Strangers in Paradise : guide de lecture — illustration article
⚡ Réponse rapide

Strangers in Paradise est l'œuvre majeure de Terry Moore : près de quatre-vingt-dix chapitres publiés sur quatorze ans, écrits et dessinés par lui seul. Francine et Katchoo sont amies depuis le lycée ; l'une veut une vie ordinaire, l'autre traîne un passé criminel qui finit par les rattraper toutes les deux. Le récit est complet et conclu. Il se lit dans l'ordre, en volumes reliés, et son principal obstacle n'est pas sa longueur mais le fait qu'il existe en plusieurs présentations aux découpages incompatibles.

C'est l'un des très rares romans graphiques américains à avoir suivi les mêmes personnages sur plus d'une décennie, sans le moindre changement d'auteur ni de dessinateur, et sans qu'aucune décision éditoriale extérieure ne vienne en infléchir le cours.

Cet article expose l'histoire, la manière de l'aborder sans caler en route, et le point qui coûte réellement de l'argent aux lecteurs : distinguer ce qu'on possède déjà de ce qu'on croit acheter.

Ce que raconte le livre

Francine Peters mène l'existence que l'on dirait sans histoire : un emploi, des liaisons qui s'effondrent, des parents qui ont des projets pour elle. Son souhait tiendrait en une phrase — que cela suffise à faire une vie.

Katchoo — Katina Choovanski — est son amie depuis le lycée. Elle est violente, drôle, imprévisible, capable d'une loyauté totale et d'une brutalité qui l'est tout autant, et son passé comporte des épisodes que Francine a toujours préféré ne pas connaître en détail. Ce passé finit par revenir, accompagné de gens qui ne demandent la permission à personne.

Entre elles existe quelque chose que ni l'une ni l'autre ne nomme pendant très longtemps. Le livre entier tient dans cet écart : ce qu'elles sont l'une pour l'autre, et ce qu'elles peuvent en dire.

Autour d'elles gravite un troisième personnage, David, dont la présence complique chaque situation sans jamais réduire l'affaire à un banal triangle amoureux — le récit s'y refuse avec une constance remarquable, et sur plusieurs milliers de pages.

Comment l'aborder

Dans l'ordre, sans exception

Les personnages évoluent sur quatorze ans de publication. Prendre le récit au milieu revient à rencontrer des gens dont on ignore tout ce qui les a faits.

En volumes reliés

Réunir la série au fascicule suppose de composer avec plusieurs séries successives et des numérotations distinctes. Les volumes évitent entièrement ce problème.

Une édition, et une seule

Volumes fins, recueils épais, édition complète : trois présentations aux découpages différents. En mélanger deux produit doublons et trous.

Sans se presser

Le récit alterne des passages très denses et des chapitres plus légers. Le lire d'une traite en aplatit le rythme, qui repose justement sur ces respirations.

Le seul vrai piège de ce titre. La série a été publiée en plusieurs vagues, avec des numérotations qui recommencent, puis rassemblée dans des recueils dont les frontières ne correspondent pas à celles des volumes fins.

Avant tout deuxième achat, ouvrez le livre à sa page de crédits et relevez les numéros d'origine qu'il regroupe. Rien d'autre ne survit d'une présentation à l'autre, et c'est le seul renseignement qui distingue un volume complémentaire d'un volume redondant.

Ce qui rend ce livre singulier

Trois choses le distinguent, et elles expliquent sa réputation durable.

Une amitié comme sujet principal. La bande dessinée américaine a produit beaucoup d'histoires d'amour et beaucoup d'histoires d'équipe. Un récit long entièrement construit sur ce que deux amies sont l'une pour l'autre reste, trente ans après, une rareté.

Un mélange de tons assumé. Le livre passe de la comédie de situation au thriller violent, parfois dans le même chapitre. Ce n'est pas une hésitation de registre : c'est ce que produit une amitié ordinaire percutée par un passé qui ne l'est pas.

Des personnages qui vieillissent. Quatorze ans de publication permettent aux protagonistes de changer d'avis, de rechuter, de se réconcilier puis de recommencer. Peu de récits disposent de cette durée, et encore moins l'utilisent.

Ce qui peut rebuter

📏

La longueur

Près de quatre-vingt-dix chapitres, c'est un engagement que peu de romans graphiques demandent. Mieux vaut avoir testé l'auteur ailleurs avant de s'y mettre.

🎢

Des ruptures de ton brutales

Le passage d'une scène comique à une scène de violence peut sembler incohérent, surtout dans les premiers chapitres où le dispositif n'est pas encore lisible.

🎵

Des intermèdes poétiques

Le livre s'interrompt régulièrement pour des poèmes et des pages illustrées hors récit. Certains lecteurs les adorent, d'autres les sautent.

🌀

Une intrigue criminelle inégale

Le versant thriller du récit est le moins convaincant pour une partie des lecteurs, qui viennent pour les personnages et supportent l'intrigue.

Le troisième personnage, et ce qu'il empêche

David occupe dans ce récit une place que les résumés décrivent mal, et la comprendre évite le principal contresens sur le livre.

Un dispositif à trois personnages, dont deux femmes liées et un homme amoureux de l'une d'elles, conduirait n'importe quel récit ordinaire vers le triangle amoureux : une compétition, un choix à faire, un perdant. Ce livre refuse ce schéma pendant plusieurs milliers de pages.

David n'est pas un rival, et il n'est pas non plus un faire-valoir résigné. Il est un troisième point de vue, avec ses propres raisons et son propre passé, qui observe une relation dont il comprend mieux la nature que celles qui la vivent. Sa fonction narrative est de nommer ce que les deux autres n'arrivent pas à dire, pas de s'insérer entre elles.

Cela change complètement la lecture. Un lecteur qui attend de savoir « avec qui elle finira » sera frustré du début à la fin, parce que la question n'est pas posée dans ces termes. Ce que le livre demande, c'est ce que deux personnes peuvent être l'une pour l'autre quand aucun mot disponible ne convient exactement.

La question du genre du récit

Ce livre est régulièrement classé de façons contradictoires, et cela dit quelque chose de sa nature.

Il est présenté tantôt comme un drame relationnel, tantôt comme un thriller, tantôt comme une comédie. Ces classements ne sont pas des erreurs de libraire : le récit fait effectivement les trois, en alternance, sur quatorze ans.

Ce refus de se ranger a un coût commercial évident — un livre inclassable se recommande mal — et il explique pourquoi son audience s'est constituée lentement, par transmission plutôt que par mise en avant.

Mais c'est aussi ce qui lui donne sa texture. Une vie ne se déroule pas dans un seul genre, et un récit qui suit des gens pendant quatorze ans finit nécessairement par en traverser plusieurs. Les lecteurs qui abandonnent au premier changement de ton passent à côté du principe même du livre.

Côté collection

C'est le titre le plus recherché de son auteur, et il présente une difficulté que ses autres séries n'ont pas : on ne peut pas se fier au numéro imprimé sur la couverture.

La raison tient à l'histoire de la publication. Le récit n'a pas paru d'un seul tenant sous un titre unique : il a connu des interruptions, des reprises, et des redémarrages de numérotation. Un fascicule portant le chiffre un peut donc appartenir à trois moments très différents de la série, à quinze ans d'intervalle.

S'y ajoute la question des réimpressions. Un auteur qui finance lui-même son impression commande peu au départ, puis retire quand la demande apparaît. Les premiers fascicules du début des années 1990 existent donc en plusieurs états qui se ressemblent beaucoup, et dont les valeurs n'ont rien de comparable.

Deux gestes règlent la question. Demander au vendeur l'année de parution, qui situe le fascicule dans la bonne vague. Et demander la mention de tirage, qui figure sur la page de crédits intérieure et jamais sur la couverture — donc invisible sur une photographie de face.

Un avantage compense ces difficultés : le noir et blanc intégral a très largement limité les couvertures alternatives sur ce segment. Là où une série moderne exige d'identifier laquelle des huit variantes on possède, la question ne se pose pratiquement pas ici.

Pourquoi il faut lui laisser du temps

Un reproche revient chez les lecteurs qui abandonnent tôt : les premiers chapitres ressembleraient à une comédie de colocation sans enjeu. C'est exact, et c'est délibéré.

Le livre commence par installer une normalité — les repas, les disputes de logement, les histoires de travail — avant d'y faire entrer ce qui va la détruire. Sans cette installation, l'irruption du passé de Katchoo n'aurait aucun poids : on ne mesurerait pas ce qu'elle met en danger.

Cette construction demande de la patience, et elle est mal adaptée à une époque où l'on juge un récit sur ses vingt premières pages. La bascule ne se produit pas immédiatement, et un lecteur qui s'arrête avant conclura qu'il s'agit d'un livre léger.

La recommandation concrète est donc de lui accorder un volume complet avant de décider. C'est le seuil au-delà duquel on sait à quoi l'on a affaire — et en deçà duquel on ne peut pas le savoir, quel que soit le soin apporté à la lecture.

Ce qu'il faut enregistrer

Sur ce titre, trois champs règlent l'essentiel des difficultés.

Les numéros regroupés, pour chaque volume. Le rang du tome ne suffit jamais : d'une collection à l'autre, il recouvre des chapitres qui ne se correspondent pas. Seule la liste des numéros d'origine traverse toutes les éditions sans se déformer.

Le tirage, pour les fascicules anciens. Premier tirage ou réimpression : l'écart de valeur est important et l'information se perd si elle n'est pas notée au moment de l'achat.

L'état, en détail. Sur des agrafés de plus de trente ans, et sur un marché où la certification est peu développée, c'est la description qui fait la revente — coins, agrafes, dos, jaunissement.

Deux interrogations reviennent forcément sur ce titre, et un inventaire doit trancher les deux : reste-t-il des chapitres à trouver, et de quels objets s'agit-il au juste ? Une énumération de tomes reste muette sur l'une comme sur l'autre.

Questions fréquentes

Oui, l'histoire principale a été conclue par son auteur après quatorze ans de publication. Il y est revenu plus tard avec un récit situé après, mais l'ensemble d'origine constitue un tout achevé qui se lit sans suite obligatoire.

Parce que la série a été publiée en plusieurs vagues successives, avec des numérotations qui recommencent, puis rassemblée de diverses manières au fil des années. Les frontières des volumes fins et celles des recueils épais ne coïncident pas, d'où l'importance de vérifier la plage de chapitres plutôt que le numéro de tome.

Entièrement, et ils constituent le principe du livre plutôt qu'un défaut d'exécution. Un récit qui suit des personnages sur quatorze ans traverse nécessairement plusieurs registres, et le passage brutal de la comédie au drame reproduit ce que produit un passé violent surgissant dans une vie ordinaire.

Ce n'est pas nécessaire au récit, qui se tient entièrement seul, mais c'est vivement conseillé pour une autre raison : un engagement de quatre-vingt-dix chapitres se prend plus sereinement quand on sait déjà qu'on aime l'écriture et le dessin de l'auteur. Un de ses récits courts remplit ce rôle pour un ou deux volumes.

La mention figure généralement sur la page de crédits intérieure plutôt que sur la couverture, ce qui rend la vérification impossible sur une simple photographie de face. C'est la raison pour laquelle il faut demander cette information au vendeur avant d'acheter, et la consigner immédiatement après.

Trois présentations, des découpages qui ne se recoupent pas

La plage de chapitres est la seule unité stable — le numéro de tome n'en est pas une.

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