Le run de Jeff Lemire sur Animal Man (DC, 2011-2014) est un récit d'horreur familiale déguisé en série de super-héros. Buddy Baker, héros de seconde zone capable d'emprunter les capacités animales, découvre que sa fille de quatre ans est le véritable enjeu d'une guerre cosmique. Dessiné principalement par Travel Foreman, c'est le meilleur point d'entrée dans la période DC de Lemire — et il se lit sans rien connaître de l'éditeur.
Le run de Jeff Lemire sur Animal Man est un récit d'horreur familiale déguisé en série de super-héros. C'est aussi celui qui l'a fait passer d'auteur indépendant à scénariste recherché par les grands éditeurs.
Publié dans le cadre de la relance de la ligne DC en 2011, ce run est régulièrement cité parmi les meilleurs de cette période — souvent par des lecteurs qui n'aiment pourtant pas les super-héros. Cet article explique pourquoi, ce qu'il faut savoir avant de l'aborder, et comment s'y retrouver dans les volumes.
Qui est Buddy Baker
Animal Man est un personnage de second rang créé en 1965. Sa capacité : emprunter temporairement les aptitudes de n'importe quel animal proche — la force d'un éléphant, la vue d'un rapace, la résistance d'un tardigrade. Un pouvoir visuellement peu spectaculaire, qui explique qu'il n'ait jamais tenu longtemps en tête d'affiche.
Sa particularité tient ailleurs : contrairement à la plupart des héros de son éditeur, Buddy Baker est marié, père de deux enfants, et sa famille sait exactement qui il est. Il n'a pas de double vie à protéger. Il vit dans une maison de banlieue avec sa femme Ellen, sa fille Maxine et son fils Cliff.
C'est ce point de départ que Lemire exploite. Là où un run classique aurait envoyé Buddy affronter des menaces, il installe la menace dans la maison — et la fait sortir de l'enfant.
Le dispositif : la fille est le sujet
Maxine, quatre ans
Elle ressuscite les animaux morts qu'elle trouve dans le jardin. Ses pouvoirs dépassent largement ceux de son père, et elle ne comprend pas ce qu'elle fait. C'est elle que les forces en présence veulent, pas lui.
Le Rouge et le Noir
La série élargit une mythologie où le règne animal — le Rouge — s'oppose à une force de décomposition. Buddy n'en est qu'un représentant parmi d'autres, et un représentant vieillissant.
Un père dépassé
Tout le run tient sur cette bascule : un héros qui découvre qu'il n'est plus le protagoniste de sa propre série, et que son rôle se réduit à protéger quelqu'un de plus puissant que lui.
Ce que le dessin de Travel Foreman apporte
C'est l'élément qui a fait la réputation du run, et celui qui rebute une partie des lecteurs habitués aux codes graphiques de l'éditeur.
Foreman dessine les manifestations du Rouge en organique pur : viande, tendons, os apparents, corps d'animaux recomposés dans le mauvais ordre. Sur une série de super-héros grand public, l'effet est violent — non par la quantité de sang, mais par le refus de rendre les créatures lisibles. On ne sait jamais tout à fait ce qu'on regarde, et c'est le propos.
Le contraste avec les scènes domestiques est ce qui fait fonctionner l'ensemble. Une page de cuisine familiale, dessinée platement, suivie d'une double page de chair. Le run alterne les deux registres jusqu'à ce que le lecteur ne sache plus lequel est le décor de l'autre.
Trois choses à savoir avant de commencer
C'est un livre d'horreur
Malgré l'étiquette super-héroïque, le run relève du body horror. Les images de corps animaux déformés sont fréquentes et explicites. Ce n'est pas une lecture pour jeune lectorat.
Il croise Swamp Thing
Le run se déroule en parallèle d'une autre série, et les deux se rejoignent au milieu. On peut lire Animal Man seul, mais certaines scènes supposent des événements qui se produisent ailleurs.
Aucun prérequis d'univers
Le run démarre avec une relance générale de l'éditeur : c'est un point d'entrée conçu comme tel. Aucune lecture antérieure n'est nécessaire.
La dernière partie divise
Après la conclusion du grand arc, la série continue sur un registre plus intime que certains lecteurs trouvent en retrait. D'autres la considèrent comme la meilleure part du run.
Le crossover avec Swamp Thing
C'est la seule vraie difficulté pratique du run. Lemire écrit Animal Man pendant qu'un autre auteur écrit Swamp Thing, et les deux séries convergent vers un événement commun qui s'étale sur les deux titres.
Deux options s'offrent au lecteur. Lire uniquement Animal Man : le récit reste suivable, mais quelques scènes arrivent sans préparation, et l'on sent qu'il manque une moitié. Lire les deux en alternance : c'est l'expérience complète, mais elle suppose d'acheter une seconde série et de respecter un ordre précis entre les numéros.
Mon conseil pour une première lecture : commencez par Animal Man seul. Si le croisement vous frustre au moment où il arrive, vous saurez alors que la seconde série vous intéresse — et vous l'aborderez avec les personnages déjà en tête.
Le piège de collection propre aux runs : une série comme Animal Man a connu plusieurs relances au fil des décennies, chacune repartant d'un numéro 1. Un rayon peut donc contenir trois « Animal Man #1 » différents, publiés à trente ans d'écart.
Enregistrer le numéro seul ne suffit pas : il faut noter l'année et le scénariste, sans quoi une collection devient illisible dès qu'on suit plusieurs runs d'un même personnage. C'est la différence entre une étagère et un catalogue.
Le film dans le film : Buddy acteur
Un élément du run passe souvent inaperçu et mérite d'être signalé, parce qu'il conditionne tout le ton : Buddy Baker est acteur. Sa carrière de super-héros lui a valu une notoriété qu'il monnaye en tournant dans des longs métrages, et le run s'ouvre sur une interview promotionnelle.
Ce détail, hérité de versions antérieures du personnage, permet à Lemire un jeu de miroirs constant. Buddy est un homme qui joue un héros pour gagner sa vie, et qui découvre qu'il n'est plus le héros de sa propre histoire. Le running gag — les gens qui le reconnaissent pour le mauvais motif — vire progressivement à l'amertume.
Il y a là une continuité inattendue avec Royal City, écrit cinq ans plus tard, dont le personnage central est un romancier qui exploite sa famille comme matière première. Chez Lemire, l'homme qui met en récit sa propre vie finit toujours par se découvrir mauvais témoin.
Les autres travaux DC de Lemire
Le run Animal Man n'est pas son seul passage chez l'éditeur, et il vaut mieux savoir ce qui existe autour pour ne pas acheter au hasard.
Frankenstein, Agent of S.H.A.D.E. — une série courte de la même période, sur une créature de Frankenstein employée par une agence gouvernementale. Plus léger, franchement pulp, sans rapport thématique avec le reste de son œuvre.
Justice League Dark — il reprend cette équipe de personnages surnaturels après ses débuts sur Animal Man. Le ton y est plus proche du team book classique, et l'ensemble fait moins consensus.
Green Arrow — son run sur l'archer, avec Andrea Sorrentino aux dessins, est celui qui a lancé leur collaboration. C'est un point d'entrée intéressant vers Gideon Falls, parce qu'on y voit Sorrentino commencer à déstructurer la page dans un cadre grand public.
Si vous ne lisez qu'un titre DC de Lemire, prenez Animal Man. Si vous en lisez deux, ajoutez le Green Arrow pour la rencontre avec Sorrentino.
Ce que ce run a changé pour Lemire
Animal Man est sa première série longue pour un grand éditeur, et elle arrive juste après Sweet Tooth. Le rapprochement est évident une fois qu'on l'a vu : dans les deux cas, un adulte inadéquat protège un enfant doté d'une nature qui le dépasse, dans un monde qui veut cet enfant.
La différence est le costume. Sweet Tooth traite le sujet en post-apocalypse indépendante, dessinée par l'auteur ; Animal Man le traite en super-héroïque mainstream, dessiné par un autre. Le succès du second a montré que Lemire pouvait transposer ses obsessions dans n'importe quel cadre — ce qui lui a ouvert Marvel, puis Valiant.
Pour un lecteur qui découvre l'auteur par ses séries indépendantes, ce run est la démonstration la plus nette que son écriture ne dépend pas du contexte éditorial. Le père défaillant, l'enfant-clé et la communauté qui rejette sont là, sous une cape.
Les formats et où trouver le run
Le run existe en numéros souples et en recueils. Des éditions regroupant plusieurs volumes ont également circulé, ainsi que des rassemblements croisant les deux séries pour le crossover.
Ce dernier point mérite attention : certaines éditions du crossover contiennent les numéros des deux titres dans l'ordre de lecture, d'autres seulement ceux d'Animal Man. Vérifiez la liste des numéros en pages de garde avant d'acheter — c'est la seule information qui permette de savoir ce que vous tenez.
Sur le marché d'occasion, ce run reste très accessible : il a bénéficié de tirages importants liés à la relance générale de l'éditeur, et les recueils se trouvent sans difficulté. C'est l'inverse des séries indépendantes de Lemire, dont les premiers numéros se raréfient — un run de grand éditeur n'a presque jamais le même profil de rareté qu'un titre creator-owned.
En français, le run a été publié avec un découpage propre, qui ne recoupe pas celui des recueils américains. Comme toujours, ne mélangez pas les langues sur une même série sous peine de trous ou de recouvrements.
Questions fréquentes
Non. Le run démarre dans le cadre d'une relance générale conçue comme un point d'entrée, et Buddy Baker est un personnage suffisamment marginal pour qu'aucun passé encombrant ne pèse sur le récit. C'est l'un des rares runs de grand éditeur qu'on peut conseiller à quelqu'un qui n'a jamais lu de super-héros.
Ce n'est pas obligatoire mais c'est mieux. Les deux séries convergent vers un événement commun, et certaines scènes d'Animal Man supposent des faits qui se produisent dans l'autre titre. Une première lecture d'Animal Man seul reste cohérente ; l'expérience complète demande les deux.
Non. Malgré son classement en série de super-héros, le run relève du body horror, avec des représentations explicites de corps animaux déformés. Le contraste entre le cadre familial et ces images est précisément l'effet recherché, et il est dérangeant par construction.
Par l'année de publication et le scénariste, jamais par le seul numéro. La série a connu plusieurs relances repartant de zéro, si bien qu'un même numéro 1 peut désigner trois objets différents publiés à des décennies d'écart. C'est le cas typique où un catalogue doit enregistrer davantage que le titre et le numéro.
C'est celui qui fait le plus consensus, avec son travail sur Moon Knight chez Marvel. Animal Man a toutefois un avantage décisif pour un nouveau lecteur : il est le plus autonome des deux. Aucune connaissance de l'univers éditorial n'est requise, le personnage n'a pas de passé encombrant, et le run forme un ensemble avec un début et une fin clairement identifiables. On peut le lire comme on lirait un roman graphique indépendant, ce qui n'est pas le cas de la plupart des runs de grand éditeur. avec son travail sur Moon Knight chez Marvel. Animal Man a l'avantage d'être le plus autonome des deux : aucune connaissance de l'univers n'est requise, et le run forme un ensemble avec un début et une fin clairement identifiables.
Trois numéros 1 pour un seul personnage
Enregistrez l'année et le scénariste avec vos numéros, et ne confondez plus jamais deux runs du même titre.