Tirages des revues VF : pourquoi personne ne les connaît vraiment, illustration article

Personne ne connaît les tirages des revues de bande dessinée françaises des années 1960 à 1990 parce que ces chiffres relevaient de la gestion interne des éditeurs et n'ont jamais été publiés fascicule par fascicule. Le catalogue documente les numéros, les dates de couverture, les titres d'histoires et les créateurs, pas les quantités imprimées. Un collectionneur n'est pas démuni pour autant : la durée de parution, la cadence, la précision des dates et ce qu'il voit passer en vente constituent des indices mesurables, à condition de savoir ce que chacun mesure.

La question revient dans toutes les discussions entre collectionneurs de revues VF, et elle est légitime : savoir combien d'exemplaires d'un fascicule sont sortis des presses aiderait à juger si celui qu'on cherche depuis trois ans est réellement rare. Le problème est qu'aucune réponse sérieuse n'existe, et que cette absence est elle-même une information utile. Mieux vaut comprendre pourquoi la donnée manque, puis travailler avec celles qui existent, que de répéter un chiffre entendu dans une brocante.

Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.

Repère de méthode : Les tirages des revues VF, et ce que couvre l'article

Ce que le catalogue documente, et ce qu'il ne documente pas

Autant poser les limites tout de suite. Pour chaque fascicule recensé, le catalogue retient le numéro, la date portée sur la couverture, un titre d'histoire, le ou les scénaristes et le ou les dessinateurs. Il permet donc de savoir que Strange ouvre avec un fascicule daté du 5 janvier 1970 et se referme, sous son premier éditeur, sur un numéro 228 daté du 5 décembre 1988. C'est une information d'édition, pas une information industrielle.

Nulle part dans cette structure il n'existe de champ pour la quantité imprimée, pour les exemplaires mis en vente, ni pour les invendus repris par le distributeur. Ces chiffres n'ont pas été omis par négligence : ils n'appartenaient pas au même monde que les sommaires. Un sommaire se lit sur l'objet, un tirage se lit dans une comptabilité.

Il faut même aller plus loin dans l'honnêteté. Le catalogue n'est pas complet sur ce qu'il prétend documenter. Dans la série Spidey, qui court du 5 avril 1979 au 10 décembre 1988, six fascicules n'ont ni titre d'histoire ni scénariste renseignés, et un n'a pas de date. Si une base nourrie de décennies de dépouillement laisse des trous sur des champs lisibles à l'œil nu, l'idée qu'elle puisse livrer des chiffres de production relève du vœu pieux.

Pourquoi ces chiffres n'ont jamais circulé

Ces revues étaient de la presse. Elles arrivaient chez le marchand de journaux dans un lot, restaient en linéaire le temps d'un cycle, puis les exemplaires non vendus repartaient. Le tirage était donc un arbitrage révisé en continu, titre par titre, selon ce que le distributeur remontait du mois précédent. Ce genre de décision ne se publie pas : elle se consigne en interne, et l'interne a disparu avec les sociétés, les déménagements et les successions.

S'ajoute une difficulté de vocabulaire. Le tirage, la diffusion payée, la mise en place et la vente réelle sont quatre grandeurs distinctes, et un même chiffre entendu en salon peut désigner l'une ou l'autre. Quand un ancien de la maison évoque de mémoire ce que « faisait » un titre, il parle d'une moyenne de vente sur une période faste, pas de la quantité imprimée du numéro que vous tenez.

Enfin, les sources divergent, et c'est normal. Les témoignages d'éditeurs, les entretiens donnés longtemps après les faits et les études sur la presse jeunesse ne s'accordent ni sur les ordres de grandeur ni sur les périodes. Nous ne trancherons pas, et nous ne reprendrons aucun de ces chiffres : les citer donnerait à un souvenir l'apparence d'une mesure.

Les chiffres qui circulent, et pourquoi ils sont fragiles

Un chiffre de tirage présenté comme établi souffre presque toujours d'un même défaut : il vaut pour un moment précis et on l'applique à tout. Soit il décrit le lancement, quand l'éditeur imprime large pour s'installer, soit il décrit l'apogée du titre, et on l'étend à des années qui n'ont rien à voir. Parfois il mélange plusieurs publications d'une même maison, ou bien il a été arrondi puis durci en certitude par la seule force de la répétition.

Le test est simple : demandez de quelle année parle le chiffre, et de quel fascicule précis. Pour une série comme Ombrax, qui aligne 242 numéros entre un premier fascicule daté du 10 février 1966 et un dernier daté du 10 mars 1986, un chiffre unique ne peut pas valoir pour vingt années de parution, de changements de lectorat et de changements de format. Si la réponse reste vague, le chiffre ne vaut rien pour votre décision d'achat.

Premier substitut : la durée de parution

La durée est le substitut le plus solide parce qu'elle est directement lisible dans les dates de couverture. Elle mesure une chose précise : la rentabilité perçue du titre sur longue période. Un éditeur n'entretient pas une revue pendant près de dix-neuf ans, comme Strange sous son premier éditeur, sans qu'elle trouve son public mois après mois.

Ce que la durée ne mesure pas, en revanche, c'est la quantité imprimée d'un fascicule donné. Une revue installée peut très bien avoir vu son tirage fondre sur sa dernière période tout en continuant de paraître, parce qu'elle restait au-dessus du seuil où l'éditeur arrête. La durée vous dit qu'un titre a été largement répandu dans l'ensemble ; elle ne vous dit rien sur son dernier tiers, qui est souvent le segment que les collectionneurs cherchent le plus.

Deuxième substitut : la cadence, et le piège du « un numéro, un mois »

La cadence se calcule en divisant le nombre de fascicules par l'étendue des dates. Elle mesure le volume de papier déversé par unité de temps, donc l'exposition d'un titre au lectorat. Sur Strange, elle est proche d'un fascicule par mois pendant toute la durée du titre, ce qui en fait un objet de rendez-vous mensuel.

Le piège est de généraliser. Spécial Strange compte 59 fascicules entre un premier numéro daté du 10 juillet 1975 et un dernier daté de novembre 1988 : une publication beaucoup plus espacée, de l'ordre d'un numéro par trimestre. À durée de parution comparable, ces deux revues n'ont donc pas la même présence physique dans le pays, et il serait faux de raisonner sur l'une comme sur l'autre. La cadence mesure la fréquence, elle ne mesure pas l'épaisseur d'un passage en linéaire.

Mesure du relevé : le nombre de numéros publiés par décennie

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Troisième substitut : la précision de la date de couverture

Voilà un indice que presque personne n'exploite, et qui est pourtant lisible sur chaque exemplaire. Certaines séries sont datées au jour près, d'autres au mois, d'autres à l'année seule. Dans Strange, 217 des 228 fascicules portent une date au jour. Dans Un Récit Complet Marvel lancé en 1982, les 21 numéros recensés sont datés à l'année.

Cette différence n'est pas un hasard de saisie, c'est la trace du circuit de vente. Une date au jour sert à gérer une rotation en kiosque : elle indique au marchand quand retirer le fascicule. Une date à l'année n'a de sens que pour un objet qui reste disponible longtemps, dans une logique de librairie ou de vente par correspondance. Ce que l'indice mesure donc, c'est le mode de distribution, et par ricochet les conditions de conservation. Ce qu'il ne mesure pas, c'est la quantité : un titre peut être massivement imprimé dans l'un comme dans l'autre circuit.

Le même raisonnement vaut à l'intérieur d'une série. Sous son second éditeur, Strange reprend au numéro 229 avec une date au jour, le 5 janvier 1989, puis bascule en cours de route vers des dates au mois jusqu'à son numéro 335 de mars 1998. La convention change parce que la façon de vendre change. Repérer ce basculement sur votre pile vous apprend davantage qu'un chiffre rond sur l'ensemble du titre.

Quatrième substitut : ce que vous voyez réellement passer

La rareté observable est le substitut le plus utile au quotidien, parce qu'il est le seul que vous pouvez constituer vous-même. Il consiste à tenir le compte, sur une période assez longue, du nombre d'annonces en circulation pour les numéros qui vous manquent, et à noter dans quel état ils apparaissent. Au bout de quelques mois, des écarts nets se dessinent entre les segments d'une même série.

Ce que cet indice mesure est très précis : la quantité d'exemplaires actuellement en mains de vendeurs. C'est exactement ce dont vous avez besoin pour savoir si vous devez saisir une occasion ou attendre. Ce qu'il ne mesure pas, c'est le tirage d'origine, et la confusion entre les deux est la source d'erreur la plus fréquente. Un numéro abondamment imprimé mais lu, prêté et jeté peut être plus difficile à trouver aujourd'hui qu'un numéro tiré plus modestement mais acheté par des lecteurs qui classaient leurs revues.

Deux biais à corriger : les premiers numéros sont surreprésentés en vente, parce que ce sont eux que les non-collectionneurs identifient comme ayant de la valeur et sortent du grenier, tandis que les fins de série sont souvent sous-représentées. Votre relevé décrit le marché, pas l'histoire industrielle.

Cinquième substitut : l'usage et la survie

Ces fascicules ont été achetés pour être lus par des enfants, sur un papier qui n'était pas conçu pour durer. Ils ont été lus plusieurs fois, échangés dans les cours de récréation, empilés dans des caves, et une proportion considérable a été détruite sans intention particulière. Le taux de survie est faible, et surtout il n'est pas uniforme.

Ce que cet indice mesure, c'est la probabilité de trouver un exemplaire en bon état plutôt que la probabilité de trouver un exemplaire. Les formats qui invitaient au rangement ont mieux survécu que les minces fascicules hebdomadaires ou mensuels. Les séries qu'un lectorat plus âgé suivait en fin de parcours ont mieux survécu que celles lues à huit ans. Ce que l'indice ne mesure pas du tout, c'est la rareté absolue : un titre très répandu et très détruit reste statistiquement plus accessible qu'un titre discret et bien conservé.

Plan de l'article section par section, de la présentation générale jusqu'aux pièges à l'achat

Sixième substitut : les trous du catalogue eux-mêmes

Les lacunes d'un recensement sont une donnée. Quand une série comme Eclipso présente huit fascicules dont la date de couverture n'est pas renseignée sur 84 numéros, cela signifie que les personnes qui ont dépouillé la série n'ont pas eu ces exemplaires sous la main, ou qu'ils ne portaient pas de date lisible. Dans les deux cas, l'information est exploitable : ces numéros sont plus difficiles à documenter que leurs voisins, donc probablement plus difficiles à voir passer.

Même chose pour les séries dont la plupart des fascicules ne sont datés qu'à l'année, comme Thor lancé en 1989, où quelques numéros n'ont aucune date du tout. Ce flou documentaire signale une publication irrégulière, mal suivie à l'époque par ceux qui archivaient. Ce que cet indice mesure, c'est la difficulté de documentation ; ce qu'il ne mesure pas, c'est la quantité produite, et il ne faut surtout pas en conclure qu'un numéro mal renseigné est précieux.

Construire un jugement sans chiffre de tirage

La méthode qui fonctionne consiste à croiser trois indices plutôt qu'à en chercher un seul qui trancherait. Prenez la durée et la cadence pour situer l'ampleur de la série. Prenez la précision des dates et le format pour deviner le circuit, donc l'état dans lequel les exemplaires vous arriveront. Prenez votre relevé d'annonces pour mesurer la disponibilité actuelle du segment précis que vous cherchez. Quand ces trois lectures pointent dans le même sens, vous tenez une conclusion défendable.

Il reste à l'écrire. Un suivi de collection n'a d'intérêt que s'il consigne aussi vos observations : les numéros vus passer, à quelle fréquence, dans quel état. Cette série de mesures porte sur les exemplaires qui existent encore, et non sur ceux qui sont sortis des presses.

Enfin, acceptez de répondre « on ne sait pas » quand on vous le demande : c'est plus solide que la reprise d'un chiffre invérifiable, et cela vous protège d'un achat décidé sur une rareté imaginaire. Les revues qui réunissaient plusieurs héros par fascicule, qu'il s'agisse des séries portées par l'Araignée ou de celles où figurait le Surfer d'argent, se jugent sur leur sommaire et leur état, deux choses vérifiables sur l'exemplaire.

Questions fréquentes

Aucune archive consultable ne donne les quantités imprimées fascicule par fascicule. Les chiffres relevaient de la gestion commerciale des maisons d'édition et de leurs distributeurs, documents internes qui n'ont pas été versés dans des fonds accessibles. Les travaux universitaires sur la presse jeunesse donnent des ordres de grandeur par période, pas des données exploitables au numéro.

Parce que le tirage et la survie sont deux choses distinctes. Un fascicule vendu en kiosque à des enfants a été lu, prêté, abîmé puis jeté dans une forte proportion. Un titre moins imprimé mais acheté par des lecteurs qui rangeaient leurs revues laisse davantage d'exemplaires en bon état dans la circulation actuelle.

Non. Une date au jour indique une gestion de rotation en kiosque, pas une périodicité courte. Spécial Strange porte des dates au jour sur une bonne partie de ses fascicules tout en paraissant à un rythme bien plus espacé qu'un mensuel. Pour connaître la périodicité réelle, il faut comparer les dates de numéros consécutifs.

Notez chaque mois les numéros manquants que vous voyez proposés, avec leur état déclaré et la fourchette de prix observée, sans conclure avant six mois. Classez ensuite par tranche de dix numéros : les segments qui n'apparaissent presque jamais ressortent d'eux-mêmes. Ce relevé mesure la disponibilité actuelle, jamais la production d'origine.

Demandez l'année et le numéro auxquels le chiffre s'applique, puis sa source. Un chiffre valable pour le lancement d'une revue ne dit rien d'un fascicule paru quinze ans plus tard. Ramenez la discussion sur ce qui se vérifie : le sommaire du numéro, la complétude du fascicule et son état de conservation.