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Bone est une série de bande dessinée créée et auto-publiée par Jeff Smith à partir de juillet 1991, via sa propre maison Cartoon Books. Racontée en noir et blanc sur 55 numéros parus jusqu'en 2004, elle a été rééditée en couleur par Scholastic Graphix dès 2005 et s'est écoulée à plus de 8 millions d'exemplaires dans le monde. Le numéro 1 en premier tirage (logo rouge) est aujourd'hui l'un des comics indépendants les plus recherchés des années 90, un exemplaire CGC 9.8 ayant atteint 15 000 dollars, alors que le comic se vendait 2,95 dollars à sa sortie.

Il existe peu d'exemples, dans l'histoire du comic book américain, d'une série capable de partir d'un garage de l'Ohio pour finir encensée par Time Magazine, primée dix fois aux Eisner Awards et publiée aussi bien par une petite structure indépendante que par un géant de l'édition jeunesse comme Scholastic. Bone, la création de Jeff Smith, est ce cas rare. Ce qui a commencé comme une aventure artisanale, dessinée et distribuée à la main par un jeune auteur convaincu que personne ne voudrait de son histoire de cousins-fantômes égarés dans une vallée médiévale-fantastique, est devenu l'une des œuvres les plus respectées du "all-ages" américain, aux côtés des grandes séries jeunesse du genre.

Pour les collectionneurs de comics, Bone occupe une place particulière : c'est une série résolument à part des production Marvel ou DC, née hors du système des grands éditeurs, avec une économie de tirage totalement différente. Cette rareté originelle, couplée à une reconnaissance critique quasi unanime, explique pourquoi les premiers numéros du début des années 90 sont aujourd'hui activement recherchés, alors même que la série n'a jamais bénéficié d'une adaptation cinéma ou télé aboutie pour doper sa cote artificiellement.

Cet article retrace l'histoire éditoriale complète de Bone : sa genèse chez Jeff Smith, son parcours chaotique d'auto-édition à travers Cartoon Books puis Image Comics, sa transformation en phénomène jeunesse en couleur, les récompenses qui ont jalonné son parcours, l'univers étendu qui s'est construit autour, les tentatives d'adaptation qui n'ont jamais abouti, et enfin ce que cela signifie concrètement pour qui souhaite aujourd'hui collectionner ou investir dans les premiers tirages de la série.

Bone, la naissance d'une légende du comics indépendant

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En juillet 1991, un jeune dessinateur de l'Ohio nommé Jeff Smith publie le premier numéro de Bone, une bande dessinée en noir et blanc au format bimestriel, vendue 2,95 dollars. Il ne le sait pas encore, mais ce petit fascicule tiré à très peu d'exemplaires deviendra, plus d'une décennie plus tard, l'un des comics indépendants les plus primés et les plus imités de l'histoire américaine. Pour publier son histoire, Smith fonde sa propre structure, Cartoon Books, refusant de confier son projet à un éditeur traditionnel qui aurait pu en modifier le ton ou le rythme.

L'idée de Bone remonte en réalité à l'enfance de Jeff Smith. Le personnage principal, Fone Bone, est né d'un simple gribouillage ressemblant à un combiné téléphonique que le jeune Smith dessinait sur les marges de ses cahiers d'école dans les années 70. Des décennies plus tard, alors qu'il travaille comme animateur et anime des courts métrages indépendants, Smith reprend ce personnage et construit autour de lui tout un univers : trois cousins Bone, chassés de leur ville natale de Boneville après un scandale financier impliquant l'un d'eux, Phoncible P. "Phoney" Bone, se retrouvent séparés dans un désert puis réunis dans une vallée peuplée de créatures fantastiques, de dragons, de rats-garous et d'une jeune fermière nommée Thorn dont le destin s'avère bien plus grand qu'il n'y paraît.

Le style graphique de Smith doit beaucoup à ses influences revendiquées : le Mark Twain de Huckleberry Finn pour la structure du voyage initiatique, les canards de Carl Barks pour le sens du gag visuel et du mouvement, la première trilogie Star Wars pour l'architecture du récit d'aventure, et Le Seigneur des Anneaux de Tolkien pour l'ampleur de la fresque fantastique qui se dévoile progressivement derrière une comédie en apparence légère. Cette hybridation entre humour cartoon et épopée héroïque est précisément ce qui a permis à Bone de séduire un public bien plus large que le lectorat habituel du comic book américain, des enfants aux adultes en passant par les critiques de bande dessinée les plus exigeants.

L'auto-édition, un pari risqué qui a façonné la série

Publier soi-même sa bande dessinée en 1991 n'a rien d'un choix de facilité. Jeff Smith doit à la fois écrire, dessiner, encrer, lettrer, gérer la production et assurer la distribution de chaque numéro à travers Cartoon Books. Cette charge de travail colossale a un effet direct sur le calendrier de parution : la série, initialement pensée comme bimestrielle, prend rapidement du retard et les 55 numéros s'étalent finalement de manière irrégulière sur treize années, de 1991 à 2004, avec parfois plusieurs mois d'écart entre deux publications.

Face à cette charge intenable, Smith demande à sa femme, Vijaya Iyer, alors employée dans une start-up de la Silicon Valley, de quitter son poste pour prendre la présidence de Cartoon Books et gérer l'aspect commercial et logistique de l'entreprise. Cette organisation à deux têtes, l'un dédié à la création, l'autre à la structure éditoriale, est souvent citée comme l'un des modèles fondateurs de l'auto-édition moderne dans l'industrie du comic book indépendant, bien avant que le crowdfunding ou l'auto-édition numérique ne deviennent des options courantes pour les jeunes auteurs.

Fait notable dans le parcours éditorial de la série : entre 1995 et 1996, les numéros 21 à 27 sont ponctuellement publiés via Image Comics, alors en pleine expansion et disposée à offrir une meilleure distribution en kiosque et en comic shop à des créateurs indépendants tout en leur laissant la propriété de leurs personnages. Cette parenthèse chez Image n'a duré que le temps de sept numéros avant que Smith ne revienne à une publication entièrement maison via Cartoon Books jusqu'à la conclusion de la série en juin 2004, avec le numéro 55.

De la série culte en noir et blanc au phénomène jeunesse en couleur

Le tournant commercial le plus important de l'histoire de Bone survient après la fin de la série originale. En 2004, Cartoon Books publie l'intégralité des 55 numéros en un seul volume noir et blanc, "Bone: The Complete Cartoon Epic", qui connaîtra plus de treize retirages tant la demande reste soutenue année après année. Mais c'est la décision de recolorier l'ensemble de l'œuvre qui va véritablement démultiplier son audience.

À partir de 2005, l'éditeur jeunesse Scholastic, via son label Graphix, republie la série sous forme de neuf volumes en couleur, confiés à l'artiste Steve Hamaker pour l'intégralité du travail de mise en couleur. Cette version, pensée pour toucher un lectorat scolaire et familial bien plus large que le circuit traditionnel des comic shops, s'accompagne d'une distribution en couvre-livres classiques, dans les librairies généralistes et les bibliothèques scolaires américaines. Au Royaume-Uni, c'est HarperCollins qui prend le relais dès 2006 pour diffuser ces mêmes éditions colorisées. Le travail de Hamaker sur cette recolorisation lui vaudra lui-même plusieurs nominations aux Eisner Awards.

C'est cette stratégie de republication qui explique en grande partie l'ampleur du succès commercial de Bone sur la durée : toutes éditions confondues (fascicules originaux, volumes collectés noir et blanc, couleur, omnibus), la série totalise plus de 8 millions d'exemplaires imprimés à travers le monde, un chiffre exceptionnel pour une œuvre née en dehors du système des grands éditeurs de super-héros. En novembre 2011, un omnibus intégral en couleur vient encore élargir l'offre disponible pour les nouveaux lecteurs découvrant la série pour la première fois.

Une pluie de récompenses qui a construit la légitimité critique de la série

Peu de comics indépendants peuvent se targuer d'un palmarès aussi dense que celui de Bone. La série a remporté une dizaine de Eisner Awards, dont ceux de la meilleure publication humoristique entre 1993 et 1995, ainsi que celui de la meilleure série continue en 1994 et 1995, puis celui du meilleur recueil-réédition en 2005 pour l'intégrale noir et blanc. Aux Harvey Awards, Jeff Smith a été sacré meilleur "cartoonist" (scénariste-dessinateur) quasiment chaque année entre 1994 et 2005, portant le total à onze récompenses Harvey pour la franchise.

Dès 1993, Smith reçoit également le Russ Manning Award du meilleur nouveau talent, une distinction rare pour un auteur totalement auto-publié à cette époque. En 2004, au moment de la sortie de l'intégrale, le magazine Time qualifie Bone de "meilleur roman graphique tous publics jamais publié", une reconnaissance médiatique qui dépasse largement le cercle habituel des lecteurs de comics. Le site IGN, de son côté, classera plus tard les personnages de la série dans son palmarès des cent plus grands héros de comics, aux côtés de figures issues des univers Marvel et DC, preuve de l'empreinte culturelle durable laissée par l'œuvre de Smith bien au-delà de sa niche d'origine.

Rose, Tall Tales, Quest for the Spark : l'univers étendu de Bone

Le succès de la série principale a rapidement donné naissance à un véritable univers étendu. "Rose", une préquelle dessinée en collaboration avec l'illustrateur Charles Vess, revient sur la jeunesse de la grand-mère de Thorn et sur les origines du conflit central de la saga. "Stupid, Stupid Rat-Tails", coécrit avec Tom Sniegoski et dessiné par Stan Sakai (le créateur d'Usagi Yojimbo), développe quant à lui le personnage secondaire de Rat-tenu Bone dans un format western burlesque.

D'autres extensions ont suivi : les recueils "Bone: Tall Tales" et "More Tall Tales" rassemblent des histoires courtes et anecdotiques situées dans l'univers de Boneville, tandis que la trilogie en prose illustrée "Quest for the Spark", écrite par Tom Sniegoski, prolonge la mythologie de la série sous forme de romans jeunesse. En 2010 paraît également le "Bone Handbook", un ouvrage de référence de 128 pages compilant recherches graphiques, croquis et anecdotes de production. Pour le 25e anniversaire de la série, Smith publie en 2016 "Bone: Coda", un nouveau chapitre graphique venant clore certaines lignes narratives laissées en suspens depuis 2004.

Une œuvre qui a aussi connu la controverse

Malgré son statut de bande dessinée "tous publics", Bone n'a pas échappé aux polémiques américaines autour des contenus jeunesse. En 2010, un établissement scolaire du Minnesota retire temporairement la série de ses rayonnages en raison de scènes évoquant la cigarette, l'alcool et le jeu d'argent. En 2013, l'American Library Association inclut Bone dans sa liste des livres les plus contestés aux États-Unis pour des motifs similaires. Dans la grande majorité des cas, ces contestations locales ont été rejetées et la série a conservé sa place dans les bibliothèques scolaires, ce qui n'a pas empêché la controverse de faire, paradoxalement, davantage connaître l'œuvre à un public adulte curieux de comprendre ce qui avait pu choquer.

L'impact des adaptations (avortées) sur la cote

Contrairement à de nombreuses séries de comics dont la cote s'envole après l'annonce d'un film ou d'une série télé, Bone présente un cas de figure atypique : malgré plus de vingt-cinq ans de tentatives, aucune adaptation n'a jamais vu le jour. Nickelodeon envisage un temps un long métrage d'animation à la fin des années 90, sans suite. Warner Bros. Pictures rachète les droits en 2008 et enchaîne plusieurs scénaristes ainsi que le réalisateur Mark Osborne (SpongeBob, Kung Fu Panda) jusqu'en 2016, sans qu'aucun film ne sorte finalement des cartons.

La tentative la plus avancée reste celle de Netflix, qui annonce en octobre 2019 le développement d'une série animée adaptant l'intégralité de la saga. Le projet est finalement annulé en avril 2022 dans le cadre d'une restructuration du département animation originale du groupe, alors que la production n'avait laissé derrière elle que quelques éléments de storyboard préliminaires. Jeff Smith a publiquement exprimé sa lassitude face à cette nouvelle annulation, tout en indiquant garder espoir qu'un nouveau studio reprenne le projet, les droits restant toutefois la propriété de Netflix.

Sur le plan collectionneur, cette absence répétée d'adaptation a un effet direct et paradoxal : la cote de Bone #1 et des premiers numéros n'a jamais bénéficié du pic spéculatif que connaissent généralement les comics juste avant la sortie d'un film (à l'image de ce qui s'observe sur d'autres séries adaptées au cinéma ou en streaming). La valorisation de Bone repose donc presque exclusivement sur des fondamentaux propres au marché du comic book : rareté du tirage d'origine, réputation critique bâtie sur plus de trois décennies, et demande constante de collectionneurs passionnés plutôt que sur un engouement ponctuel lié à l'actualité audiovisuelle. Autrement dit, sa valeur est structurelle plutôt que spéculative, ce qui en fait un profil de collection relativement stable dans le temps.

À noter également, pour les amateurs de produits dérivés, que la marque Resaurus a édité deux vagues de figurines Bone en 1996 puis 2001, suivies d'une nouvelle série signée Dark Horse en 2007. Le studio Telltale Games a par ailleurs développé deux épisodes de jeu vidéo point-and-click adaptés de la série entre 2005 et 2006 ("Out from Boneville" et "The Great Cow Race"), aujourd'hui retirés de la vente depuis la fermeture du studio en 2018. Ces objets dérivés restent aujourd'hui des curiosités de collection périphériques, sans impact significatif sur la cote des comics originaux eux-mêmes.

Guide d'achat : comment collectionner intelligemment les comics Bone

Collectionner Bone demande une approche différente de celle des super-héros classiques, en raison de son historique d'auto-édition et de ses multiples retirages. Voici les points de vigilance essentiels avant d'investir dans la série :

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin dans le suivi de leur collection au fil des acquisitions, l'application de gestion de collection de comics permet de centraliser numéros possédés, grades et estimations en un seul endroit, un outil particulièrement utile pour des séries à l'historique éditorial aussi complexe que celui de Bone.

Foire aux questions

Bone a été créé, écrit et dessiné par Jeff Smith, qui a fondé sa propre maison d'édition, Cartoon Books, pour publier le premier numéro en juillet 1991 au prix de 2,95 dollars.
La série originale compte 55 numéros, parus de manière irrégulière entre juillet 1991 et juin 2004, principalement via Cartoon Books, avec une parenthèse chez Image Comics pour les numéros 21 à 27 en 1995.
Le tout premier tirage de Bone #1 se distingue par un logo Bone imprimé en rouge sur la couverture. La série a été rééditée plus de dix fois depuis 1991, avec des logos et des couleurs différentes sur les retirages ultérieurs.
Non. Malgré des tentatives chez Nickelodeon (fin des années 90), Warner Bros. Pictures (2008-2016) et Netflix (annoncée en 2019, annulée en avril 2022), aucune adaptation cinématographique ou télévisée de Bone n'a jamais été menée à son terme.
Bone #1 en premier tirage bénéficie d'une distribution d'origine très faible, typique de l'auto-édition du début des années 90, combinée à la reconnaissance critique exceptionnelle acquise par la série depuis (dix Eisner Awards, onze Harvey Awards). Un exemplaire certifié CGC 9.8 a atteint 15 000 dollars, contre 2,95 dollars au prix de vente initial.