Francine et Katchoo tiennent quatre-vingt-dix chapitres parce qu'elles sont construites en opposition sur tout — sauf sur l'essentiel. L'une veut une vie ordinaire et n'y arrive pas ; l'autre a une vie extraordinaire et n'en veut pas. L'une doute d'elle en permanence, l'autre ne doute jamais et se trompe souvent. Ce qu'elles partagent est le refus de nommer ce qui les lie — et c'est cette seule chose, tenue quatorze ans, qui fait tenir le livre entier.
On peut résumer une intrigue en trois lignes. On ne résume pas un duo qui a mis quatorze ans à se construire, et c'est précisément le problème quand on veut expliquer pourquoi cette œuvre compte.
Cet article démonte la construction de ces deux personnages, montre ce qui les rend crédibles, et explique pourquoi le troisième protagoniste est indispensable au dispositif.
Deux personnages construits par soustraction
La méthode se voit dès qu'on compare leurs fiches, et elle est plus rigoureuse qu'elle n'en a l'air.
Francine possède ce que Katchoo n'a pas : une famille, une réputation intacte, la possibilité d'une vie normale. Katchoo possède ce que Francine n'a pas : une assurance totale, une capacité d'action immédiate, aucune peur du jugement.
Chacune veut, très exactement, ce que l'autre a. Et chacune méprise un peu ce qu'elle possède elle-même — Francine trouve sa vie médiocre, Katchoo trouve sa liberté encombrante.
Ce dispositif garantit qu'aucune conversation entre elles ne peut être neutre. Tout ce que l'une raconte de sa journée est, pour l'autre, la description d'une vie qu'elle n'aura pas. C'est ce qui alimente quatre-vingt-dix chapitres sans que l'intrigue ait à fournir un conflit.
Ce qui les rend crédibles
Elles n'apprennent pas
Un personnage de fiction ordinaire tire les leçons de ses erreurs. Celles-ci refont les mêmes, à des années d'intervalle, en sachant parfaitement ce qu'elles font.
C'est ce qui les rapproche le plus des gens réels, et ce qui exaspère le plus certains lecteurs.
Elles sont désagréables
Francine est passive et se plaint ; Katchoo est violente et manipulatrice. Le récit ne les excuse jamais et ne demande pas qu'on les approuve.
Elles vieillissent
Quatorze ans de publication permettent des changements physiques et des trajectoires qui bifurquent. Rien n'est figé à l'état où le récit les a trouvées.
Elles ont un passé antérieur au livre
Le récit commence des années après leur rencontre. Tout ce qui les lie s'est constitué hors champ, et le livre ne le raconte qu'en fragments.
Francine, ou le personnage qu'on juge à tort
C'est celle des deux que les lecteurs aiment le moins, et l'écart de traitement mérite d'être examiné.
Elle hésite, temporise, retourne vers des situations dont elle sait qu'elles la rendront malheureuse. Elle ne prend pratiquement aucune décision nette pendant des dizaines de chapitres. Face à un personnage qui agit, elle paraît faible.
Mais c'est un jugement de lecteur de fiction, pas un jugement sur ce qu'elle fait. Francine a quelque chose à perdre — une famille, une position, une image d'elle-même — là où l'autre n'a rien. Prudence et lâcheté ne se distinguent que par ce qui est en jeu.
Le récit lui donne d'ailleurs raison plus souvent qu'il n'y paraît : ses hésitations lui évitent régulièrement des catastrophes dans lesquelles son amie se précipite. Simplement, éviter une catastrophe ne produit pas de scène mémorable.
C'est un problème d'écriture bien connu et rarement résolu : la prudence est invisible en fiction, parce qu'elle se manifeste par des choses qui n'arrivent pas.
Katchoo, ou le personnage qu'on aime à tort
La symétrie est instructive. Celle que les lecteurs préfèrent est aussi celle qui cause l'essentiel des dégâts.
Elle est drôle, loyale, capable de tout pour son amie. Elle est aussi violente, menteuse, et incapable de laisser quiconque décider pour soi-même. Sa protection est une forme de contrôle, et le récit le montre sans jamais l'énoncer.
Ce qui la rend attachante malgré cela tient à un procédé simple : elle assume. Elle ne se justifie pas, ne demande pas pardon, ne prétend pas être quelqu'un d'autre. Dans une fiction peuplée de personnages qui s'expliquent, quelqu'un qui ne s'explique jamais paraît honnête.
C'est une illusion de forme, et c'est intéressant. L'assurance se lit comme de la franchise, et l'hésitation comme de la faiblesse — alors que rien ne garantit cette correspondance dans la vie réelle.
Le livre joue de ce biais sans le commenter. Un lecteur attentif finit par remarquer qu'il excuse chez l'une ce qu'il reproche à l'autre, et cette prise de conscience fait partie de la lecture.
Le test qui révèle le dispositif. Après une première lecture, demandez-vous laquelle des deux vous a agacé. La réponse dit généralement moins sur les personnages que sur ce que le lecteur valorise — l'action ou la prudence, l'assurance ou le doute.
C'est le seul livre de son auteur qui produise cet effet, et c'est probablement ce qui explique la persistance des discussions entre ses lecteurs depuis trente ans.
Le rôle de David
Le troisième protagoniste est régulièrement présenté comme le sommet d'un triangle amoureux. Il ne l'est pas, et le comprendre change la lecture du livre entier.
Un triangle suppose une compétition et un choix à faire. Rien de tel ici : David ne conteste pas la place de Francine, ne cherche pas à séparer les deux femmes, et comprend leur relation mieux qu'elles ne la comprennent elles-mêmes.
Sa fonction est ailleurs. Il est le seul personnage qui nomme ce que les deux autres taisent. Placé à l'extérieur du lien, il peut dire ce qu'aucune des deux ne peut formuler — et il le dit, à plusieurs reprises, sans que cela change quoi que ce soit.
Cela lui donne un statut inhabituel : un personnage lucide dans un récit d'aveuglement, dont la lucidité ne sert à rien. Il voit juste et n'obtient rien, ce qui est probablement la situation la plus douloureuse que le livre décrive.
Un lecteur qui attend de savoir « avec qui elle finira » passe donc à côté de trois personnages à la fois. La question du livre n'est pas celle-là.
Ce que le duo permet à l'auteur
La construction n'est pas seulement élégante, elle règle des problèmes d'écriture concrets sur un récit très long.
Elle fournit un conflit permanent sans antagoniste. Deux personnages qui veulent ce que l'autre a produisent de la tension dans n'importe quelle scène, y compris un petit-déjeuner. Aucune menace extérieure n'est nécessaire.
Elle autorise les changements de ton. Le passage de la comédie au drame, qui déroute tant de lecteurs, est rendu possible par ce duo : deux personnes qui se connaissent trop bien peuvent rire d'une chose et s'entredéchirer sur la suivante sans que cela paraisse incohérent.
Elle rend l'intrigue criminelle accessoire. C'est le versant le moins réussi du livre, et il compte peu — parce que ce qu'on suit n'est pas l'enquête mais ce que l'enquête fait à la relation.
Les limites de cette construction
Une tension qui ne se résout pas
Le dispositif fonctionne tant qu'il tient. Le résoudre le détruirait, ce qui condamne le récit à des cycles de rapprochement et d'éloignement.
Une frustration cumulative
Voir deux personnages ne pas se parler pendant quatre-vingt-dix chapitres finit par exaspérer, même les lecteurs convaincus.
Le reste de la distribution s'efface
L'attention portée au duo laisse peu de place aux autres. Plusieurs personnages secondaires prometteurs disparaissent sans être développés.
Un rythme dicté par la relation
L'intrigue s'arrête chaque fois que la relation demande de l'espace. Cela produit des ralentissements que les lecteurs venus pour l'histoire supportent mal.
Pourquoi ce duo a marqué
Trente ans après, c'est ce duo que l'on cite quand on cite cette œuvre, et il vaut la peine de dire pourquoi plutôt que de le constater.
À sa création, la bande dessinée américaine offrait peu de récits longs construits sur une relation entre deux femmes adultes qui ne soit ni une rivalité ni une amitié décorative. Le vide n'était pas total, mais il était considérable.
Ce que ce duo a démontré, c'est qu'une telle relation pouvait porter un récit de quatre-vingt-dix chapitres — avec un lectorat qui suit, une tension qui tient, et sans avoir besoin d'un homme pour organiser l'intrigue autour d'elles.
La démonstration a retiré un argument de la circulation, et c'est la forme d'influence la plus durable : on ne peut plus soutenir que ce type de récit ne trouve pas son public.
Comment aborder ces personnages en lecture
Trois conseils, qui découlent de tout ce qui précède.
Ne pas choisir de camp. Le livre est construit pour qu'on préfère l'une des deux, et pour qu'on ait tort de le faire. Résister à ce réflexe rend la lecture plus riche.
Ne pas attendre de résolution. La tension entre elles n'est pas un problème que le récit va régler : c'est le sujet. Attendre qu'il se dénoue produit une frustration garantie sur quatre-vingt-dix chapitres.
Lire David comme un personnage, pas comme un obstacle. C'est la lecture qui change le plus l'expérience, et c'est celle que le résumé du livre décourage le plus.
Ce qu'il faut noter en lisant
Sur un récit aussi long, deux notes prises en cours de lecture valent mieux qu'un souvenir reconstitué des années après.
Votre impression de chaque personnage, datée. Elle change en cours de lecture, et c'est précisément l'intérêt : constater qu'on jugeait Francine sévèrement au troisième volume et plus du tout au dixième en dit long sur ce que le livre a fait.
Le volume où vous en êtes, en numéros d'origine. Sur un récit qu'on lit par périodes espacées, c'est la seule donnée qui reste exacte si l'on change d'édition entre-temps — et le changement d'édition est fréquent sur ce titre.
Ces deux notes répondent à une question que la relecture pose inévitablement : qu'est-ce que je pensais de ces gens la première fois, et qu'est-ce qui a changé depuis ?
Questions fréquentes
Parce qu'elle hésite et temporise face à un personnage qui agit, ce qui la fait paraître faible. C'est un jugement de lecteur de fiction plutôt qu'un jugement sur ses actes : elle a quelque chose à perdre là où l'autre n'a rien, et la prudence est invisible en fiction puisqu'elle se manifeste par des choses qui n'arrivent pas.
Le récit ne tranche pas, et c'est délibéré. Elle est loyale et drôle, mais aussi violente, menteuse et incapable de laisser quiconque décider pour soi-même — sa protection est une forme de contrôle. Ce qui la rend attachante malgré cela, c'est qu'elle assume au lieu de se justifier, et l'assurance se lit facilement comme de la franchise.
Non, et c'est le principal contresens sur ce livre. Un triangle suppose une compétition et un choix à faire ; il ne conteste rien et cherche moins à s'insérer qu'à comprendre. Sa fonction est de nommer ce que les deux autres taisent, sans que cela change quoi que ce soit — un personnage lucide dont la lucidité ne sert à rien.
Parce que chacune veut exactement ce que l'autre possède, ce qui rend impossible toute conversation neutre entre elles. Tout ce que l'une raconte de sa journée décrit, pour l'autre, une vie qu'elle n'aura pas — et cela fournit une tension permanente sans qu'aucun antagoniste extérieur soit nécessaire.
Il en propose une issue, mais la tension qui la porte n'est pas un problème à régler : c'est le sujet du livre. Un lecteur qui attend le dénouement de cette question spécifique traversera quatre-vingt-dix chapitres dans l'attente, et passera à côté de ce qui se joue pendant ce temps.
Votre impression change en cours de lecture
La noter datée, volume par volume, est ce qui rend la relecture intéressante des années plus tard.