Bloodshot Reborn (Valiant, 2015-2017) est le run de Jeff Lemire sur un tueur programmé privé de sa nanotechnologie. Ray Garrison, débarrassé des machines qui le contrôlaient, tente de vivre comme un homme ordinaire dans un motel du Colorado — et échoue. C'est le meilleur point d'entrée dans l'univers Valiant moderne, et il se lit sans rien connaître de cet éditeur.
Bloodshot Reborn est le run de Jeff Lemire sur un tueur programmé qui essaie d'arrêter. Régulièrement cité comme le meilleur titre de l'ère Valiant moderne.
C'est aussi le moins connu de ses travaux pour un grand éditeur, parce que Valiant n'a jamais eu la visibilité de Marvel ou DC en France. Cet article explique ce que contient le run, pourquoi il fonctionne sans connaître l'univers, et comment aborder une série publiée par un éditeur dont peu de gens connaissent le catalogue.
Qui est Bloodshot, en trois phrases
Ray Garrison est un soldat dont le sang a été remplacé par des nanomachines. Elles le rendent quasiment increvable, décuplent sa force, et lui permettent de pirater n'importe quel appareil électronique. Elles lui fabriquent aussi de faux souvenirs.
C'est le cœur du personnage depuis sa création : Bloodshot ne sait pas qui il était. L'organisation qui l'emploie lui implante à chaque mission le souvenir d'une famille à venger, d'un foyer à retrouver, d'une raison de tuer. Quand la mission s'achève, on efface et on recommence.
Le run de Lemire commence après. Les nanomachines ont été retirées. Ray est libre, vivant, et n'a plus aucune idée de qui il est censé être.
Le motel du Colorado
Les premiers numéros ne ressemblent à aucune série d'action. Ray vit dans un motel miteux, boit, et parle à deux hallucinations : une version de lui-même en Bloodshot, qui le pousse à tuer, et un lapin animé nommé Bloodsquirt, qui trouve ça très drôle.
Un western contemporain
La première partie du run emprunte au western crépusculaire : le tueur qui a raccroché, la petite ville, l'inévitable retour de la violence. Lemire y prend son temps, et le rythme surprend les lecteurs venus chercher de l'action.
Les hallucinations comme dialogue
Faute d'interlocuteur, Ray se parle à lui-même sous deux formes opposées. Le procédé permet d'extérioriser un conflit intérieur sans une seule ligne d'exposition, et il est traité graphiquement de façon distincte.
Une menace qui se propage
D'autres personnes ont reçu des nanomachines, et se croient à leur tour investies d'une mission. La violence se démultiplie sans qu'aucun grand méchant ne l'orchestre — elle est devenue contagieuse.
Ce que Lemire fait du personnage
Il applique exactement sa méthode habituelle : prendre une figure de genre définie par ce qu'elle fait, et l'observer quand elle ne peut plus le faire.
Le soldat de Bloodshot Reborn est le cousin direct des héros de Black Hammer coincés dans leur ferme, et du hockeyeur d'Essex County après la blessure. La différence est que Ray, lui, a une chance de recommencer — et que le run consiste à observer combien de temps elle dure.
Le thème de la mémoire fabriquée sert cette mécanique. Un homme dont tous les souvenirs ont été implantés ne peut pas savoir ce qu'il veut vraiment, ni si le désir de s'arrêter lui appartient. Lemire ne résout jamais complètement cette question, et c'est ce qui empêche le run de se refermer sur une morale rassurante.
Faut-il connaître Valiant ?
Non pour la première moitié
Le run démarre comme un récit autonome. Aucun personnage extérieur, aucune référence obligatoire. On peut l'ouvrir sans avoir jamais lu un comic de cet éditeur.
Oui pour la seconde
La série s'ouvre progressivement sur l'univers Valiant, avec des personnages et des organisations issus d'autres titres. Rien n'est incompréhensible, mais on sent qu'un contexte existe ailleurs.
Un catalogue petit
C'est un avantage : l'univers Valiant compte peu de titres comparé aux grands éditeurs. Rattraper le contexte demande quelques séries, pas des décennies.
Le film ne dispense pas
Une adaptation cinématographique existe. Elle reprend l'idée des souvenirs implantés mais suit une intrigue différente, et n'a rien à voir avec le run de Lemire.
La suite du run
Après Bloodshot Reborn, Lemire poursuit avec une série qui prolonge directement le récit sous un autre titre — schéma qu'on retrouve chez lui, comme avec Descender devenu Ascender ou Royal City devenu Sonic Youth.
C'est un point pratique à connaître : chercher « la suite de Bloodshot Reborn » sous ce nom ne donne rien. La continuité passe par un changement d'intitulé, ce qui a désorienté beaucoup de lecteurs et explique une partie de la faible visibilité du run dans son ensemble.
Le piège récurrent chez Lemire, et il vaut d'être énoncé une fois pour toutes : il change régulièrement le titre de ses séries en cours de route. Descender devient Ascender, Royal City devient Sonic Youth, Bloodshot Reborn se prolonge ailleurs.
Un catalogue organisé par titre laisse donc croire à des séries incomplètes ou terminées alors qu'elles continuent sous un autre nom. La seule parade est d'enregistrer les numéros et de noter la continuité — c'est exactement le genre d'information qu'on est certain de retenir et qu'on a oubliée dix-huit mois plus tard.
Bloodsquirt, ou comment rendre la folie lisible
Le lapin animé mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est l'idée la plus risquée du run et celle qui le sauve.
Bloodsquirt est une petite créature de dessin animé, tout en rondeurs, qui accompagne Ray et commente ses actes avec un enthousiasme sanglant. Il n'existe que dans sa tête. Sur le papier, l'idée paraît catastrophique : introduire un personnage cartoon dans un récit hyperréaliste sur un tueur alcoolique.
Elle fonctionne pour une raison précise. Les récits sur la santé mentale butent presque toujours sur le même problème : comment montrer une voix intérieure sans la réduire à un monologue explicatif. Lemire résout la difficulté en donnant à cette voix un corps qui n'appartient pas au même monde graphique — le lecteur voit immédiatement, sans qu'on le lui dise, que ce qu'il regarde n'existe pas.
Le procédé permet aussi une chose plus subtile : Bloodsquirt est drôle. Il détend des séquences insoutenables, et cette détente rend le retour à la violence plus brutal. C'est la même mécanique que le masque de super-héros de l'enfant dans Essex County, ou que le costume d'Abraham Slam dans Black Hammer — un élément léger placé au cœur d'un récit qui ne l'est pas.
Les dessinateurs
Le run change plusieurs fois de dessinateur, ce qui est habituel sur une série mensuelle mais mérite d'être signalé ici, parce que les styles diffèrent nettement.
Mico Suayan ouvre la série dans un registre hyperréaliste, très encré, presque photographique. C'est un choix inattendu pour un récit qui parle d'hallucinations, et le contraste entre ce réalisme et le lapin animé qui apparaît dans les mêmes cases produit exactement le malaise recherché.
D'autres dessinateurs se relaient ensuite, avec des approches plus classiques ou plus stylisées selon les arcs. Cette variation graphique n'est pas gratuite : elle accompagne les changements d'état mental du personnage, et la série s'en sert plutôt que de la subir.
Où ce run se situe dans l'œuvre
Bloodshot Reborn paraît au moment où Lemire écrit simultanément pour Marvel, DC, Valiant et Image. C'est sa période la plus dense en travaux de commande, et celle où l'on peut vérifier que sa méthode fonctionne indépendamment du catalogue.
Pris ensemble, ses runs de cette période racontent tous la même chose sous des costumes différents : un homme défini par une fonction qu'il ne peut plus exercer, un souvenir qui ne colle pas, une famille absente ou reconstituée. Le tueur privé de ses machines, le héros animal dépassé par sa fille, le vétéran d'un futur détruit — c'est un seul personnage, décliné.
Pour un lecteur qui veut mesurer cette constance, la comparaison la plus parlante est justement entre Bloodshot Reborn et Animal Man. Deux éditeurs, deux genres, deux dessinateurs — et la même question posée deux fois.
Pourquoi Valiant reste méconnu en France
Un mot de contexte utile, parce qu'il explique pourquoi ce run est difficile à trouver et pourquoi il vaut la peine de chercher.
Valiant est un éditeur américain au catalogue restreint, relancé au début des années 2010 avec une poignée de séries interconnectées. Sa stratégie était l'inverse de celle des grands éditeurs : peu de titres, peu de personnages, une continuité courte et lisible. Un lecteur pouvait rattraper l'intégralité de l'univers en quelques mois.
Cette approche a produit une qualité moyenne remarquable, et attiré des scénaristes reconnus — dont Lemire. Elle n'a jamais suffi à installer l'éditeur en France, où sa distribution est restée irrégulière et où ses personnages ne bénéficiaient d'aucune notoriété préalable.
La conséquence pour le collectionneur est double. D'un côté, les titres Valiant sont plus difficiles à réunir en français, et certains n'ont jamais été traduits. De l'autre, les tirages américains restent abordables pour un travail de cette qualité — c'est l'un des rares endroits du marché où un run salué par la critique ne se paie pas au prix de sa réputation.
Les formats et la disponibilité
Le run existe en numéros souples et en recueils. Valiant a également publié des éditions regroupant plusieurs volumes, ainsi que des rassemblements couvrant l'intégralité du travail de Lemire sur le personnage.
Ces derniers sont le meilleur achat si le run vous intéresse : ils règlent d'un coup le problème du changement de titre, en présentant la continuité dans l'ordre. Vérifiez toutefois la liste des numéros en pages de garde — certains volumes s'arrêtent avant la fin du travail de Lemire.
La disponibilité française des titres Valiant a été irrégulière selon les périodes et les séries. C'est le principal obstacle pratique pour un lecteur francophone, et la raison pour laquelle beaucoup découvrent ce run en version originale.
Questions fréquentes
Non pour commencer. Le run démarre comme un récit autonome, avec un personnage isolé dans un motel et aucune référence obligatoire. L'univers de l'éditeur s'invite progressivement dans la seconde moitié, mais rien n'y devient incompréhensible — au pire, on sent qu'un contexte existe ailleurs.
Aucun rapport d'intrigue. L'adaptation cinématographique reprend le concept des souvenirs implantés, qui appartient au personnage depuis sa création, mais suit sa propre histoire. Avoir vu le film ne prépare ni ne gâche la lecture du run.
Son récit se poursuit au-delà de la série intitulée Bloodshot Reborn, sous un autre titre. C'est un piège récurrent chez lui : chercher « la suite » sous le nom d'origine ne donne rien. Vérifiez la liste des numéros dans les éditions regroupées plutôt que de vous fier aux intitulés.
Oui, et c'est assumé : le personnage est un tueur professionnel, et la série ne cherche jamais à l'adoucir. La violence y est toutefois traitée comme un symptôme plutôt que comme un spectacle — elle survient, elle coûte, et le récit s'attarde sur ce qu'elle laisse plutôt que sur son exécution. C'est ce qui la distingue d'un récit d'action classique bâti sur le même matériau. et la série ne cherche pas à l'adoucir. La violence y est toutefois traitée comme un symptôme plutôt que comme un spectacle — c'est ce qui la distingue d'un récit d'action classique sur le même sujet.
En enregistrant les numéros plutôt que les titres, et en notant la continuité entre les séries. Lemire pratique ce changement d'intitulé sur au moins trois de ses œuvres, ce qui fait apparaître des collections incomplètes comme terminées — et l'inverse. Un catalogue par numéro ne se laisse jamais tromper par une couverture.
Une série, deux titres, une seule collection
Enregistrez vos numéros et notez les continuités : ne cherchez plus jamais une suite qui existe sous un autre nom.