre qui change, une collection qui reste claire
Enregistrez vos numéros plutôt que vos tomes, et sachez toujours si la série est complète.