Deux sommets, très différents. Le passage de Frank Miller sur Daredevil, où le personnage naît et s'achève, et Elektra: Assassin (lancé le 17 juin 1986, Miller au scénario, Bill Sienkiewicz au dessin), objet graphique sans équivalent dans la production de son éditeur. Le reste du corpus se lit ensuite, et se choisit selon ce qu'on attend du personnage.
Rares sont les personnages dont la bibliographie se divise aussi nettement. D'un côté une œuvre fondatrice, courte et close. De l'autre trois décennies de tentatives pour prolonger quelque chose qui n'avait pas été conçu pour durer.
Cette tension traverse tout le corpus, et elle explique pourquoi certaines séries fonctionnent quand d'autres échouent.
L'œuvre fondatrice
Tout commence dans le titre où le personnage apparaît, sous la plume et le crayon du même homme.
Ce qui frappe à la relecture, c'est la brièveté. Le personnage est introduit, installé, complexifié puis conduit à son terme sur une portion réduite de la série. Il n'y a ni délayage ni retour en arrière : chaque apparition fait avancer quelque chose.
Cette économie tient à une situation éditoriale précise. Le titre n'était pas surveillé de près, son auteur y disposait d'une liberté rare, et il savait où il allait. Le titre quitte l'aventure costumée pour le roman noir citadin, et le personnage relève entièrement de ce nouveau registre — il n'aurait aucun sens dans l'ancien.
C'est là qu'il faut commencer, sans hésitation. Non par respect chronologique, mais parce que tout ce que les auteurs ultérieurs exploitent vient de ces pages, et qu'aucun n'est parvenu à le raconter mieux.
Elektra: Assassin, l'objet à part
Lancée le 17 juin 1986, cette série réunit le scénariste d'origine et Bill Sienkiewicz au dessin. C'est, de loin, la publication la plus singulière du corpus.
Sienkiewicz n'y dessine pas au sens ordinaire. Il peint, il colle, il déforme, il abandonne la case quand elle le gêne. Le résultat tient autant de l'illustration expérimentale que de la bande dessinée, et il n'a pratiquement aucun équivalent dans la production grand public de son époque.
Le récit accompagne cette liberté formelle : narration éclatée, points de vue non fiables, ironie constante. Ce n'est pas une lecture facile, et elle ne cherche pas à l'être.
À qui s'adresse-t-elle ? À ceux que la forme intéresse autant que l'histoire. Un lecteur venu chercher de l'action y trouvera un objet déroutant ; un lecteur curieux de ce que le médium peut faire y trouvera l'une de ses démonstrations les plus radicales.
Précisons un point pratique : cette série se lit indépendamment. Aucun prérequis n'est nécessaire, si bien qu'elle peut servir de porte d'entrée à un lecteur adulte — à condition d'accepter d'être bousculé.
Les années 1990 et 2000 : trois tentatives
Après la période fondatrice, l'éditeur a relancé le personnage à plusieurs reprises, avec des approches distinctes.
Le titre lancé le 25 septembre 1996, sous la plume de Peter Milligan avec Mike Deodato Jr. au dessin, cherche à concilier le registre mystique du personnage avec les codes visuels très marqués de la décennie. C'est un compromis de son temps, intéressant à parcourir pour comprendre une époque de la bande dessinée américaine.
La relance de 2001, portée par Brian Michael Bendis avec des couvertures de Greg Horn, adopte un registre adulte et un rythme de dialogue caractéristique de son auteur. Elle divise : on lui reproche parfois d'avoir plus de conversation que d'action.
La série de 2002, écrite par Greg Rucka, revient à une approche plus sèche, centrée sur le métier et ses conséquences. Le même auteur signe également, la même année, Elektra & Wolverine: The Redeemer, illustré par Yoshitaka Amano — une association graphique inattendue qui vaut le détour pour elle-même.
De ces quatre publications, celle de Rucka est la plus solide narrativement, et celle d'Amano la plus intéressante à regarder. Aucune n'est indispensable, et c'est sans doute le meilleur résumé de cette période : des tentatives honnêtes pour donner une série régulière à un personnage dont la force tenait justement à sa rareté d'apparition.
Le retour de Sienkiewicz
Une publication mérite d'être signalée à part : Elektra: The Hand, parue à partir du 1er septembre 2004, écrite par Akira Yoshida et dessinée par Bill Sienkiewicz.
L'intérêt principal est évident : c'est le retour de l'artiste sur le personnage, dix-huit ans après la série qui les avait associés. Le trait a changé, le contexte éditorial aussi, mais la reconnaissance est immédiate.
Le récit explore l'organisation qui gravite autour du personnage plutôt que le personnage lui-même, ce qui en fait une lecture complémentaire plutôt qu'essentielle.
À réserver à ceux qui auront aimé la série de 1986 et voudront prolonger l'expérience graphique.
La période moderne
Deux publications récentes complètent utilement le tableau.
La série lancée le 23 avril 2014, écrite par W. Haden Blackman et dessinée par Michael Del Mundo, est celle que je recommanderais à un lecteur contemporain rebuté par l'aspect daté des relances précédentes. Del Mundo travaille la couleur et la composition d'une façon qui rappelle l'audace de 1986 sans l'imiter, et le récit assume un registre onirique.
Elektra: Black, White & Blood, lancée le 5 janvier 2022, adopte un format d'anthologie : des récits courts par des équipes différentes, dans une palette limitée au noir, au blanc et au rouge. La contrainte graphique produit des résultats inégaux mais souvent remarquables, et le format court convient bien à un personnage dont la force tient à l'impact plutôt qu'à la durée.
Recueils, rééditions et formats
Question pratique qui se pose différemment selon la période visée, et qui mérite qu'on s'y arrête.
Pour l'œuvre fondatrice, le recueil est le choix évident si vous voulez lire. Le récit est continu, il gagne à être parcouru d'une traite, et les fascicules d'origine coûtent nettement plus cher pour un confort moindre. Réservez les numéros à la collection.
Pour Elektra: Assassin, le raisonnement s'inverse partiellement. Le travail graphique repose sur des effets de matière et de couleur que les rééditions restituent inégalement selon le papier employé. Si le dessin est ce qui vous attire, renseignez-vous sur la qualité d'impression de l'édition envisagée avant d'acheter — l'écart est plus sensible ici que sur une bande dessinée au trait classique.
Pour les relances, prenez systématiquement le recueil. Ces séries ne portent aucune prime de collection, on les trouve sans peine reliées, et rien ne justifie de courir après les fascicules.
Signalons enfin les éditions de luxe et les omnibus, qui regroupent plusieurs séries. Ils offrent le meilleur rapport contenu-prix, mais leur poids les rend malcommodes et ils épuisent le sujet trop vite pour qui découvre. Gardez-les pour la relecture.
Une précaution générale : vérifiez le contenu exact avant l'achat. Les intitulés commerciaux varient peu d'un volume à l'autre, et deux ouvrages presque homonymes peuvent recouvrir des périodes sans rapport.
Les fausses bonnes idées
Trois erreurs de parcours reviennent régulièrement, et il vaut mieux les connaître d'avance.
Commencer par une relance récente. Le personnage y arrive constitué, avec un passé que le récit ne réexplique pas. On y perd l'essentiel de ce qui le rend intéressant, et on referme le volume sans comprendre l'engouement.
Lire l'œuvre fondatrice en désordre. C'est un récit continu, pas une série d'épisodes autonomes. Sauter des numéros ou piocher au hasard casse une construction qui repose entièrement sur la progression.
Attendre de la cohérence entre les séries. Les relances ne dialoguent pas entre elles : chacune redéfinit le personnage selon les préoccupations de son auteur. Cherchez-y des propositions distinctes, pas une continuité.
Ce que le personnage doit à son absence
Une remarque de fond, qui éclaire pourquoi tant de relances déçoivent.
Dans l'œuvre fondatrice, le personnage fonctionne largement par ce qu'il ne dit pas. Son passé est évoqué sans être détaillé, ses motivations restent partiellement opaques, et le récit se garde bien de tout expliquer. Cette réserve est l'essentiel de son efficacité.
Les auteurs venus après ont majoritairement fait l'inverse : combler les vides, préciser les origines, justifier les choix. L'intention est compréhensible — on ne peut pas tenir une série entière sur du non-dit — mais le résultat retire au personnage ce qui le rendait intrigant.
Les publications qui fonctionnent le mieux sont d'ailleurs celles qui acceptent cette contrainte. La série de 1986 pousse l'opacité jusqu'à rendre la narration elle-même incertaine. Celle de 2014 assume un registre onirique où l'explication n'a pas cours. Ce ne sont pas des hasards.
Pour le lecteur, l'enseignement est simple : n'attendez pas de ce corpus qu'il vous livre une biographie cohérente. Cherchez-y des variations sur une figure, et jugez chaque série sur ce qu'elle propose plutôt que sur ce qu'elle ajoute au dossier.
Deux parcours possibles
Tout dépend de ce que vous venez chercher, et aucune des deux voies n'est meilleure que l'autre.
Le parcours narratif. L'œuvre fondatrice d'abord, dans l'ordre, puis la série de 2002 pour une reprise sérieuse du personnage, puis celle de 2014 pour une version contemporaine. Trois étapes, une progression lisible, aucun prérequis inutile.
Le parcours graphique. Elektra: Assassin d'abord, pour le choc, puis The Hand pour retrouver le même artiste, puis la série de 2014 pour une audace comparable dans un langage actuel. Ce parcours ignore la chronologie du personnage et suit celle des images — il convient à qui vient du dessin plutôt que du récit.
Sur les prix, voyez notre décryptage de la cote ; sur le fascicule de 1980, notre article consacré à ses trois éditions.
Ce que les lecteurs demandent
Par l'œuvre fondatrice, dans la série où le personnage apparaît, écrite et dessinée par le même auteur. Non par respect de la chronologie, mais parce que tout ce que les auteurs ultérieurs exploitent vient de ces pages, et qu'aucun n'est parvenu à le raconter mieux. Le récit y est bref, continu et sans délayage.
Le dessin de Bill Sienkiewicz, qui ne dessine pas au sens ordinaire : il peint, colle, déforme et abandonne la case quand elle le gêne. Lancée le 17 juin 1986, la série tient autant de l'illustration expérimentale que de la bande dessinée, avec une narration éclatée et des points de vue non fiables. Elle se lit indépendamment, sans aucun prérequis.
Celle lancée le 23 avril 2014 par W. Haden Blackman et Michael Del Mundo, si l'aspect daté des relances des années 1990 et 2000 vous rebute. Del Mundo travaille la couleur et la composition d'une façon qui rappelle l'audace de 1986 sans l'imiter, et le récit assume pleinement un registre onirique.
Inégalement. Celle de 1996, par Peter Milligan et Mike Deodato Jr., intéresse surtout comme témoignage d'une époque. La relance de 2001 par Brian Michael Bendis divise, avec plus de conversation que d'action. Celle de 2002 par Greg Rucka est la plus solide narrativement ; le même auteur signe la même année un récit illustré par Yoshitaka Amano qui vaut le détour pour son seul aspect graphique.
Le recueil pour lire l'œuvre fondatrice, qui gagne à être parcourue d'une traite, et pour les relances, sans prime de collection. Pour Elektra: Assassin en revanche, renseignez-vous sur la qualité d'impression de l'édition envisagée : le travail graphique repose sur des effets de matière que les rééditions restituent inégalement selon le papier.
C'est l'erreur la plus fréquente. Le personnage y arrive déjà constitué, avec un passé que le récit ne réexplique pas : on perd l'essentiel de ce qui le rend intéressant et on referme le volume sans comprendre l'engouement. Évitez aussi de lire l'œuvre fondatrice en désordre, car il s'agit d'un récit continu et non d'épisodes autonomes.
Parce qu'elles comblent les vides. Dans l'œuvre fondatrice, le personnage fonctionne par ce qu'il ne dit pas : passé évoqué sans détail, motivations opaques, rien d'expliqué. Les auteurs suivants ont majoritairement précisé les origines et justifié les choix, ce qui retire au personnage ce qui le rendait intrigant. Les séries qui réussissent sont celles qui acceptent cette opacité.
Non, et il ne faut pas l'attendre. Les relances ne dialoguent pas entre elles : chacune redéfinit le personnage selon les préoccupations de son auteur. Abordez-les comme des propositions distinctes plutôt que comme les chapitres d'une même histoire — c'est la seule façon de les apprécier pour ce qu'elles sont.
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