Le numéro clé absolu de la série Bone de Jeff Smith est le Bone #1 (Cartoon Books, juillet 1991), reconnaissable à son logo rouge en première impression : une copie CGC 9.8 s'est vendue 15 000 $ en 2024, un record pour la série. Derrière lui, les numéros #2 (première apparition de Thorn), #3 (première apparition de Kingdok, historiquement plus recherché que le #1 à l'époque) et le tout dernier numéro, #55, complètent le noyau dur des tirages à surveiller. Le reste de la valeur du personnage se joue surtout sur les éditions et tirages spéciaux plutôt que sur une flambée liée à un film, puisque Bone n'a jamais eu d'adaptation cinéma ou série diffusée à ce jour.
Il existe peu de séries de comics indépendantes des années 1990 qui aient traversé trois décennies sans jamais perdre leur public, et encore moins qui aient été portées d'un bout à l'autre par un seul auteur, sur son propre compte, sans studio derrière lui. Bone est de celles-là. Jeff Smith a écrit, dessiné et encré chacune des 1 300 pages de la série en solo, de juillet 1991 à juin 2004, en autoéditant chaque fascicule sous sa propre structure, Cartoon Books. Ce simple fait éditorial explique une bonne partie de ce qui rend certains numéros difficiles à trouver aujourd'hui : les tirages initiaux, notamment celui du numéro 1, étaient ceux d'un éditeur indépendant sans réseau de distribution comparable à celui de Marvel ou DC, distribué presque confidentiellement dans les comic shops en 1991.
Pour un collectionneur qui découvre la série via ses rééditions couleur Scholastic ou via l'intégrale noir et blanc, la question la plus fréquente est simple : quels numéros originaux valent réellement la peine d'être traqués, et pourquoi ? Ce guide répond point par point, en s'appuyant uniquement sur des faits éditoriaux vérifiables et sur les ventes et cotes CGC réellement documentées, sans inventer un seul chiffre.
On y détaillera l'histoire éditoriale de la série, les numéros qui portent les premières apparitions des personnages centraux de l'univers de Boneville, le cas particulier du passage chez Image Comics au milieu des années 1990, et la question récurrente des adaptations avortées, qui distingue Bone de la plupart des comics-cultes dont la cote explose après un film.
Bone, l'épopée indépendante qui a changé la bande dessinée jeunesse
Bone #1 sort en juillet 1991, en bimestriel, au prix de couverture de 2,95 $, pour 28 pages en noir et blanc. L'histoire suit trois cousins, Fone Bone, Smiley Bone et Phoney Bone, chassés de leur ville natale de Boneville et séparés dans un désert avant que Fone Bone ne trouve refuge dans une vallée peuplée de créatures fantastiques. Le trait de Smith, hérité autant de Walt Kelly (Pogo) que de Carl Barks (l'univers Disney des canards), tranche immédiatement avec l'offensive « grim and gritty » qui domine alors le marché du comic book américain au début des années 1990. Cette singularité graphique et tonale est précisément ce qui a construit, dès les premiers numéros, un lectorat fidèle et une image de série culte plutôt que de simple produit de niche.
La production reste entièrement artisanale pendant plusieurs années : Smith écrit, dessine, encre et gère lui-même la distribution via Cartoon Books, ce qui finit par le déborder au point qu'il demande à son épouse, Vijaya Iyer, de quitter son emploi dans la tech pour prendre la présidence de Cartoon Books et gérer l'aspect commercial de la série. Cette organisation à taille humaine, sans les moyens promotionnels d'un grand éditeur, est la raison structurelle pour laquelle les tout premiers numéros n'ont jamais été imprimés en masse : on est loin des tirages millionnaires des comics mainstream de la même période.
Fait notable dans l'histoire de la série : entre décembre 1995 et 1997, la publication de Bone bascule chez Image Comics pour les numéros #21 à #27, avant de revenir chez Cartoon Books pour la suite et la fin de la série. Ce court passage chez un éditeur tiers, en pleine explosion du marché indépendant post-fondation d'Image, crée une rupture éditoriale ponctuelle dans le tirage de la série qui intéresse aujourd'hui les collectionneurs qui cherchent à assembler un run complet avec toutes ses variations de logo d'éditeur.
La série se conclut avec le numéro #55 en juin 2004, après treize ans de parution irrégulière. Au total, Bone aura remporté dix prix Eisner et onze prix Harvey, une moisson qui reste, encore aujourd'hui, l'une des plus impressionnantes de l'histoire du comic book indépendant américain. La même année, le magazine Time qualifie la série de « meilleur roman graphique tous publics jamais publié » sous la plume du critique Andrew Arnold, une reconnaissance critique qui a largement dépassé le cercle des lecteurs de comics et a fait entrer Bone dans les rayons de littérature jeunesse aux États-Unis.
C'est justement cette bascule vers le grand public qui change la donne commerciale de la série : en 2004, Cartoon Books publie une intégrale en un volume, « Bone: The Complete Cartoon Epic in One Volume », qui reprend en noir et blanc l'intégralité des 55 numéros et remporte l'Eisner Award du meilleur recueil en 2005. Puis, entre 2005 et 2009, l'imprint Graphix de Scholastic republie la série en neuf tomes couleur, colorisés par Steve Hamaker, à commencer par « Out from Boneville » qui regroupe les six premiers numéros originaux. C'est cette version colorisée, largement diffusée dans les écoles et bibliothèques américaines, qui a fait connaître Bone à toute une génération de lecteurs nés après la parution originale des comic books — et c'est ce même lectorat, aujourd'hui adulte, qui alimente la demande actuelle pour les fascicules d'origine en noir et blanc.
Les numéros clés de la série Bone
Bone #1 (1ère impression)
Le tout premier numéro de la série introduit d'un coup les trois cousins Bone, le Dragon Rouge, les Rat Creatures et Ted la mouche-luciole. Il se reconnaît à son logo « Bone » imprimé en lettrage rouge sur la couverture ; les impressions ultérieures utilisent d'autres couleurs de logo, ce qui rend l'identification relativement simple pour un acheteur attentif. La distribution d'origine, typique d'un tout jeune éditeur indépendant sans réseau national, a été très restreinte, ce qui explique la rareté actuelle du tirage en très haut grade.
Bone #1 (2e impression)
Face à la demande, Cartoon Books réimprime rapidement le numéro 1, avec un logo de couleur différente du rouge d'origine et une mention de tirage modifiée dans les pages intérieures. Ce deuxième tirage reste nettement plus facile à authentifier que le premier mais demeure lui-même difficile à dénicher en très haut grade, la série n'ayant jamais bénéficié d'une distribution comparable à celle des gros éditeurs de l'époque. C'est souvent la porte d'entrée choisie par les collectionneurs qui veulent posséder un Bone #1 d'époque sans viser le tirage originel.
Bone #2
Ce deuxième numéro marque l'entrée en scène de Thorn, la jeune héroïne qui deviendra l'un des piliers narratifs de toute la saga aux côtés de Fone Bone, et dont le destin structure l'intrigue jusqu'au dénouement final de la série. Comme pour le numéro 1, le tirage d'origine reste un fascicule confidentiel d'éditeur indépendant, ce qui en fait une pièce recherchée par les collectionneurs qui construisent un run des toutes premières apparitions de personnages plutôt que de se limiter au seul numéro 1.
Bone #3
Le numéro 3 introduit Kingdok, le chef redouté des Rat Creatures et l'un des antagonistes les plus marquants de la mythologie de Boneville. Fait intéressant pour l'histoire du marché de la série : selon les spécialistes du secteur, ce numéro a historiquement été, à sa sortie, encore plus recherché que le numéro 1 lui-même par les premiers lecteurs, avant que la hiérarchie de valeur ne se rééquilibre au profit du numéro 1 avec le recul et la place centrale que ce dernier occupe comme point de départ de la série.
Bone #5
Ce numéro introduit Lucius Down, le tenancier bourru de la taverne de Barrelhaven, personnage récurrent qui sert de point d'ancrage social à l'intrigue dans la vallée, et développe le rôle de Grandma Ben dans la trame narrative. Comme les numéros 2 et 3, il fait partie du bloc des tout premiers fascicules de 1991-1992 qui composeront ensuite l'arc « Out from Boneville » une fois republiés en volume relié, et qui restent aujourd'hui les plus difficiles à réunir en collection complète sous leur forme originale de comic book.
Bone #21 (Image Comics)
Entre les numéros #21 et #27, la série change temporairement de logo d'éditeur : elle est distribuée par Image Comics avant de repasser sous la bannière Cartoon Books pour le reste de sa parution. Ce numéro #21, premier de cette parenthèse Image, est recherché par les collectionneurs qui veulent réunir un run complet avec toutes les variations d'éditeur de l'histoire de Bone, une particularité éditoriale assez rare pour une série entièrement écrite et dessinée par un seul créateur du début à la fin.
Bone #55
Le numéro qui clôt treize ans de publication et l'intégralité de l'arc narratif de la vallée de Boneville. Comme c'est souvent le cas pour les derniers numéros de séries indépendantes marquantes, ce fascicule de fin de série intéresse particulièrement les collectionneurs qui veulent posséder le run complet dans son intégrité éditoriale, du premier au dernier numéro publié par Cartoon Books.
Wizard Ace Edition #12 : Bone
Cette édition Ace du magazine Wizard reproduit le numéro 1 de Bone dans le cadre du programme promotionnel du magazine, avec un tirage annoncé sous la barre des 5 000 exemplaires. Il ne s'agit pas d'un numéro canonique de la série mais d'un objet de collection à part entière, distinct dans son numéro et son intérieur, prisé des collectionneurs spécialisés dans les éditions promotionnelles des années Wizard Magazine plutôt que des lecteurs cherchant uniquement le run principal.
Bone: Out from Boneville (1ère édition couleur)
Premier des neuf tomes de la republication couleur qui a introduit Bone à un public massivement plus large que celui des comic shops, via les librairies et bibliothèques scolaires américaines. Cette édition n'est pas un objet spéculatif au sens des fascicules originaux, mais elle joue un rôle direct dans la valeur actuelle des numéros 1991 : c'est elle qui a créé, quinze à vingt ans plus tard, la vague de nouveaux collectionneurs adultes qui recherchent aujourd'hui les fascicules noir et blanc d'origine.
Bone: The Complete Cartoon Epic in One Volume
Ce pavé de plus de 1 300 pages, publié l'année même de la fin de la série, réunit pour la première fois l'intégralité des 55 numéros en un seul volume noir et blanc. Il remporte l'Eisner Award du meilleur recueil en 2005, consacrant Bone comme œuvre de référence du roman graphique américain. Le premier tirage de cette intégrale, aujourd'hui épuisé dans son édition d'origine, reste recherché par les collectionneurs qui privilégient l'expérience de lecture noir et blanc originale à la colorisation ultérieure de Steve Hamaker.
Adaptations avortées : pourquoi Bone n'a jamais explosé au cinéma (et ce que ça change pour la cote)
Contrairement à la plupart des comics-cultes dont la valeur bondit après l'annonce ou la sortie d'un film, Bone présente un cas particulier : la série a fait l'objet de tentatives d'adaptation à répétition depuis la fin des années 1990, sans qu'aucune n'ait jamais abouti à une diffusion. Nickelodeon envisage un premier projet de film à la fin des années 1990, que Jeff Smith lui-même refuse. Warner Bros. reprend le dossier entre 2008 et 2016, avec plusieurs versions de scénario et le réalisateur Mark Osborne (le futur réalisateur du « Petit Prince ») un temps rattaché au projet, sans que le film ne voie jamais le jour.
La tentative la plus aboutie reste celle de Netflix : une série animée est officiellement annoncée en 2019, avec Jeff Smith lui-même impliqué dans l'écriture du premier épisode aux côtés de l'animateur James Baxter. Le projet avance jusqu'au stade des animatiques et des storyboards durant l'été 2021, avant d'être brutalement annulé en avril 2022 dans le cadre d'une restructuration interne de Netflix Animation. Début 2023, les droits d'adaptation restent détenus par Netflix tandis que Jeff Smith cherche à relancer le projet auprès d'autres studios, sans qu'aucune annonce officielle n'ait suivi depuis.
Pour un collectionneur, cette absence répétée d'adaptation à l'écran a une conséquence directe et assez rare sur ce type de série culte : la cote de Bone #1 et des autres numéros clés n'a jamais été portée par un pic spéculatif lié à un film ou une série télévisée, contrairement à ce qu'on observe régulièrement sur des comics de super-héros dès l'annonce d'un casting. La demande actuelle repose donc presque exclusivement sur trois moteurs organiques et plus stables dans le temps : la reconnaissance critique historique de la série (dix Eisner Awards, onze Harvey Awards), la rareté structurelle des tout premiers tirages autoédités de 1991-1992, et l'effet de nostalgie des lecteurs devenus adultes qui ont découvert la série via les éditions couleur Scholastic des années 2005-2009. C'est une dynamique de collection plus proche de celle d'un roman graphique classique que de celle d'un comic book porté par le box-office, ce qui explique aussi pourquoi les écarts de prix entre grades restent, en comparaison d'autres séries phares des années 1990, relativement progressifs plutôt que soumis à des sauts brutaux.
Guide d'achat : comment collectionner Bone intelligemment
- Vérifiez systématiquement la couleur du logo sur le numéro 1. Le premier tirage se reconnaît à son lettrage « Bone » en rouge sur la couverture ; toute autre teinte signale une réimpression, moins rare mais toujours difficile à trouver en haut grade.
- Contrôlez la mention de tirage dans les pages intérieures. Au-delà de la couleur du logo, l'indicia (la page de mentions légales à l'intérieur du fascicule) précise en général le numéro d'impression : un réflexe indispensable avant tout achat d'un numéro 1 ou 2 vendu comme « 1ère édition ».
- Ne négligez pas les numéros 2, 3 et 5 dans votre recherche. Le marché se concentre souvent sur le seul numéro 1, alors que les tirages des numéros 2 à 5, tout aussi restreints à l'époque, portent les premières apparitions de Thorn, Kingdok et Lucius Down.
- Privilégiez l'état plutôt que la quantité si votre budget est limité. Sur une série où l'essentiel de la valeur d'un exemplaire se joue à la marge entre deux grades voisins, mieux vaut un seul numéro 1 bien conservé qu'une pile de fascicules abîmés. Pour comprendre précisément ce que change une différence de grade sur la cote, notre comparatif CGC 9 vs 9.8 détaille l'écart de valeur entre ces deux paliers.
- Distinguez bien les fascicules originaux des rééditions couleur Scholastic. Les tomes Graphix en couleur, très répandus en occasion, sont d'excellentes portes d'entrée pour lire la série mais n'ont pas la valeur de collection des comic books noir et blanc de 1991-2004.
- Repérez la parenthèse Image Comics (#21-#27). Si vous visez un run complet, ces numéros publiés par Image entre fin 1995 et 1997 méritent une attention particulière car ils rompent la continuité visuelle du logo Cartoon Books sur l'étagère.
- Ne confondez pas Bone avec ses dérivés, comme « Rose ». Le préquel « Rose », écrit par Jeff Smith et peint par Charles Vess, publié en trois volumes entre 2000 et 2002, est une œuvre à part entière qui ne fait pas partie de la numérotation principale de la série.
- Suivez le marché avant d'acheter au coup par coup. Faire chiffrer une estimation avant d'acheter ou de vendre reste le meilleur réflexe sur une série où les écarts entre grades voisins peuvent représenter plusieurs milliers de dollars ; c'est justement ce que permet notre estimation gratuite basée sur les ventes eBay réelles.
- Organisez votre collection dès le premier achat. Sur une série longue de 55 numéros étalée sur treize ans de parution irrégulière, garder une trace précise de ce que vous possédez (tirage, état, source d'achat) évite les doublons et facilite la revente ; notre application de gestion de collection est pensée pour ce type de suivi sur le long terme.