Les couvertures françaises redessinées : un objet de collection à part, illustration article

Beaucoup de revues françaises de comics ne reprenaient pas la couverture de l'édition qu'elles traduisaient : un illustrateur maison en composait une nouvelle. Le catalogue le confirme indirectement, puisque les deux noms les plus présents dans les champs de crédits de ces revues sont français et non américains. Cette image redessinée n'existe sur aucun autre marché, elle est aussi la surface la plus fragile du fascicule, et les périodes d'activité de ces illustrateurs servent de repère de datation.

Vous ouvrez une caisse de revues achetée en brocante, vous reconnaissez une histoire que vous avez déjà lue dans une réédition, et pourtant la couverture ne vous dit rien. Ce n'est pas un défaut de mémoire : l'image qui est devant vous n'a jamais été imprimée ailleurs qu'en France. C'est la situation la plus courante dans les piles de revues françaises des années 1970 et 1980, et c'est aussi l'un des rares endroits où ces fascicules cessent d'être une traduction pour devenir un objet original.

Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.

Repère de méthode : Les couvertures françaises redessinées, et ce que couvre l'article

Une couverture qui n'est pas celle du modèle

Les éditeurs français de l'époque composaient des fascicules à sommaire multiple, souvent trois ou quatre épisodes issus de publications différentes. Mécaniquement, aucune couverture d'origine ne pouvait convenir : elle n'aurait annoncé qu'un seul des épisodes du sommaire. La solution industrielle a donc été de faire dessiner une image neuve, qui rassemble les personnages du numéro et porte le logo du titre français.

Ce choix n'a rien d'anecdotique pour qui collectionne. Il signifie qu'une partie du travail graphique de ces revues a été produite en France, par des illustrateurs qui n'ont pas d'équivalent dans la généalogie américaine du personnage. Le lecteur français qui a grandi avec ces titres a mémorisé des images qui n'existent dans aucune édition étrangère, et qui ne figurent pas non plus dans les rééditions cartonnées contemporaines.

Le problème, pour vérifier tout cela, est que les couvertures ne sont pas catalographiées à part. On peut en revanche mesurer la présence de ces illustrateurs dans les crédits des revues, et c'est déjà beaucoup.

Deux noms devant tous les autres dans les champs de crédits

En parcourant les relevés de sommaires dont nous disposons pour les revues françaises, on obtient un peu plus de six cents noms de dessinateurs distincts. C'est la hiérarchie de cette liste qui surprend : le nom le plus fréquent est Jean Frisano, présent sur 611 numéros relevés, et le second est Jean-Yves Mitton, présent sur 492. Autrement dit, les deux dessinateurs les plus cités de l'histoire éditoriale française des comics ne sont pas américains.

À titre de comparaison, Jack Kirby apparaît sur 237 de ces numéros. Ce n'est pas que Kirby ait moins compté, c'est que son travail arrive par vagues de rééditions alors que l'illustrateur maison, lui, intervient numéro après numéro, sur toute la durée du titre. Cette différence de régime est exactement ce qui fait qu'une collection française n'est pas une collection américaine réduite.

Deux autres noms complètent ce noyau. Ciro Tota est crédité sur 142 numéros, répartis sur dix-huit titres, ce qui en fait le plus mobile des quatre. Thomas Frisano, lui, n'apparaît que sur 19 numéros, et cette rareté compte : elle désigne une fenêtre courte que vous pouvez utiliser comme repère quand vous datez un fascicule sans date lisible.

Des séries où la main française est présente sur presque tous les numéros

La répartition par titre est plus parlante encore que le total. Sur une série comme Une Aventure des Fantastiques, lancée en 1973, les relevés font apparaître au moins un de ces quatre noms sur la totalité des 43 numéros. Un collectionneur qui réunit cette série ne réunit donc pas seulement des traductions : il réunit une suite graphique française complète, sans trou.

Le cas de Strange, démarré en 1970, est plus nuancé et plus utile. On relève au moins un de ces noms sur 187 des 228 numéros, soit un peu plus de huit sur dix. Les quarante numéros restants sont précisément ceux sur lesquels il faut regarder l'exemplaire avant de conclure quoi que ce soit, parce que rien dans les crédits n'y signale d'intervention française.

D'autres titres confirment le schéma sans qu'il soit utile de les aligner. Retenez le principe : plus la revue est ancienne et plus elle mêle des sources différentes dans un même numéro, plus la probabilité qu'un illustrateur français soit intervenu est élevée.

Une rupture mesurable à la fin des années 1980

Les séries relancées en 1989 racontent une autre histoire. Sur les titres de cette génération, la proportion de numéros portant l'un de ces quatre noms tombe autour d'un sur cinq, contre neuf sur dix pour leurs prédécesseurs des années 1970. Le modèle éditorial a changé : les sommaires se resserrent sur une seule série américaine, et l'image d'origine redevient utilisable telle quelle.

Cette bascule a une conséquence directe sur ce que vous achetez. Un fascicule français des années 1970 a de fortes chances de contenir une création graphique locale ; son homologue du début des années 1990 beaucoup moins. Ce n'est pas un jugement de qualité, c'est une différence de nature de l'objet, et elle devrait entrer dans la façon dont vous décidez quoi garder quand vous arbitrez entre deux piles.

Ce que le champ de crédits ne permet pas d'affirmer

Il faut être net sur la limite, parce qu'elle est au cœur du sujet. Les relevés dont nous disposons portent un champ de dessinateurs par numéro, et ce champ ne sépare pas la couverture des planches intérieures. Un nom qui s'y trouve a participé au numéro ; rien n'indique à quel titre.

Donc : non, on ne peut pas affirmer, à partir de cette donnée seule, que tel illustrateur a signé la couverture de tel numéro précis. On peut établir qu'il est crédité, sur quelles séries, et entre quelles bornes de dates. Pour passer du crédit à la couverture, il faut l'exemplaire en main, ou une signature lisible dans l'image, ou un dépouillement de fanzine. Toute annonce de vente qui attribue une couverture précise à un nom précis sans montrer la signature avance plus que ce que la donnée publique autorise, et vous avez le droit de demander la photographie du détail.

Cette prudence n'affaiblit pas l'argument patrimonial, elle le déplace. Ce qui est démontrable, c'est la présence massive et durable d'illustrateurs français dans la fabrication de ces revues. Ce qui reste à établir numéro par numéro, c'est le partage exact des tâches.

Mesure du relevé : la répartition des numéros selon la précision de leur date de couverture

Vous collectionnez les comics en français ?

Suivez ce que vous possédez, ce qu'il vous manque et ce que vaut votre collection. Essai de 7 jours.

Commencer mon essai →

Des noms français et américains dans le même champ

Un détail du relevé mérite d'être souligné, parce qu'il explique pourquoi la confusion est si fréquente. Sur les 954 numéros où l'un de ces quatre noms apparaît, 940 le font en compagnie d'au moins un dessinateur américain, dans le même champ, séparés par une simple virgule. Rien dans la forme ne distingue celui qui a fourni les planches de celui qui a fourni l'image de couverture.

Le phénomène est encore plus visible dans les cooccurrences. Jean Frisano et Jean-Yves Mitton figurent ensemble sur 285 numéros, ce qui dit l'ampleur de l'atelier français derrière ces titres, et interdit en même temps d'attribuer à l'un plutôt qu'à l'autre une image donnée sans vérification.

Il existe une poignée de cas où le champ ne contient aucun nom américain : quelques numéros de Spidey entre novembre 1980 et avril 1981 ne portent que le nom de Jean-Yves Mitton, sans titre d'histoire relevé. Ces entrées sont intéressantes parce qu'elles montrent que le catalogue enregistre parfois la main française seule, mais elles ne suffisent pas davantage à désigner la couverture.

Une image qui n'existe nulle part ailleurs

Venons-en à ce que cela change pour une collection. Une couverture française redessinée est, au sens strict, le seul support de cette image. Elle n'a pas d'édition d'origine derrière elle, pas de réimpression américaine, pas de version de luxe à aller chercher si la vôtre est abîmée. Pour les planches intérieures, un lecteur frustré par un exemplaire fatigué peut se tourner vers une réédition ; pour la couverture, il n'y a pas de recours.

C'est ce qui justifie de traiter ces fascicules autrement qu'en doubles de luxe. Sur un marché où l'on compare volontiers un numéro français à son équivalent américain supposé, la couverture est l'endroit où la comparaison n'a plus de sens, puisque l'objet français y est unique. C'est aussi l'argument le plus solide à faire valoir quand vous présentez un lot, bien plus que l'ancienneté seule.

Par ricochet, cela donne une raison de conserver des exemplaires dont l'intérieur est médiocre. Un numéro aux pages jaunies mais à la couverture nette garde l'essentiel de ce qui ne se retrouve pas ailleurs. L'inverse n'est pas vrai.

La partie la plus exposée du fascicule

Cette unicité tombe mal, parce que la couverture est aussi la surface qui souffre le plus. Ces revues étaient agrafées, imprimées sur un papier souple, posées à plat sur des piles et manipulées par des enfants. Le premier et le dernier feuillet encaissent tout : frottement du dessus de pile, pliures de dos, auréoles, agrafes qui rouillent et tachent le pli central, bords qui s'effrangent.

Dans l'examen d'un exemplaire, regardez donc la couverture dans cet ordre : la lisibilité de l'image avant la blancheur du papier, le pli de dos avant les coins, l'intégrité du logo avant les menues salissures. Un accroc qui traverse le visage d'un personnage dévalue l'objet plus sûrement qu'une tranche un peu brunie, parce qu'il entame la seule chose que l'exemplaire détienne en exclusivité. Pour arbitrer vos achats, ce classement est plus opérant que n'importe quelle grille générale appliquée aux revues.

Un mot sur les restaurations. Une couverture consolidée ou détachée puis recollée reste un exemplaire utilisable, à condition que l'intervention soit annoncée.

Plan de l'article section par section, de la présentation générale jusqu'aux pièges à l'achat

Se servir des périodes d'activité comme repère de datation

Dernier usage, très pratique. Comme ces illustrateurs ont travaillé sur des périodes identifiables, leurs noms dans les crédits forment une échelle de temps. Jean Frisano apparaît dans ces relevés depuis la fin des années 1960, et sa fréquence culmine au début des années 1980 avant de s'éteindre à la fin de la décennie. Ciro Tota suit la courbe inverse : quasi absent avant le milieu des années 1980, il atteint son maximum autour de 1989 et 1990.

Pour un fascicule dont la couverture est arrachée ou le dos illisible, cette chronologie donne une fourchette. Un numéro dont les crédits mêlent Frisano et Mitton se situe dans la grande période des sommaires composites ; un numéro où Tota domine appartient à la génération suivante de titres. Vous ne datez pas au mois près, mais vous situez la revue dans la bonne demi-décennie, ce qui suffit souvent à trancher entre deux hypothèses de titre.

Cette même logique vaut pour détecter une incohérence dans une annonce. Si un vendeur date un numéro du milieu des années 1970 tout en citant un illustrateur dont l'activité relevée commence dix ans plus tard, l'une des deux informations est fausse, et c'est le moment de demander une photographie de la page de titre.

Ce qu'un collectionneur en retient

Trois idées tiennent l'ensemble. La couverture française redessinée est une création locale, et sa présence massive se démontre par la place qu'occupent les illustrateurs français dans les crédits de ces revues. Elle est unique, donc irremplaçable, ce qui en fait le point à protéger en priorité dans la conservation comme dans l'arbitrage d'achat. Et elle n'est pas isolable du reste des crédits, ce qui impose de parler de participation documentée plutôt que de signature certaine.

Si vous reprenez vos piles avec cette grille, vous verrez rapidement se détacher deux populations : les numéros des années 1970, où l'apport graphique français est quasi systématique, et ceux du tournant des années 1990, où il devient l'exception. Ce tri là est utile, parce qu'il ne dépend ni du personnage, ni de la rareté supposée, mais d'une caractéristique de l'objet que vous pouvez vérifier vous-même. Les hubs de Daredevil et de Hulk vous aideront à relier ces fascicules aux personnages qu'ils ont fait connaître en France, et le blog réunit les guides consacrés aux revues elles-mêmes.

Questions fréquentes

Parce qu'un numéro français contenait souvent trois ou quatre épisodes venus de publications différentes. Une couverture d'origine n'aurait annoncé qu'un seul d'entre eux, et n'aurait pas porté le logo du titre français. Faire composer une image neuve, rassemblant les personnages du sommaire, était la seule solution cohérente avec cette formule éditoriale.

Pas à partir des crédits seuls. Le champ de dessinateurs relevé pour chaque numéro ne distingue pas la couverture des planches intérieures, et neuf fois sur dix il mélange des noms français et américains. Il faut la signature visible dans l'image, l'exemplaire en main, ou un dépouillement spécialisé pour attribuer une couverture avec certitude.

Quatre noms portent l'essentiel du corpus relevé : Jean Frisano, de loin le plus présent, Jean-Yves Mitton juste derrière, puis Ciro Tota sur une période plus tardive et Thomas Frisano sur une fenêtre courte. Les deux premiers sont crédités sur davantage de numéros français que n'importe quel dessinateur américain.

Cela dépend de l'endroit du dommage. Une tranche brunie ou des coins mous laissent l'image lisible et l'objet reste pertinent. Un accroc qui traverse le dessin, une déchirure du logo ou une couverture manquante retirent ce que ce fascicule détenait en exclusivité, puisque cette image n'a été imprimée nulle part ailleurs.

Beaucoup moins souvent. Sur cette génération de titres, la proportion de numéros créditant un illustrateur français tombe autour d'un sur cinq, contre neuf sur dix pour les séries des années 1970. Les sommaires se resserrent sur une seule série américaine, ce qui rend l'image d'origine directement réutilisable.