Jeff Lemire a signé plus de quarante séries en quinze ans, chez Vertigo, Image, Dark Horse, Marvel, DC et Valiant. Commencez par Essex County si vous voulez comprendre l'auteur, par Sweet Tooth si vous voulez être happé, et par Black Hammer si vous venez des super-héros. Ces trois portes ouvrent sur trois Lemire différents, et aucune n'est un mauvais départ.
Jeff Lemire a signé plus de quarante séries en quinze ans, chez Vertigo, Image, Dark Horse, Marvel, DC et Valiant. Commencez par Essex County si vous voulez comprendre l'auteur, par Sweet Tooth si vous voulez être happé, et par Black Hammer si vous venez des super-héros.
C'est précisément ce volume qui décourage : impossible de savoir par quel bout prendre une bibliographie qui va du drame rural intimiste au space opera, en passant par des runs Marvel et un univers de super-héros retraités. Cet article trie cette œuvre par porte d'entrée, selon ce que vous cherchez — et non par ordre chronologique, qui n'aide personne.
Les trois portes d'entrée, selon ce que vous cherchez
Il n'existe pas d'ordre de lecture unique chez Lemire, parce que ses séries ne partagent presque jamais de continuité. Chacune se lit isolément. La vraie question n'est donc pas « par quoi commencer chronologiquement », mais « quel Lemire je veux rencontrer en premier ».
Porte 1 — Essex County
La trilogie qui l'a révélé, publiée chez Top Shelf entre 2007 et 2008. Trois récits liés dans le comté rural d'Ontario où Lemire a grandi : un enfant orphelin, deux frères séparés par le hockey, une infirmière de campagne. Noir et blanc, trait tremblé, très peu de dialogue.
Choisissez-la si vous voulez comprendre d'où vient tout le reste. Les thèmes de Lemire — la filiation, le deuil, le silence entre les hommes — sont déjà tous là.
Porte 2 — Sweet Tooth
Quarante numéros chez Vertigo, de 2009 à 2013. Une pandémie a décimé l'humanité et fait naître des enfants hybrides mi-humains mi-animaux. Gus, petit garçon à bois de cerf, sort de la forêt où son père l'avait caché.
Choisissez-la si vous voulez une série qui vous tient. C'est la plus accessible, la plus rythmée, et celle que l'adaptation Netflix a fait connaître au-delà du lectorat comics.
Porte 3 — Black Hammer
Chez Dark Horse depuis 2016, dessiné par Dean Ormston. Une équipe de super-héros disparaît après avoir sauvé le monde et se retrouve coincée dans une ferme dont personne ne peut sortir. Le genre super-héroïque relu à travers le drame rural — la synthèse des deux Lemire.
Choisissez-la si vous venez de Marvel ou DC. C'est le pont le plus direct entre le genre et son écriture personnelle.
Le Lemire intimiste : les récits complets
Une part importante de son œuvre tient en un volume. Ce sont souvent les livres les plus personnels, et les plus faciles à offrir ou à tester sans engager une série longue.
The Underwater Welder
Un soudeur sous-marin, futur père, hanté par la disparition du sien. Publié chez Top Shelf en 2012. Damon Lindelof l'a présenté comme un épisode de La Quatrième Dimension en bande dessinée — la comparaison est juste.
Roughneck
Un ancien joueur de hockey professionnel, alcoolique, retrouve sa sœur en fuite. Retour au registre d'Essex County, en couleur et en plus dur.
Trillium
Huit numéros chez Vertigo en 2013-2014. Une histoire d'amour entre une botaniste du futur et un explorateur de 1921, construite avec des planches qu'il faut retourner. L'expérimentation formelle la plus poussée de son œuvre.
Le Lemire de genre : science-fiction et horreur
C'est la moitié la plus lue de sa bibliographie, et celle qui l'a installé chez Image et Dark Horse comme auteur de séries au long cours.
Descender et Ascender
Space opera dessiné à l'aquarelle par Dustin Nguyen. Un robot-enfant, TIM-21, se réveille dans une galaxie qui a banni les machines. Ascender reprend l'histoire une décennie plus tard, en basculant de la science-fiction vers la fantasy.
Gideon Falls
Avec Andrea Sorrentino, chez Image. Une grange noire apparaît et disparaît, un prêtre et un marginal convergent vers elle. Le sommet formel de la collaboration Lemire-Sorrentino : la mise en page se disloque au rythme de la folie.
Royal City
Une famille se réunit dans une ville industrielle en déclin, chacun hanté par le même frère disparu — mais à un âge différent. Le pont entre le Lemire intimiste et le Lemire de genre.
Lemire chez les grands éditeurs
Ses travaux de commande sont souvent écartés par les lecteurs qui l'ont découvert en indépendant. C'est une erreur : plusieurs comptent parmi ses meilleurs textes, et ils sont plus faciles à trouver d'occasion.
DC — Animal Man
Sa relecture de Buddy Baker pendant les New 52 est un récit d'horreur familiale déguisé en série super-héroïque. Le point d'entrée le plus recommandable de son passage chez DC.
Marvel — Moon Knight
Avec Greg Smallwood, une lecture du personnage par sa santé mentale plutôt que par ses combats. Court, complet, et cité comme référence par les lecteurs venus de la série télévisée.
Valiant — Bloodshot Reborn
Un tueur programmé privé de sa nanotechnologie tente de vivre en homme ordinaire. Souvent considéré comme le meilleur run de l'ère Valiant moderne.
Dark Horse — Bone Orchard Mythos
Le retour à l'horreur avec Sorrentino, sous forme d'univers partagé. Le plus récent, et le moins exploré par les lecteurs francophones.
Ce qu'il faut savoir avant d'acheter
Lemire dessine parfois, écrit souvent. C'est la distinction qui structure toute sa bibliographie. Les livres qu'il dessine lui-même — Essex County, Sweet Tooth, The Underwater Welder, Roughneck, Royal City — ont ce trait tremblé, imparfait, qui déplaît d'abord et finit par devenir indissociable de ses thèmes. Les séries qu'il confie à d'autres — Nguyen sur Descender, Sorrentino sur Gideon Falls, Ormston sur Black Hammer — sont visuellement bien plus léchées.
Si vous testez Lemire par un livre qu'il ne dessine pas, vous découvrez le scénariste sans rencontrer l'auteur. L'inverse est vrai aussi. Sachez lequel des deux vous avez entre les mains.
Le piège des formats : quatre objets pour une même histoire
C'est la difficulté propre à Lemire, et elle est plus concrète que le choix d'une porte d'entrée. Ses séries existent presque toutes sous plusieurs formes, et le vocabulaire éditorial ne dit pas clairement laquelle vous avez en main.
Prenons Sweet Tooth. La série a d'abord paru en quarante numéros souples, puis en recueils regroupant cinq à sept numéros, puis en trois volumes reliés dits « Deluxe », puis en une intégrale unique. Quatre objets, un seul récit. Un collectionneur qui achète au fil de l'eau, sans tenir de registre, se retrouve mécaniquement avec des doublons partiels : les numéros 1 à 12 en souple, les numéros 13 à 25 en recueil, et un Deluxe qui recouvre les deux.
Le même mécanisme joue sur Descender, sur Black Hammer — dont les séries dérivées ont chacune leur propre découpage — et sur Essex County, disponible tantôt en trois volumes séparés, tantôt en intégrale. La règle pratique : décidez du format avant de commencer une série, et tenez-vous-y. Mélanger les formats sur une même œuvre est le seul moyen sûr de ne jamais savoir où vous en êtes.
Ce que ses collaborateurs changent à la lecture
Lemire choisit ses dessinateurs en fonction du registre, et l'écart entre deux de ses séries tient souvent plus au dessinateur qu'au texte. C'est une clé de lecture utile quand on hésite entre deux titres.
Dustin Nguyen — l'aquarelle
Sur Descender et Ascender, il travaille entièrement à l'aquarelle, sans encrage traditionnel. Le résultat adoucit un récit qui, écrit, serait beaucoup plus sec : un space opera sur le génocide des machines lu à travers des lavis pastel. C'est ce contraste qui fait la série.
Andrea Sorrentino — la mise en page
Sur Gideon Falls, Primordial et Bone Orchard, la case elle-même devient l'outil narratif : planches en croix, cases qui se fragmentent, doubles pages à lire dans deux sens. Si vous cherchez ce que la bande dessinée peut faire que le cinéma ne peut pas, commencez par là.
Dean Ormston — la ligne classique
Sur Black Hammer, un trait sombre et anguleux, hérité de la bande dessinée britannique. C'est ce qui permet à la série de citer l'âge d'argent des super-héros sans jamais tomber dans le pastiche.
Suivre une bibliographie d'auteur dans sa collection
Collectionner par auteur pose un problème que ne pose pas la collection par personnage : les séries s'éparpillent entre six éditeurs, sur quinze ans, avec des formats hétérogènes — numéros souples, recueils, intégrales, éditions de luxe. Une même histoire peut exister en quatre objets différents.
C'est exactement ce que résout un suivi par créateur plutôt que par série : savoir d'un coup d'œil ce que vous possédez de Lemire, sous quelle forme, et ce qui manque. Sans quoi on rachète un recueil qu'on avait déjà en numéros — l'erreur la plus fréquente quand on suit un auteur prolifique.
Trois erreurs courantes en découvrant Lemire
Commencer par une série en cours. Black Hammer et Bone Orchard continuent de s'étendre, et leurs dérivées paraissent sans ordre évident. Entrer par là expose à acheter un volume qui suppose la lecture de deux autres. Les récits complets — The Underwater Welder, Roughneck, Essex County — n'ont pas ce défaut.
Juger le dessin sur une planche. Le trait de Lemire déroute au premier coup d'œil : proportions instables, visages esquissés, encrage volontairement sale. Il fonctionne à l'échelle du récit, pas de l'image isolée. Beaucoup de lecteurs abandonnent Essex County à la troisième page et y reviennent des années plus tard en se demandant ce qu'ils avaient manqué.
Confondre le scénariste et l'auteur complet. C'est l'erreur qui fausse le plus les avis. Tester Lemire par Descender, c'est rencontrer un excellent scénariste de science-fiction et passer entièrement à côté de ce qui fait sa singularité. L'inverse vaut aussi : lire Essex County ne dit rien de sa capacité à tenir une série de genre sur trente numéros.
Questions fréquentes
Non, les deux sont indépendants et ne partagent ni personnages ni univers. Essex County éclaire cependant les thèmes que Lemire reprendra partout ensuite — la filiation abîmée, le silence, la campagne comme lieu d'enfermement. Le lire d'abord enrichit tout le reste, mais ne conditionne rien.
Non, et pas seulement pour des raisons de fidélité. L'adaptation adoucit considérablement le ton : le comic est un récit post-apocalyptique dur, dessiné dans un registre volontairement fragile qui crée un contraste que la série ne cherche pas à reproduire. Ce sont deux œuvres distinctes qui partagent une intrigue.
Oui, contrairement au reste de son œuvre. L'univers compte plusieurs séries dérivées qui s'entrecroisent, et la série principale doit être lue en premier. Les dérivées se lisent ensuite dans l'ordre de publication, chacune éclairant un personnage précis.
Plusieurs, oui. Animal Man chez DC et Moon Knight chez Marvel sont régulièrement cités parmi ses meilleurs textes, et se lisent sans connaître la continuité de ces éditeurs. Ils ont aussi l'avantage d'être largement disponibles d'occasion, là où certaines de ses séries indépendantes se raréfient.
Le problème se pose dès la dixième série, parce que les formats se superposent : un même récit existe en numéros souples, en recueil, parfois en intégrale. Cataloguer par créateur plutôt que par titre évite le doublon le plus courant — racheter en recueil ce qu'on avait en numéros.
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