Strangers in Paradise s'interrompt régulièrement pour des pages qui ne racontent rien : poèmes illustrés, chansons, planches muettes, digressions sans lien apparent avec l'intrigue. Ces intermèdes divisent profondément les lecteurs — certains les tiennent pour ce que le livre a de plus beau, d'autres les sautent systématiquement. Les deux réactions sont légitimes. Mais avant de trancher, il vaut la peine de comprendre ce qu'ils font réellement dans un récit de quatre-vingt-dix chapitres.
C'est le trait le plus déroutant de cette œuvre, et paradoxalement celui dont on parle le moins — sans doute parce qu'il est à peu près impossible à défendre en une seule phrase, et que la plupart des recommandations n'ont pas la place d'en dire davantage.
Cet article décrit ces pages, propose une explication de leur fonction, expose honnêtement l'argument de ceux qui les rejettent, et donne une méthode pour les aborder sans gâcher sa lecture.
De quoi il s'agit exactement
Ces pages prennent plusieurs formes, et les confondre nuit à la discussion.
Des poèmes illustrés. Un texte versifié accompagné de dessins, occupant une ou plusieurs pages, sans lien narratif direct avec ce qui précède ou suit.
Des chansons. Des paroles mises en page, parfois attribuées à un personnage, parfois flottantes. Elles rompent complètement le régime de lecture.
Des planches muettes. Des séquences sans dialogue où un personnage marche, regarde, attend. Ce ne sont pas des intermèdes au sens strict, mais elles produisent le même effet de suspension.
Des digressions. Des passages qui semblent appartenir à un autre livre, dont on comprend parfois beaucoup plus tard la pertinence — et parfois jamais.
Ce que ces pages font au récit
Elles ralentissent délibérément
Sur un récit qui alterne comédie et violence, ces pauses empêchent l'accélération permanente. Elles imposent un temps mort là où l'intrigue voudrait avancer.
C'est inconfortable, et c'est manifestement voulu.
Elles disent ce que les personnages taisent
Les protagonistes ne nomment jamais ce qu'elles sont l'une pour l'autre. Les poèmes, eux, s'en approchent — sans être attribués à personne, donc sans engager qui que ce soit.
Elles marquent le passage du temps
Une page de suspension entre deux chapitres signale une ellipse plus efficacement qu'une mention de date. Le lecteur ressent l'intervalle au lieu d'en être informé.
Elles changent le statut du livre
Un récit qui s'autorise des poèmes annonce qu'il n'est pas seulement une intrigue. C'est une revendication, et elle explique une part de son public comme de ses détracteurs.
L'hypothèse la plus convaincante
Aucune explication ne fait consensus, mais l'une résiste mieux que les autres à l'examen des pages elles-mêmes.
Le récit repose sur un lien que ses personnages ne peuvent pas nommer. Elles se le disent par des vannes, des silences, des gestes — jamais directement, parce qu'aucun mot disponible ne conviendrait et qu'elles le savent.
Or un auteur qui refuse de faire dire à ses personnages ce qu'ils ne diraient pas se prive d'un registre entier. Les intermèdes lui rendent ce registre : ils permettent d'énoncer, hors du récit et hors de toute bouche, ce que le récit ne peut pas contenir.
Cela expliquerait leur position — souvent aux moments où quelque chose vient de se produire sans être commenté — et leur ton, plus lyrique que tout ce qui figure dans les dialogues.
Sous cette hypothèse, les sauter ne fait pas perdre de l'intrigue mais une couche du livre. Ce n'est pas rien, et ce n'est pas non plus décisif — ce qui explique que les deux camps aient raison chacun de leur point de vue.
L'argument de ceux qui les rejettent
Il faut l'exposer honnêtement, parce qu'il est solide et qu'il ne relève pas de la paresse de lecture.
La qualité est inégale. C'est le reproche principal et il est fondé. Certains de ces textes sont maladroits, d'autres appuyés, quelques-uns franchement sentimentaux. Un auteur qui écrit de la poésie sans être poète s'expose, et l'exposition n'est pas toujours flatteuse.
Ils brisent un rythme qui fonctionnait. Les dialogues de cette œuvre sont son point fort. Interrompre une scène réussie pour une page versifiée peut être vécu comme une perte sèche.
Ils frôlent la complaisance. Sur une publication auto-éditée, personne n'est là pour dire qu'un passage ne fonctionne pas. Certains intermèdes donnent l'impression d'avoir été gardés parce que rien ne s'y opposait.
Ces trois objections sont recevables. Défendre ces pages ne suppose pas de prétendre qu'elles sont toutes réussies, seulement qu'elles font quelque chose que le reste du livre ne peut pas faire.
La méthode qui convient aux deux camps. Lisez-les à la première lecture, sautez-les à la seconde — ou l'inverse, selon ce que vous aurez ressenti.
Ce qui ne fonctionne pas, en revanche, c'est de s'arrêter sur chacun en se demandant s'il fallait le lire. Cette hésitation coûte plus au plaisir de lecture que n'importe quel choix tranché.
Pourquoi ils déroutent tant
Rien ne les annonce
Aucun sommaire, aucun titre de section, aucune mise en page distinctive ne prévient qu'on change de régime. On tourne une page et l'on est ailleurs.
Un registre sans rapport
Le lyrisme de ces pages n'existe nulle part dans les dialogues, qui sont familiers et drôles. Le contraste est plus brutal que dans une œuvre au ton uniformément grave.
Une pertinence différée
Certains renvoient à des événements qui n'ont pas encore eu lieu. À la première lecture, ils paraissent gratuits ; ils ne s'éclairent que rétrospectivement.
Une longueur variable
Une page se traverse sans effort ; six d'affilée cassent franchement l'élan d'un chapitre en cours. La fréquence, elle, ne suit aucune régularité.
Un procédé qui n'est pas isolé
Il vaut la peine de situer cette pratique, car elle a une histoire et le cas n'est pas unique.
La bande dessinée longue a régulièrement accueilli des matériaux hétérogènes : textes en prose, essais, correspondance de lecteurs intégrée au récit, appareils critiques fictifs. Plusieurs œuvres majeures du médium mêlent des régimes de lecture différents dans un même volume.
Ce qui distingue ce cas, c'est que les intermèdes n'apportent aucune information. Ils ne complètent pas le monde, n'expliquent rien, ne documentent rien. Ils sont purement expressifs, ce qui est plus rare et plus risqué.
Cette différence explique pourquoi ils divisent davantage que les procédés comparables. Un texte en prose qui enrichit un univers se justifie par son utilité ; un poème qui n'a d'autre fonction que d'exister ne peut se justifier que par sa réussite.
Ce que cela dit du format de publication
Un lien existe entre ces pages et le mode de parution, et il éclaire leur présence.
Une publication mensuelle doit remplir un nombre de pages fixe, chaque mois, quel que soit l'état d'avancement du récit. Un chapitre qui se termine trop tôt laisse un espace. Un auteur qui s'édite lui-même décide seul de ce qu'il y met.
Cela ne signifie pas que ces intermèdes soient du remplissage — plusieurs sont manifestement composés pour la place qu'ils occupent. Mais le format a rendu leur existence possible, là où une pagination négociée avec un éditeur les aurait probablement écartés.
C'est une illustration de plus du même mécanisme : l'indépendance permet ce qu'aucune structure ne validerait, pour le meilleur comme pour le reste. Les pages les plus singulières de cette œuvre et ses passages les plus contestables viennent de la même liberté.
Ce que leur présence coûte au livre
Il y a un prix à ces pages, et il ne se limite pas au temps de lecture. Il vaut la peine de le poser, parce qu'il explique une part de la réputation confidentielle de cette œuvre.
Un livre qui s'autorise des poèmes se range mal. Un libraire ne sait pas s'il s'agit d'une bande dessinée dramatique, d'un roman graphique littéraire ou d'un objet inclassable — et l'inclassable se recommande difficilement. Ces pages contribuent donc directement à la faible visibilité de l'ensemble.
Elles compliquent également la recommandation entre lecteurs. Conseiller cette œuvre suppose de prévenir, ce qui affaiblit toujours un conseil : « c'est très bien, mais il y a des passages qui divisent » n'a jamais convaincu personne d'ouvrir un livre.
Enfin, elles fournissent un argument commode à qui veut écarter l'œuvre sans l'avoir lue. Il est plus facile de citer un poème maladroit que de discuter quatre-vingt-dix chapitres de dialogues réussis.
Ce coût est réel, et l'auteur l'a manifestement accepté. C'est en soi une information sur ce qu'il cherchait : pas la plus large audience possible, mais un livre qui contienne tout ce qu'il voulait y mettre.
Comment les aborder en pratique
Trois conseils, selon le type de lecteur qu'on est.
Si vous lisez pour l'intrigue, sautez-les sans culpabilité. Vous ne perdrez aucun élément narratif, et l'expérience restera cohérente. Le livre ne les rend jamais nécessaires à la compréhension.
Si vous lisez pour les personnages, lisez-les au moins une fois. Plusieurs éclairent obliquement des choses que les protagonistes ne diront jamais, et cet éclairage n'existe nulle part ailleurs dans le livre.
Si vous relisez, lisez-les en priorité. C'est à la relecture qu'ils fonctionnent le mieux : on sait alors à quoi ils font écho, et plusieurs prennent un sens qu'ils n'avaient pas la première fois.
Ce que cela change pour un acheteur
Une conséquence pratique, propre à ces pages et rarement signalée.
Ces intermèdes reposent souvent sur des mises en page inhabituelles — texte intégré au dessin, compositions pleine page, jeux de blanc. Ils supportent donc particulièrement mal les reproductions médiocres et les reliures qui ne s'ouvrent pas à plat.
Sur une double page composée comme un ensemble, un dos rigide qui avale la pliure détruit purement et simplement l'effet. C'est le seul endroit du livre où la qualité de la reliure influe directement sur le contenu.
Concrètement, cela ajoute un critère aux vérifications d'usage : demander si le volume s'ouvre à plat. C'est une question qu'on ne pense jamais à poser, et qui compte davantage ici que sur la plupart des bandes dessinées.
Ce qu'il faut noter
Un champ suffit, et il est inhabituel.
Votre position sur ces pages. Notez, après votre première lecture, si vous les avez lues ou sautées — et ce que vous en avez pensé. Cela paraît anecdotique, et c'est l'information qui décidera de votre relecture des années plus tard.
Ajoutons, pour les exemplaires, l'ouverture à plat de la reliure, pour la raison exposée plus haut. C'est un critère qui ne figure dans aucune grille d'état standard et qui, sur cette œuvre précise, détermine si une partie du livre fonctionne ou non.
Ces deux notes répondent à une question que peu d'inventaires posent : mon exemplaire me permet-il d'accéder à tout ce que contient le livre, et ai-je effectivement essayé d'y accéder ?
Questions fréquentes
Sur le plan narratif, oui, entièrement : aucun élément d'intrigue n'y figure et le récit reste parfaitement cohérent sans elles. Ce qu'on perd est d'un autre ordre — une couche expressive qui dit obliquement ce que les personnages ne formulent jamais.
Non, et le prétendre serait malhonnête. La qualité est inégale : certains textes sont maladroits, d'autres appuyés, quelques-uns franchement sentimentaux. Un auteur qui écrit de la poésie sans être poète s'expose, et sur une publication auto-éditée personne n'est là pour signaler qu'un passage ne fonctionne pas.
L'hypothèse la plus solide est qu'elles rendent à l'auteur un registre dont le récit le prive. Ses personnages ne peuvent pas nommer ce qui les lie ; les intermèdes permettent d'énoncer, hors du récit et sans être attribués à personne, ce que le dialogue ne peut pas contenir.
Parce qu'une pagination négociée laisse peu de place à des pages qui n'avancent pas le récit, et parce qu'un directeur de collection aurait sans doute contesté les moins réussies. C'est le même mécanisme qui produit ici les pages les plus singulières et les passages les plus contestables : l'absence de contradiction extérieure.
Sur ces pages en particulier, oui. Elles reposent souvent sur des compositions pleine page ou en double page, qu'un dos rigide avalant la pliure détruit purement et simplement. Demander si le volume s'ouvre à plat est une question qu'on ne pense jamais à poser et qui compte ici davantage qu'ailleurs.
Un volume qui ne s'ouvre pas à plat perd une partie de son contenu
C'est un critère absent des grilles d'état, et il décide ici si des pages entières fonctionnent.