Essex County est la trilogie qui a fait connaître Jeff Lemire, publiée chez Top Shelf entre 2007 et 2008. Trois récits liés — Tales from the Farm, Ghost Stories, The Country Nurse — situés dans le comté rural d'Ontario où l'auteur a grandi. C'est le livre par lequel entrer si vous voulez comprendre d'où vient tout le reste de son œuvre.
Essex County est la trilogie qui a fait connaître Jeff Lemire, publiée chez Top Shelf entre 2007 et 2008. Trois récits liés situés dans le comté rural d'Ontario où l'auteur a grandi.
C'est aussi le livre le plus mal servi par son résumé. « Un enfant orphelin, deux frères brouillés, une infirmière de campagne » ne dit rien de ce que la lecture produit. Cet article détaille ce que contient chaque volet, dans quel ordre les lire, quelles éditions existent, et pourquoi ce livre occupe une place à part dans la bande dessinée nord-américaine des années 2000.
Les trois volets, dans l'ordre
La trilogie se lit dans l'ordre de publication. Ce n'est pas une préférence : le troisième volet ne fonctionne que si l'on a lu les deux premiers, parce qu'il relie des personnages qu'on croyait sans rapport.
1. Tales from the Farm (2007)
Lester, dix ans, vient de perdre sa mère. Il vit chez son oncle Ken, taiseux, dans une ferme du comté. L'enfant ne quitte jamais son masque de super-héros et se lie avec Jimmy Lebeuf, ancien joueur de hockey devenu pompiste, dont le cerveau a été abîmé par un choc sur la glace.
C'est le volet le plus court et le plus direct. Il installe le comté comme un lieu où l'on ne parle pas de ce qui compte.
2. Ghost Stories (2007)
Le cœur de la trilogie, et de loin le plus long. Lou Lebeuf, vieillard sourd en maison de retraite, revient sur sa carrière de hockeyeur professionnel avec son frère Vince, et sur ce qui les a séparés définitivement.
Le récit alterne présent et souvenirs sans transition explicite. C'est là que Lemire trouve la construction qu'il réemploiera ensuite dans Royal City et Roughneck.
3. The Country Nurse (2008)
Anne Byrne, infirmière itinérante, fait sa tournée. Chaque visite recroise un personnage des deux premiers volets, et une histoire remontant à l'incendie d'un orphelinat en 1917 vient nouer l'ensemble.
Le volet qui transforme trois récits séparés en un seul livre. Lu isolément, il paraît décousu ; lu en troisième, il referme tout.
Pourquoi ce livre a compté
Essex County arrive à un moment où la bande dessinée nord-américaine adulte est largement urbaine et autobiographique. Lemire prend le contre-pied : campagne, fiction, hockey, silence. Le livre a été retenu dans la sélection « Canada Reads » de la radio publique canadienne en 2011 — une compétition littéraire généraliste, où une bande dessinée n'avait pas sa place selon beaucoup. Elle y est allée jusqu'aux dernières étapes.
Cette reconnaissance hors du champ comics explique une part de sa disponibilité aujourd'hui : le livre est en librairie générale, pas seulement en boutique spécialisée. C'est aussi ce qui en fait un bon cadeau pour quelqu'un qui « ne lit pas de BD américaine ».
Ce que le dessin fait, et pourquoi il déroute
Il faut le dire franchement : beaucoup de lecteurs abandonnent à la troisième page. Le trait est noir et blanc, tremblé, les proportions sont instables, les visages parfois à peine esquissés. Sur une planche isolée, l'impression est celle d'un travail inachevé.
Il fonctionne à l'échelle du récit, pas de l'image. Trois raisons concrètes :
Le blanc comme paysage
La neige, les champs gelés, la glace de la patinoire occupent des pages entières presque vides. Le vide n'est pas une économie de moyens : c'est le comté lui-même, et l'espace mental des personnages.
Le silence comme dialogue
Des séquences entières se passent de texte. Chez des personnages qui ne savent pas dire ce qu'ils ressentent, l'absence de bulle est le propos, pas un raccourci.
Le trait comme mémoire
L'imprécision du dessin fait que présent et souvenir se ressemblent. C'est ce qui permet à Ghost Stories de basculer d'une époque à l'autre sans prévenir, et sans qu'on se perde.
Le masque comme aveu
Lester ne quitte pas son costume de super-héros. Lemire, qui écrira plus tard chez Marvel et DC, place ici le genre à sa juste place : un abri d'enfant, dessiné avec sérieux et sans ironie.
Les éditions, et laquelle choisir
C'est le point pratique qui coince le plus, parce que le livre existe sous plusieurs formes et que les intitulés ne le disent pas clairement.
Les trois volumes séparés, tels que parus chez Top Shelf entre 2007 et 2008. On les trouve d'occasion, souvent dépareillés. Intérêt limité sauf si vous cherchez les premiers tirages pour eux-mêmes : la lecture y est identique, et réunir les trois coûte généralement plus cher que l'intégrale.
L'intégrale The Complete Essex County, qui rassemble les trois volets en un seul objet, avec des pages de croquis et des récits courts additionnels. C'est l'édition à privilégier pour lire : le livre a été conçu comme un tout, et le lire d'une traite est ce qui lui rend justice.
Les éditions françaises. Le titre a circulé en français, mais avec une disponibilité irrégulière selon les périodes. Vérifiez avant d'acheter que le volume proposé contient bien les trois parties : certaines éditions ont paru en volumes séparés, et un lecteur qui n'a que le premier volet ne comprendra pas de quoi on lui parle.
La règle qui évite l'erreur la plus fréquente : ne mélangez pas les formats sur cette œuvre. Un collectionneur qui possède Tales from the Farm en volume séparé et achète ensuite l'intégrale se retrouve avec le premier volet en double, sans que le catalogue de sa boutique le lui ait signalé. Décidez d'abord — séparés ou intégrale — puis tenez-vous-y.
Ce que la trilogie annonce du reste de l'œuvre
Presque tout ce que Lemire écrira ensuite est déjà là, en germe. C'est ce qui rend le livre utile même à qui l'a découvert par Sweet Tooth ou Black Hammer.
Le père absent ou défaillant traverse Sweet Tooth, Descender, Royal City et Gideon Falls. Il naît ici, avec l'oncle Ken et le père de Lester.
Le frère perdu structure Ghost Stories, puis reviendra au centre de Royal City — au point qu'on peut lire cette dernière comme une reprise en couleur du même nœud.
Le hockey n'est pas un décor local. C'est chez Lemire le lieu où les hommes se parlent sans parler, et où se joue ce qu'ils ne diront jamais. On le retrouve intact dans Roughneck.
La communauté rurale close deviendra la ferme de Black Hammer, dont les super-héros ne peuvent pas sortir. Le rapprochement paraît lointain jusqu'à ce qu'on lise les deux : c'est le même piège, avec des capes.
Un lieu réel, et ce que ça change
Le comté d'Essex existe. C'est la pointe sud-ouest de l'Ontario, la partie la plus méridionale du Canada habité, une zone agricole coincée entre deux lacs et frontalière de Détroit. Jeff Lemire y a grandi, dans une famille d'agriculteurs, avant de partir étudier le cinéma à Toronto.
Cette origine n'est pas une anecdote biographique : elle explique pourquoi le livre échappe au piège du régionalisme pittoresque. Lemire ne décrit pas une campagne vue de la ville. Il ne met en scène ni folklore ni couleur locale, et ses personnages ne sont jamais présentés comme des curiosités. Les fermes s'y vident, les jeunes partent, les vieux restent — c'est un constat, pas une élégie.
Ce refus du pittoresque produit un effet inattendu à la lecture : le comté finit par ressembler à n'importe quelle campagne en déclin, quel que soit le pays du lecteur. Beaucoup de lecteurs français y reconnaissent des choses qu'ils n'attendaient pas d'un livre sur le hockey ontarien.
C'est aussi ce qui distingue Essex County de ses successeurs directs. Royal City, publié dix ans plus tard, reprend la ville industrielle en déclin, mais avec une intrigue plus construite et un dessin en couleur. Roughneck reprend le hockey et l'alcool, en plus dur et plus explicite. Aucun des deux ne retrouve tout à fait le dépouillement du premier — ce qui est peut-être la définition d'un livre de jeunesse réussi.
Faut-il commencer par là ?
Cela dépend de ce que vous attendez. Essex County est le livre qui explique Lemire, mais ce n'est pas le plus facile à aborder — il est lent, silencieux, et son dessin demande qu'on lui laisse une centaine de pages.
Si vous voulez être happé d'emblée, Sweet Tooth est plus indiqué. Si vous venez des super-héros, Black Hammer fait un meilleur pont. Mais si vous avez déjà lu l'un des deux et voulez savoir pourquoi cet auteur écrit comme il écrit, c'est ici, et nulle part ailleurs.
Suivre une œuvre en volumes dans sa collection
Les livres en volumes séparés puis réédités en intégrale posent un problème de catalogage que les séries en numéros ne posent pas : impossible de savoir, six mois plus tard, si le rayon contient les trois volets ou seulement deux. Le titre sur la tranche ne le dit pas, et les intitulés d'édition se ressemblent.
Enregistrer chaque volume avec son format, plutôt que l'œuvre comme un bloc, est ce qui évite d'acheter deux fois le même récit sous deux couvertures différentes — l'erreur la plus commune sur les auteurs qu'on suit dans la durée.
Une dernière chose, pratique. La trilogie se lit d'une traite en deux à trois heures, et elle gagne beaucoup à être lue ainsi plutôt qu'en trois fois. Les bascules temporelles de Ghost Stories et les recoupements du troisième volet supposent qu'on ait les visages en tête. Réservez-lui une soirée entière plutôt qu'un trajet de métro.
Questions fréquentes
Dans l'ordre de publication : Tales from the Farm, puis Ghost Stories, puis The Country Nurse. Le troisième relie des personnages que les deux premiers présentaient séparément ; le lire en premier prive l'ensemble de son effet.
Non. Le hockey y tient la place que tiendrait le football dans un récit européen : un langage commun entre hommes qui n'en ont pas d'autre. Aucune règle ni aucun jargon ne sont nécessaires, et le livre n'explique jamais rien du sport lui-même.
L'intégrale pour lire : elle réunit les trois parties dans l'objet unique qui correspond à l'intention de l'auteur, et contient des pages de croquis absentes des volumes isolés. Les volumes séparés n'ont d'intérêt que pour un premier tirage recherché en tant que tel.
Aucun rapport d'intrigue : ni personnages ni univers communs. Le lien est thématique — la filiation abîmée, le silence, la communauté rurale fermée — et il est assez net pour qu'Essex County éclaire rétroactivement les deux autres.
Oui, et il est constant chez Lemire quand il tient lui-même le crayon. Le trait instable rapproche visuellement le souvenir et le présent, ce qui autorise les bascules temporelles de Ghost Stories sans le moindre repère explicite — ni cartouche, ni changement de teinte, ni bordure de case. Le lecteur comprend qu'il a changé d'époque au bout de deux ou trois planches, exactement comme un souvenir s'impose sans prévenir. C'est un choix constant chez Lemire quand il dessine lui-même. Le trait instable rapproche visuellement le souvenir et le présent, ce qui permet les bascules temporelles de Ghost Stories sans repère explicite. Les séries qu'il confie à d'autres dessinateurs sont visuellement bien plus léchées.
Cataloguez vos volumes, pas seulement vos séries
Enregistrez chaque volet avec son édition et son format, et voyez d'un coup d'œil ce qui manque à une œuvre en plusieurs tomes.