Gideon Falls compte 27 numéros parus chez Image entre 2018 et 2020, écrits par Jeff Lemire et dessinés par Andrea Sorrentino. Récit d'horreur complet, sans suite ni série dérivée, il se lit d'une traite et dans l'ordre. C'est la série où la mise en page elle-même devient l'outil narratif — et celle qu'il faut lire en version papier plutôt qu'en numérique.
Gideon Falls compte 27 numéros parus chez Image entre 2018 et 2020. Un récit d'horreur complet, sans suite, à lire dans l'ordre.
C'est aussi le titre le plus difficile à résumer de toute l'œuvre de Lemire, parce que son sujet réel n'apparaît qu'à mi-parcours et que l'essentiel de son effet passe par la forme. Cet article explique ce que contient la série, pourquoi son dessin est indissociable de son propos, et ce qu'il faut savoir avant de l'aborder.
Deux hommes, un même objet
La série suit deux personnages qui ne se connaissent pas et vivent dans des lieux sans rapport.
Norton Sinclair vit en ville. Il souffre de troubles psychiatriques, suit une thérapie, et fouille les ordures pour y récupérer des fragments de bois qu'il assemble compulsivement. Il ne sait pas ce qu'il construit.
Le père Fred est un prêtre envoyé dans la paroisse rurale de Gideon Falls, village où son prédécesseur a connu une fin obscure. Il découvre une communauté fermée, un shérif qui ne dit pas tout, et une histoire ancienne de disparitions.
Les deux récits alternent numéro après numéro, sans se croiser pendant longtemps. Ce qui les relie est une chose que les habitants appellent la Grange Noire : un bâtiment qui apparaît, disparaît, et n'existe pas au même endroit pour deux personnes. La série met une dizaine de numéros à faire converger les deux fils, et cette attente est délibérée.
Ce que Sorrentino fait avec la page
C'est ici que la série se distingue de tout ce qui se publie dans le genre. Andrea Sorrentino n'utilise pas la mise en page comme un support neutre : il s'en sert comme d'un instrument.
Les planches en croix
Certaines pages sont composées en croix, ou en cercles concentriques, imposant un parcours de lecture inhabituel. Le lecteur doit chercher où poser les yeux — inconfort volontaire, qui reproduit la désorientation des personnages.
Les cases qui se fragmentent
Quand la Grange approche, la grille se disloque : les cases se démultiplient, se chevauchent, perdent leurs bordures. La rupture du dispositif graphique signale la rupture du réel avant que le texte ne l'annonce.
Le rouge comme unique couleur
La colorisation de Dave Stewart tient sur une palette réduite, où un rouge saturé surgit ponctuellement. Sur des pages majoritairement grises, cette apparition fonctionne comme un son.
Les doubles pages à deux sens
Plusieurs séquences se lisent différemment selon l'ordre choisi, et les deux lectures sont valides. Un procédé qu'on trouve rarement hors de la bande dessinée expérimentale, employé ici dans une série de genre grand public.
Conséquence pratique : lisez cette série en papier. Sur écran, la lecture panneau par panneau proposée par les liseuses détruit exactement ce qui fait l'intérêt de ces planches. C'est l'un des rares comics dont le format numérique altère réellement le contenu.
Le genre, et ce que la série en fait
Gideon Falls est présentée comme de l'horreur, et elle l'est. Mais elle appartient à une branche précise du genre : l'horreur cosmique, celle où la menace n'est pas un monstre mais une structure du réel que l'esprit humain ne peut pas contenir.
Ce choix explique le traitement des personnages. Norton n'est pas « fou » au sens où un récit d'horreur classique l'entendrait — sa maladie n'est pas la cause de ce qu'il voit, ni l'explication commode qu'on révélera à la fin. Lemire refuse cette facilité, et le refus est constant sur les 27 numéros : la psychiatrie n'est jamais l'explication du surnaturel.
C'est aussi ce qui distingue la série de la production courante du genre. L'horreur n'y vient pas d'un antagoniste mais d'une géométrie : un lieu qui n'obéit pas aux règles, et des gens qui essaient malgré tout de le cartographier.
Trois choses à savoir avant d'ouvrir
Le premier tiers est lent
Les deux fils avancent en parallèle sans se rejoindre, et le lecteur peut avoir l'impression que la série tourne à vide. La convergence arrive, et tout ce qui précède prend rétrospectivement son sens.
Elle ne donne pas toutes ses réponses
La série conclut son intrigue, mais laisse volontairement des zones non expliquées. C'est une convention du genre cosmique, pas un défaut d'écriture — mais elle frustre les lecteurs qui attendent une élucidation complète.
Elle demande de l'attention
Les pages complexes ne se parcourent pas en diagonale. Une lecture distraite fait manquer des informations placées dans la composition plutôt que dans le texte.
Elle est graphiquement dure
Sans être gratuite, la série contient des images violentes et dérangeantes. Ce n'est pas une horreur d'ambiance : certaines planches sont explicites.
La Grange Noire, et pourquoi elle fonctionne
Les récits d'horreur reposent presque toujours sur une entité : une créature, un tueur, un esprit. Gideon Falls repose sur un bâtiment, ce qui paraît moins effrayant sur le papier et l'est beaucoup plus à la lecture.
La Grange n'a pas d'intention, ne poursuit personne et ne parle pas. Elle apparaît, et son apparition suffit. Elle n'est pas au même endroit selon les témoins, ne figure sur aucune carte, et les gens qui la cherchent finissent par la trouver — ce qui est la pire des nouvelles.
Ce déplacement du monstre vers le lieu produit deux effets. D'abord, il rend la menace impossible à combattre : on ne peut ni fuir un endroit qui se déplace, ni détruire un bâtiment qui n'existe pas en permanence. Ensuite, il permet à Sorrentino de faire de l'architecture le vrai sujet graphique — les planches passent leur temps à décrire des espaces qui ne tiennent pas debout, des couloirs qui reviennent sur eux-mêmes, des perspectives fausses que l'œil accepte une seconde avant de se rebeller.
C'est la raison pour laquelle la série ne fonctionnerait pas en roman. Un texte peut décrire un lieu impossible ; seule la bande dessinée peut le montrer impossible tout en le rendant crédible sur la page.
La place de la série dans le duo Lemire-Sorrentino
Les deux auteurs se sont rencontrés chez Marvel, sur Old Man Logan, avant de développer une collaboration devenue l'une des plus identifiables de la bande dessinée américaine récente. Gideon Falls en est le sommet, mais elle s'inscrit dans une continuité.
A.D. After Death, publiée avant, expérimentait déjà le mélange de registres graphiques dans un même volume — prose illustrée, planches classiques, croquis. Primordial, publiée après, applique le même vocabulaire formel à une histoire de course à l'espace. Et le Bone Orchard Mythos, chez Dark Horse, poursuit l'horreur avec une ambition d'univers partagé.
Ce qui les relie n'est pas un thème, c'est une méthode : chercher ce que la bande dessinée peut raconter que ni le cinéma ni le roman ne peuvent. Gideon Falls est le titre où cette recherche est la plus lisible pour un lecteur non initié, parce que l'expérimentation y reste toujours au service de l'intrigue.
Les formats, et le cas des éditions de luxe
La série existe en 27 numéros souples, en six recueils, et en éditions de bibliothèque grand format regroupant plusieurs recueils.
Le grand format n'est pas ici un simple confort. Sur des planches dont la composition est le sujet, la taille de reproduction détermine ce que l'œil perçoit : une double page en croix perd beaucoup en petit format, et certains détails placés en périphérie deviennent illisibles. Si vous ne devez acheter qu'une édition, prenez la plus grande que vous puissiez.
Sur les éditions françaises, la série a circulé en volumes dont le découpage ne suit pas exactement celui des recueils américains. Vérifiez la plage de numéros indiquée en pages de garde avant de compléter une collection commencée dans l'autre langue.
Les recueils restent le choix économique et le plus facile à trouver d'occasion. Les numéros souples intéressent surtout les collectionneurs qui recherchent les couvertures alternatives, nombreuses sur cette série.
Le point de vigilance en collection : les couvertures alternatives sont particulièrement abondantes sur les premiers numéros. Un même numéro 1 existe sous plusieurs illustrations différentes, avec des tirages très inégaux.
Concrètement, un catalogue qui note seulement « Gideon Falls #1 » ne dit pas quelle version est en rayon — et la distinction change tout, à la revente comme à l'assurance. Enregistrez la couverture, pas seulement le numéro.
Le village, et le motif rural chez Lemire
Gideon Falls est une petite communauté agricole isolée, avec son église, son shérif, ses familles installées depuis toujours et sa méfiance envers l'étranger. On a déjà lu ce décor chez Lemire : c'est le comté d'Essex County, c'est la ville en déclin de Royal City, c'est même la campagne où la ferme de Black Hammer retient ses super-héros.
La constante est plus qu'un décor de prédilection. Chez lui, la communauté rurale est toujours un lieu où le passé n'a pas été réglé et où le silence collectif tient lieu d'ordre social. La différence, dans Gideon Falls, est que ce silence produit littéralement un monstre — là où Essex County se contentait de faire des vies gâchées.
Pour un lecteur qui découvre l'auteur par cette série, c'est un repère utile : ce village n'est pas un cliché du genre horrifique emprunté à Stephen King. C'est le même lieu que dans tous ses autres livres, filmé cette fois avec une caméra d'épouvante.
Faut-il commencer Lemire par là ?
Non, sauf si vous venez de l'horreur plutôt que de la bande dessinée. C'est un excellent livre, mais un mauvais point d'entrée vers l'auteur : Lemire n'y dessine pas, et le style visuel très marqué de Sorrentino domine à tel point qu'on en sort avec une idée fausse de ce qu'écrit Lemire ailleurs.
En revanche, si vous cherchez une série d'horreur adulte, complète, sans suite à acheter et sans univers étendu à suivre, c'est l'une des meilleures recommandations possibles du genre sur la dernière décennie.
Questions fréquentes
Oui, elle s'achève au numéro 27 avec une conclusion voulue par les auteurs. Il n'y a ni suite, ni série dérivée, ni univers étendu à suivre — ce qui en fait un achat fini, contrairement à Black Hammer du même scénariste.
En papier, sans hésitation. Les liseuses proposent une lecture case par case qui détruit les compositions en croix et les doubles pages, c'est-à-dire précisément ce qui fait la valeur de la série. C'est l'un des rares comics où le format numérique ampute réellement le contenu.
Non, et c'est un choix explicite des auteurs. La série refuse la solution facile qui consisterait à tout ramener à une hallucination. Les troubles de Norton sont traités comme une réalité de sa vie, jamais comme la clé de l'intrigue.
Non, aucune continuité narrative. Ces titres partagent le même duo d'auteurs et une recherche formelle voisine, mais ce sont des œuvres indépendantes. On peut les lire dans n'importe quel ordre, ou n'en lire qu'une.
En les enregistrant comme des exemplaires distincts et non comme un simple numéro. Les premiers numéros de la série existent sous plusieurs illustrations avec des tirages inégaux, et la différence compte à la revente. Un catalogue qui ne note que « #1 » vous laissera sans réponse le jour où la question se posera.
Enregistrez vos couvertures, pas seulement vos numéros
Sur les séries à variantes multiples, savoir quelle version vous détenez change la valeur de votre collection.