Jeff Lemire et Andrea Sorrentino ont signé ensemble six œuvres majeures : Green Arrow et Old Man Logan chez les grands éditeurs, puis A.D. After Death, Gideon Falls, Primordial et le Bone Orchard Mythos en creator-owned. Leur signature commune est la destruction de la grille de cases — chez eux, la mise en page raconte autant que le texte. Commencez par Gideon Falls.
Six œuvres majeures, deux registres, une même obsession formelle. Le duo Lemire-Sorrentino est l'une des collaborations les plus identifiables de la bande dessinée américaine récente.
Ce qui les distingue n'est pas un genre ni un thème, mais une méthode : chercher ce que la bande dessinée peut raconter que ni le cinéma ni le roman ne peuvent. Cet article retrace leur parcours commun, explique ce qui fait leur marque, et indique par quoi commencer selon ce que vous cherchez.
Comment ils se sont rencontrés
La rencontre a lieu chez DC, sur Green Arrow. Lemire reprend l'archer au début des années 2010 et Sorrentino, dessinateur italien encore peu connu, arrive sur la série après les premiers numéros.
Le run est aujourd'hui cité comme l'un des meilleurs du personnage, mais son intérêt principal est ailleurs : c'est là que Sorrentino commence à déstructurer la page dans un cadre grand public. Des cases qui se fragmentent pendant les scènes de tir à l'arc, des trajectoires de flèches qui traversent plusieurs cases, des séquences éclatées en mosaïque. Sur une série de super-héros mensuelle, c'était inhabituel.
Ils se retrouvent ensuite chez Marvel sur Old Man Logan, puis quittent les grands éditeurs pour publier ensemble en creator-owned. C'est à partir de là que leur travail devient réellement singulier.
Les six œuvres, dans l'ordre
Green Arrow — le laboratoire
Chez DC. Le run où la méthode se met en place, dans les contraintes d'une série mensuelle de grand éditeur. À lire pour comprendre d'où vient le reste, pas pour le reste.
Old Man Logan — la confirmation
Chez Marvel. Un Wolverine vieilli dans un futur dévasté. Le duo y applique son vocabulaire à un personnage très codé, et prouve qu'il fonctionne hors du registre intimiste.
A.D. After Death — la rupture
Leur premier creator-owned, et le plus expérimental. Un homme dans un monde où la mort a été vaincue. L'ouvrage mêle planches classiques, prose illustrée et carnets de croquis dans un même volume.
Gideon Falls — le sommet
27 numéros d'horreur cosmique autour d'une grange qui n'existe pas au même endroit pour deux personnes. C'est l'œuvre où l'expérimentation reste entièrement au service de l'intrigue.
Primordial — l'histoire
Les animaux envoyés dans l'espace au début de la conquête spatiale ne sont pas morts. Un récit court, plus contenu formellement, et le plus mélancolique de leur production commune.
Bone Orchard Mythos — l'univers
Chez Dark Horse. Un ensemble de récits d'horreur reliés, publiés sous forme de volumes autonomes plutôt que de série continue. Le plus récent, et le moins exploré.
Ce qui fait leur signature
Quatre procédés reviennent d'une œuvre à l'autre, au point qu'on reconnaît une page du duo sans voir la couverture.
La grille qui se disloque
La mise en page reste sage tant que le récit l'est. Dès que le réel vacille, les cases se démultiplient, perdent leurs bordures, se chevauchent. Le lecteur ressent la rupture avant de la comprendre.
La couleur comme signal
Palettes réduites, souvent monochromes, où une couleur unique surgit ponctuellement. Sur des pages grises, un rouge saturé fonctionne comme un son plutôt que comme une teinte.
La page comme objet
Compositions en croix, en cercles, doubles pages lisibles dans deux sens. La forme de la planche porte une part du sens, ce qui rend ces livres réfractaires à la lecture numérique.
L'explication refusée
Leurs récits gardent des zones opaques. Ce n'est pas une facilité : c'est une convention de l'horreur cosmique, où ce qui est entièrement expliqué cesse d'inquiéter.
Ce que Lemire écrit différemment avec lui
La comparaison avec ses autres collaborations est instructive. Avec Dustin Nguyen sur Descender, Lemire écrit de la science-fiction douce, portée par l'aquarelle. Avec Dean Ormston sur Black Hammer, il écrit une relecture mélancolique du super-héroïque. Quand il dessine lui-même, il écrit du drame rural.
Avec Sorrentino, il écrit de l'horreur — et surtout, il écrit en pensant à la page. Les scénarios qu'il lui confie contiennent des séquences qui n'auraient aucun sens ailleurs : un souvenir qui contamine une case voisine, deux époques qui occupent la même planche, un espace architecturalement impossible qu'il faut pourtant montrer.
C'est ce qui distingue cette collaboration d'une simple association scénariste-dessinateur. Lemire n'écrit pas un script que Sorrentino illustre ; il écrit pour ce que Sorrentino sait faire, et le résultat ne serait transposable à aucun autre dessinateur.
Old Man Logan : le run qui a tout débloqué
Il mérite un paragraphe à lui seul, parce qu'il est le pivot commercial de leur carrière commune et qu'il explique pourquoi Image et Dark Horse leur ont ensuite laissé les mains libres.
Le personnage — un Wolverine âgé, dernier survivant d'un futur où les vilains ont gagné — venait d'un récit antérieur très populaire. Reprendre une telle figure est habituellement un exercice contraint : on hérite d'attentes précises et d'un cahier des charges.
Lemire et Sorrentino y ont pourtant fait passer l'essentiel de leur vocabulaire. Les séquences de souvenir y contaminent les cases du présent, la grille se disloque pendant les accès de rage, et les rêves du personnage occupent des planches construites comme des labyrinthes. Sur une série Marvel mensuelle à fort tirage, c'était un pari.
Le succès de ce run leur a donné ce qui compte le plus pour un duo d'auteurs : la preuve, chiffrée, que leur approche pouvait vendre. A.D. After Death paraît juste après, et rien n'y est retenu.
Par où commencer
Commencez par Gideon Falls dans la majorité des cas. C'est l'œuvre la plus complète, la plus lisible, et celle où l'expérimentation ne prend jamais le pas sur le récit. Vingt-sept numéros, une vraie fin, aucune suite à acheter.
Prenez Primordial si vous voulez tester le duo sur un format court. C'est le plus contenu formellement, ce qui en fait une bonne porte pour un lecteur que les pages éclatées rebutent.
Gardez A.D. After Death pour la fin. C'est leur livre le plus exigeant, mélangeant trois registres graphiques dans un même volume. Excellent, mais déroutant si c'est votre premier contact avec eux.
Les runs de grands éditeurs — Green Arrow et Old Man Logan — sont à lire après, comme des archives : on y voit la méthode se former sous contrainte, avec les compromis qu'impose une série mensuelle à fort tirage. Ils ont aussi l'avantage d'être largement disponibles d'occasion, là où leurs titres personnels se raréfient.
Une conséquence pratique de leur travail sur la page : ces livres se lisent mal en numérique. Les liseuses proposent un affichage case par case qui reconstruit une grille là où les auteurs l'ont détruite — c'est-à-dire qui annule précisément ce qui fait leur intérêt.
C'est l'un des rares cas où le support change le contenu. Si vous cataloguez votre collection, notez le format pour ces titres : « je l'ai en numérique » et « je l'ai en papier » n'y désignent pas la même lecture.
Le cas du Bone Orchard Mythos
Leur projet le plus récent mérite une mention à part, parce que sa structure éditoriale est inhabituelle et déroute les acheteurs.
Ce n'est pas une série continue mais un ensemble de récits reliés, publiés sous des formes différentes : certains en volumes autonomes, d'autres en séries courtes. Ils partagent un univers et des motifs, sans qu'aucun ne suppose la lecture des autres.
Pour le lecteur, c'est confortable — on peut entrer par n'importe lequel. Pour le collectionneur, c'est un casse-tête : rien n'indique en couverture qu'un volume appartient à l'ensemble, et il n'existe pas de numérotation commune. C'est le genre de cas où un catalogue par titre échoue complètement, et où seul un regroupement explicite permet de savoir ce qu'on possède.
Ce que Primordial raconte, et pourquoi il détonne
C'est leur livre le plus doux, et le seul fondé sur des faits historiques. Il mérite d'être signalé parce qu'il contredit l'idée qu'ils ne feraient que de l'horreur.
Le point de départ est réel : au début de la conquête spatiale, plusieurs animaux ont été envoyés en orbite sans plan de retour. Chiens, singes, souris. Ils sont morts là-haut, et les programmes ont continué. Primordial pose une hypothèse contrefactuelle : et s'ils n'étaient pas morts ?
Le récit alterne une enquête terrestre — un scientifique cherche à comprendre pourquoi les deux superpuissances ont brusquement arrêté leurs programmes — et ce qui se passe réellement au-delà. La partie spatiale est presque muette : des animaux, sans dialogue, dans un espace que Sorrentino dessine en compositions circulaires.
C'est leur œuvre la plus émouvante, et de loin la plus accessible. Si Gideon Falls vous semble trop dur ou trop long, c'est par là qu'il faut entrer dans leur travail.
Suivre un duo plutôt qu'une série
Collectionner par binôme d'auteurs pose un problème que ne pose ni la collection par personnage ni celle par série : les œuvres s'éparpillent entre quatre éditeurs — DC, Marvel, Image, Dark Horse — sur une douzaine d'années, sans aucun lien éditorial entre elles.
Aucune boutique ne les range ensemble, aucun catalogue d'éditeur ne les recense comme un ensemble. La seule façon de savoir ce qui manque à une collection Lemire-Sorrentino est de tenir la liste soi-même, œuvre par œuvre et format par format.
Questions fréquentes
Non, aucune continuité narrative ne les relie. Gideon Falls, Primordial et le Bone Orchard Mythos sont trois univers séparés, sans personnage ni lieu commun. Ce qu'ils partagent est une approche formelle — la grille de cases traitée comme un outil narratif — et un goût pour l'horreur cosmique, où la menace tient à une structure du réel plutôt qu'à un antagoniste. On peut donc les lire dans n'importe quel ordre, ou n'en lire qu'un seul sans rien manquer des autres. Gideon Falls, Primordial et le Bone Orchard Mythos sont des univers séparés qui partagent seulement une approche formelle et un goût pour l'horreur cosmique. On peut les lire dans n'importe quel ordre, ou n'en lire qu'un.
Pas en priorité. Green Arrow et Old Man Logan sont de bons runs, mais leur intérêt principal dans ce parcours est documentaire : on y voit la méthode se former sous les contraintes d'une série mensuelle. Leur travail personnel est plus abouti.
Parce que l'affichage case par case des liseuses reconstruit une grille de lecture là où les auteurs l'ont volontairement détruite. Une double page en croix ou une planche lisible dans deux sens perd tout son effet une fois découpée. C'est l'un des rares cas où le support ampute réellement le contenu.
Non, chaque récit est autonome et peut servir de porte d'entrée. C'est précisément ce qui rend l'ensemble difficile à collectionner : rien en couverture ne signale l'appartenance à l'univers, et il n'existe pas de numérotation commune permettant de savoir ce qui manque.
En tenant la liste soi-même, parce qu'aucun éditeur ne la fournit : leurs œuvres se répartissent entre quatre maisons différentes sans lien éditorial. Enregistrer chaque titre avec son format et son année est la seule méthode qui permette de savoir, en boutique, si le volume qu'on tient est déjà à la maison.
Quatre éditeurs, une seule collection
Suivez les œuvres d'un duo d'auteurs dispersées entre plusieurs maisons, et sachez toujours ce qui manque.