Toutes les séries de Rick Remender racontent la même chose sous des genres différents : quelqu'un reçoit ce qu'il désirait, et le paiement dure toute sa vie. Le tyran de sa fantasy exauce les vœux pour créer des obligés. Le soldat de sa série de super-héros retrouve l'usage de ses jambes en échange d'une servitude. Le scientifique de sa science-fiction obtient sa machine et y perd sa famille. Reconnaître ce motif change la façon dont on choisit ses lectures — et explique pourquoi ses récits mettent mal à l'aise.
On décrit volontiers cet auteur comme sombre, ce qui est vrai mais n'explique rien. Beaucoup d'auteurs sont sombres sans produire le même effet.
Ce qui lui est propre, c'est une mécanique précise, réutilisée d'une série à l'autre sous des habillages incomparables. Cet article la décrit, montre où elle opère, et explique ce qu'elle implique pour un lecteur qui hésite à s'engager.
Le motif central : le don qui asservit
Ce n'est pas un thème vague mais un dispositif narratif reproductible, et il revient avec une constance remarquable.
Dans sa fantasy, le tyran ne gouverne pas par la force. Il exauce les vœux — la guérison d'un enfant, une récolte, une vengeance — et chaque vœu exaucé attache celui qui l'a formulé. Son empire est fait d'obligés reconnaissants, et non de sujets contraints. On ne peut pas se réjouir de sa chute sans léser tous ceux qui lui doivent quelque chose.
Dans son travail pour un grand éditeur, le même mécanisme apparaît sous une autre forme : un soldat mutilé retrouve l'usage de ses jambes grâce à une créature qui ne le lâchera plus. Le bienfait est parfaitement réel, et la dette qui l'accompagne ne s'éteint jamais.
Dans sa science-fiction dimensionnelle, personne ne fait de cadeau — mais le scientifique s'accorde à lui-même ce qu'il désirait, et chaque saut ultérieur en est le remboursement. Le donateur et l'obligé sont ici la même personne, ce qui rend la mécanique plus cruelle encore.
Les quatre motifs récurrents
Le protagoniste responsable de son malheur
Ses personnages principaux ne sont presque jamais victimes de circonstances extérieures. Ils ont fait quelque chose, tôt dans le récit ou avant lui, et tout le reste en découle.
C'est ce qui interdit l'identification confortable — et ce qui rend la lecture inconfortable pour une partie du public.
La famille comme champ de ruines
Père absent, enfant mis en danger, fratrie qui ne se parle plus. Le motif traverse presque toutes ses séries sans jamais se répéter exactement.
L'addiction comme moteur, pas comme trait
L'alcool, la drogue, le divertissement permanent : chez lui, la dépendance n'est pas un détail de caractérisation mais ce qui fait avancer l'intrigue.
Une violence qui laisse des traces
Ses récits sont violents, mais les blessures ne disparaissent pas entre deux chapitres. C'est ce qui les distingue du divertissement d'action auquel leurs résumés pourraient les réduire.
Le genre comme masque
Voici le point qui explique le mieux la cohérence de son œuvre sous une diversité apparente.
Un récit direct sur l'alcoolisme et le remords serait insoutenable sur plusieurs centaines de pages. Un récit direct sur la culpabilité paternelle aussi. En les déguisant en aventure spatiale, en science-fiction ou en fantasy, il obtient deux choses : le lecteur entre par le divertissement, et l'auteur se donne le droit d'être frontal une fois celui-ci installé.
Le genre n'est donc pas un habillage commercial, c'est une porte. Et il change à chaque série précisément parce que sa fonction est constante : rendre lisible un sujet qui ne le serait pas traité de face.
Cette lecture explique un reproche fréquent adressé à ses débuts. Les premiers chapitres de sa série fondatrice paraissent légers, presque bon enfant. Ce n'est pas une maladresse de jeune auteur : c'est la porte qu'il faut franchir avant que la bascule opère.
Ce que ce dispositif exige du lecteur
Renoncer au camp confortable
Ses antagonistes ont des raisons et ses protagonistes ont des torts. Un lecteur qui cherche à savoir qui soutenir restera insatisfait du début à la fin.
Accepter que le début mente
Le ton des premiers chapitres n'annonce pas celui de la suite. Juger une de ses séries sur son premier arc conduit systématiquement à se tromper sur ce qu'elle est.
Se passer de rédemption
Ses personnages ne se rachètent pas selon le calendrier attendu. Certains ne se rachètent pas du tout, et le récit ne le présente pas comme un échec.
Supporter que rien ne se répare
Ce qui est détruit reste détruit. Il n'y a pas de retour en arrière, pas de réinitialisation, pas de dimension parallèle où tout irait bien.
L'exception qui vaut d'être connue. Un seul de ses titres échappe à ce régime : son récit sous-marin, porté par une femme qui continue d'espérer alors que tout indique qu'il ne faut pas.
Ce n'est pas de la naïveté mais une position défendue sans ironie — ce qui, chez cet auteur, constitue le geste le plus inattendu de toute sa bibliographie. C'est aussi le titre que son public a le moins suivi, ce qui n'est probablement pas un hasard.
D'où vient probablement ce noyau
Une précaution s'impose avant d'aller plus loin : rien de ce qui suit ne relève de la biographie, seulement de ce que les récits eux-mêmes laissent voir.
Un détail revient trop souvent pour être fortuit. Ses personnages ne regrettent pas d'avoir échoué — ils regrettent d'avoir réussi. Le scientifique obtient sa machine. Le soldat retrouve ses jambes. Celui qui formule un vœu devant le tyran l'obtient. Aucun de ces récits ne raconte une ambition déçue ; tous racontent une ambition satisfaite dont on découvre le prix ensuite.
C'est un renversement du schéma dominant en fiction de genre, où l'obstacle est extérieur et la victoire finale. Ici l'obstacle est le succès lui-même, et il n'y a rien à vaincre puisque le mal est déjà fait au premier chapitre.
Cela explique aussi pourquoi ses récits ne se résolvent jamais par un affrontement. On ne peut pas se battre contre une dette contractée volontairement — on peut seulement décider ce qu'on en fait. Ses fins sont des choix, jamais des victoires.
Pourquoi ce motif parle autant aujourd'hui
Une lecture s'impose avec le recul, sans qu'il soit besoin de la forcer.
Le don qui asservit décrit assez exactement des mécanismes contemporains : un service rendu gratuitement contre une dépendance durable, un confort immédiat payé plus tard, une facilité offerte qui retire une liberté. Son récit d'anticipation urbaine, où la population vit sous perfusion de divertissement permanent, était une exagération à sa parution et l'est nettement moins aujourd'hui.
Cela ne fait pas de lui un auteur à thèse — il ne démontre rien et ne conclut jamais. Mais cela explique pourquoi ses récits résistent au temps mieux que beaucoup de titres de genre de la même période.
Pour un lecteur, la conséquence pratique est simple : ces séries se relisent, et la relecture donne souvent davantage que la première lecture, une fois qu'on a identifié le mécanisme à l'œuvre.
Comment ce fil aide à choisir
Puisque le motif est constant et que seul le genre change, le choix d'une série se fait sur le décor et le dessin, jamais sur le fond.
Un lecteur qui a détesté une de ses séries pour son ton en détestera probablement une autre. Mais celui qui a décroché pour une raison de forme — un dessin qui ne lui parle pas, un rythme trop lent, un genre qui l'ennuie — a de fortes chances de trouver son compte ailleurs sans rien changer à ses goûts.
C'est une distinction utile à faire avant d'abandonner cet auteur. Le grief porte-t-il sur ce que raconte le récit, ou sur la manière dont il est raconté ? Dans le second cas, une autre série change tout ; dans le premier, aucune ne conviendra.
Le rôle des personnages secondaires
Un dernier trait mérite d'être signalé, parce qu'il distingue ses récits de la plupart des séries construites autour d'un protagoniste tourmenté.
Ses personnages secondaires ne sont pas des faire-valoir chargés de commenter la déchéance du héros. Ils ont leurs propres calculs, leurs propres dettes, et ils font régulièrement passer leurs intérêts avant ceux du groupe. Un allié peut trahir sans que cela constitue un retournement spectaculaire : c'était simplement son intérêt.
Cette autonomie a un effet direct sur la lecture. Elle empêche de se reposer sur qui que ce soit, et elle multiplie les points de vue depuis lesquels le dilemme central se pose. Le même choix moral n'a pas le même poids selon celui qui le regarde.
Pour un lecteur, cela signifie qu'une relecture attentive fait apparaître des trajectoires secondaires complètes qu'on avait prises pour du décor. C'est particulièrement net sur ses séries les plus longues, où plusieurs personnages parcourent leur propre version de l'arc principal en arrière-plan.
Ce que cela change pour une collection
Un lecteur qui a identifié ce fil organise sa bibliothèque autrement, et cela a des conséquences concrètes.
Ranger ses titres par genre — la science-fiction avec la science-fiction, la fantasy avec la fantasy — disperse une œuvre qui n'a de sens que rassemblée. Les ranger par auteur les fait dialoguer, et l'on voit alors se répondre des récits que rien ne rapproche en apparence.
Cela vaut aussi pour ce qu'on enregistre. Noter le genre d'une série est peu utile chez lui, puisqu'il change à chaque titre sans que le propos varie. Noter le dessinateur l'est bien davantage : c'est la vraie variable, et celle qui explique pourquoi deux de ses séries donnent des impressions incomparables.
Enfin, cette lecture réhabilite ses titres les moins suivis. Ses séries courtes et son unique récit optimiste ne sont pas des travaux mineurs mais des variations sur le même noyau — et l'une d'elles est la seule où il tente autre chose.
Questions fréquentes
Sur le fond oui, sur l'expérience non. Le noyau est identique d'un titre à l'autre, mais le genre, le rythme et surtout le dessinateur changent du tout au tout — au point que deux de ses séries lues à la suite peuvent sembler écrites par deux auteurs différents.
Il faut surtout accepter qu'aucun personnage ne soit entièrement défendable et que les dégâts ne se réparent pas. Ce n'est pas exactement la même chose que la noirceur : ses récits ne sont pas désespérés, ils refusent simplement la consolation facile.
Parce que le registre choisi — l'aventure de genre — sert à faire entrer le lecteur avant que le sujet réel n'apparaisse. Ce contraste est délibéré et se retrouve dans plusieurs de ses séries : juger un titre sur son premier arc conduit à se tromper sur sa nature.
Un seul, son récit sous-marin, qui défend l'espoir sans ironie et sans le retourner à la fin. C'est le geste le plus inattendu de sa bibliographie, et probablement l'une des raisons pour lesquelles ce titre a été moins suivi que les autres par son public habituel.
Davantage que la plupart des séries de genre, oui. Une fois le mécanisme identifié, les premiers chapitres se relisent différemment : ce qui passait pour de l'aventure devient la mise en place d'une dette, et les détails qu'on avait pris pour du décor prennent leur sens.
Ranger par auteur, pas par genre
Chez lui le genre change à chaque série sans que le propos varie — c'est le dessinateur qui fait la différence.