Les relevés de sommaires dont nous disposons s'arrêtent à la fin des années 1990 et ne décrivent pas le catalogue de Delcourt : nous n'affirmerons donc rien de précis sur ses collections. Ce qui se dit en revanche sans risque, c'est en quoi une production située hors des deux grands catalogues américains se collectionne autrement, en volumes refermés plutôt qu'en séries à compléter, avec une disponibilité commandée par les tirages et non par la numérotation.
Vous rangez peut-être, dans la même pièce, deux objets qui n'ont presque rien en commun : d'un côté des piles de revues de kiosque, numérotées, interchangeables au premier regard, dont il manque toujours trois numéros ; de l'autre quelques volumes de séries dites indépendantes, achetés en librairie, complets en eux-mêmes, et qui ne vous disent pas ce qu'il faudrait acheter ensuite. Cet article porte sur le second rayon, et sur la façon dont il déjoue les réflexes acquis sur le premier.
Comme toujours sur ce guide, seules les informations vérifiées (créateurs, numéros, dates) sont affirmées ; l'analyse est la nôtre, sans reproduction de planche ni de dialogue protégé.
Pourquoi cet article commence par ce qu'il ignore
Nos relevés de sommaires français couvrent une période qui se referme à la fin des années 1990 : la publication la plus tardive que nous puissions citer sans hésiter est une collection lancée en 1997. Tout ce qui vient après est hors du champ de ce que nous avons mesuré. Pour un éditeur contemporain, cela signifie une chose simple et qu'il vaut mieux dire franchement : nous ne disposons d'aucun relevé numéro par numéro, d'aucune date de parution vérifiée, d'aucun nom de collection que nous puissions garantir.
Nous n'allons donc pas réciter un catalogue de mémoire. Les listes que l'on trouve en ligne sur les maisons récentes sont souvent incomplètes ou recopiées les unes sur les autres, et sur plusieurs points les sources divergent : la date exacte d'ouverture d'une collection, le nombre de volumes réellement parus avant l'arrêt, le statut d'un recueil présenté comme intégrale. Une fiche d'éditeur qui affirmerait tout cela avec aplomb vous rendrait un mauvais service, parce que vous achèteriez ou laisseriez passer un exemplaire sur la foi d'un détail faux.
Cette limite n'est pas un aveu d'impuissance, c'est le sujet. Elle désigne exactement l'endroit où le collectionneur français se trouve seul : devant une production récente, abondante, mal recensée, dont personne n'a encore établi la liste de référence comme on a fini par établir celle des grandes revues du kiosque. La bonne question n'est donc pas « que contient le catalogue », mais « comment travaille-t-on quand le catalogue n'existe pas encore ».
Ce que le mot « indépendant » dit, et ce qu'il ne dit pas
Le mot sert en français à désigner, par commodité, tout ce qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre des deux grands catalogues de super-héros américains. C'est une définition par soustraction, et elle met dans le même sac des choses très différentes : des séries d'auteur publiées par de petites structures, des titres portés par une maison américaine de taille respectable, des récits de genre sans costume, des travaux signés par des dessinateurs venus de la bande dessinée européenne. Les frontières bougent selon qui parle, et là encore les sources divergent sur ce qu'il faut ranger où.
Pour la collection, cette étiquette n'est pourtant pas vide de sens. Elle prédit une chose : l'absence d'un fil éditorial continu et surveillé. Dans notre relevé de kiosque, les grandes revues avançaient d'un numéro par mois pendant des années, et cette régularité donnait au collectionneur une colonne vertébrale, des repères, une liste de manques évidente. Une production hors de ces catalogues n'a presque jamais ce ruban continu : elle avance par objets, chacun décidé séparément, parfois interrompu sans avertissement.
Du sommaire d'anthologie au volume refermé
Le relevé que nous avons dépouillé montre à quel point la logique du kiosque était celle de l'anthologie. Une revue comme Ombrax a dépassé les deux cents livraisons en empilant des histoires de provenances diverses, et nos données ne conservent qu'un seul titre d'épisode par numéro alors que le fascicule en contenait souvent plusieurs. Le sommaire réel restait à ouvrir pour le connaître, et c'est encore vrai aujourd'hui quand on achète un lot : le contenu exact d'un numéro se vérifie sur l'exemplaire, pas sur une fiche.
Un volume de série indépendante fonctionne à l'inverse. Il annonce son contenu sur sa quatrième de couverture, il regroupe un arc entier, et il se referme. Vous savez ce que vous achetez avant de l'ouvrir, ce qui supprime d'un coup la principale incertitude du kiosque. En échange, vous perdez le plaisir et l'utilité de la découverte : plus de rubrique de courrier, plus d'histoire secondaire qui vous fait essayer un personnage, plus de pages rédactionnelles qui datent et situent l'objet. L'objet est plus clair, et il raconte moins sur son époque.
Collectionner sans série à compléter
Le moteur de la collection de revues, c'est le trou. Vous avez les deux tiers d'un ensemble, vous connaissez la liste des manques, vous chassez. La bascule de 1989 sur Strange illustre bien à quoi ce travail ressemble : la maison lyonnaise s'arrête au numéro 228, la suivante reprend au 229 sans remettre le compteur à zéro, et le collectionneur doit comprendre cette continuité pour ne pas croire qu'il lui manque une série entière. Tout est affaire de rangs et de bornes.
Une série moderne en volumes ne vous offre pas ce moteur. Il n'y a pas de rang à aligner jusqu'à l'épuisement, et quand l'ensemble s'arrête parce que les auteurs ont terminé, il est terminé : votre rayon est complet et il le restera. Beaucoup de collectionneurs venus du kiosque vivent mal ce vide, puis le trouvent reposant. Pratiquement, cela déplace l'effort : vous ne chassez plus un numéro, vous choisissez des ensembles, et la seule décision qui compte vraiment devient celle du périmètre que vous vous fixez.
La disponibilité se joue sur le tirage, pas sur le numéro
Dans le corpus de kiosque, la rareté suit des règles lisibles : les premières livraisons d'une revue ont été imprimées quand personne ne savait si elle marcherait, les dernières quand les ventes chutaient, et ce sont ces deux bouts qui manquent dans les lots. La forme même de la série indique où chercher la difficulté.
Pour une production récente en volumes, l'indicateur n'est plus le rang mais l'histoire industrielle de l'objet : combien d'exemplaires ont été imprimés, et surtout a-t-il été réimprimé. Un volume réimprimé plusieurs fois reste disponible longtemps et n'a aucune raison de devenir difficile à trouver. Un volume tiré une seule fois, sur une série arrêtée tôt, peut disparaître du circuit en quelques saisons sans que rien, ni sa place dans la série ni son aspect, ne l'ait annoncé. C'est une rareté invisible, et elle rend la veille plus utile que la chasse.
Conséquence directe sur la méthode : quand un volume vous intéresse et qu'il est en rayon, la question n'est pas de savoir s'il vaudra quelque chose, mais de savoir si vous le retrouverez. Le plus souvent, pour une série en cours chez un éditeur actif, la réponse est oui. Pour un titre discret dont vous n'entendez parler nulle part, personne ne peut vous le garantir.
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Les champs qui servent à décrire un fascicule de kiosque sont le titre de la revue, le numéro, le mois de parution, la maison d'édition. Ce quadruplet suffit à identifier sans ambiguïté la quasi-totalité de notre relevé, et il se remplit vite quand on a une pile devant soi.
Pour un volume indépendant, deux de ces quatre champs deviennent fragiles. Le numéro n'est plus un rang dans une série longue mais un tome dans un découpage français qui peut ne pas suivre le découpage d'origine, et il faut donc noter le découpage lui-même, c'est-à-dire ce que le volume contient. La date de parution, elle, compte moins que l'indication d'édition ou de réimpression, souvent imprimée en petits caractères sur une page intérieure, et qui est la seule chose qui distingue deux exemplaires par ailleurs identiques. Un inventaire sérieux ajoute donc une ligne pour le contenu et une ligne pour l'édition, faute de quoi vous aurez un catalogue qui ne vous sert à rien le jour où vous voudrez vendre ou assurer.
Chercher un titre dont vous ignorez le nom français
Le relevé de kiosque est plein de titres qui n'existent qu'en français, inventés par les éditeurs pour leur public, et plein d'homonymes qui piègent la recherche : une revue nommée Hulk paraît chez une maison dans les années soixante-dix, une autre du même nom chez une autre quinze ans plus tard. Le réflexe à prendre est le même aujourd'hui qu'alors : un nom seul n'identifie rien, il faut y joindre l'éditeur et l'année.
Sur les séries récentes, la difficulté est différente et plus traîtresse. Le titre français peut être une traduction, une transposition, ou le titre original conservé tel quel, et les habitudes varient d'une maison à l'autre, voire d'une collection à l'autre chez la même maison. Nous nous garderons d'affirmer quelle règle s'applique où, parce que nos relevés ne la portent pas. En pratique, cherchez par le nom des auteurs plutôt que par le titre : c'est le couple scénariste et dessinateur qui reste stable d'un pays à l'autre, et c'est lui qui vous mènera à la bonne série quand le titre vous échappe.
Conserver des volumes, ce n'est pas conserver des revues
Ce que nous avons mesuré du kiosque, le format court, le papier bon marché, les deux agrafes, dicte une conservation que les collectionneurs connaissent bien : à plat, à l'abri de la lumière, par piles basses, en acceptant que le papier jaunisse de toute façon. L'ennemi est la pliure et la rouille des agrafes.
Un volume relié ou broché vieillit autrement. Il tient debout, donc on le range debout, et c'est là que le dos travaille : couché trop longtemps sous d'autres, un brochage se déforme ; debout mais mal serré, il gondole. Les surfaces imprimées en aplats sombres marquent au moindre frottement, ce qui rend le défaut de manipulation plus visible que sur une couverture de revue imprimée en traits. Enfin, le papier épais et couché de ces éditions ne jaunit pas comme le papier de presse, mais il se marque définitivement là où il a pris l'humidité. Pour un rayon mixte, la conclusion est pratique : ne rangez pas les deux ensembles de la même façon, et ne les empilez pas l'un sur l'autre.
Ne pas manquer une parution, sans y passer ses soirées
Le kiosque réglait ce problème tout seul : la revue revenait chaque mois au même endroit, et le seul risque était d'arriver trop tard dans le mois. Nos relevés montrent d'ailleurs des séries interrompues autour de la vingtaine ou de la trentaine de livraisons, et pour celles-là le collectionneur de l'époque ne savait pas qu'il tenait les dernières.
Aujourd'hui, le risque a changé de forme : ce n'est plus le numéro qui échappe, c'est l'existence de la série. Une parution discrète, sans adaptation audiovisuelle pour la porter, peut sortir et s'arrêter sans jamais traverser votre champ de vision. Trois habitudes réduisent ce risque sans effort démesuré. Suivre les auteurs que vous aimez plutôt que les personnages, car c'est le nom au générique qui vous préviendra. Regarder, une fois par trimestre, les annonces de l'éditeur dont vous possédez déjà plusieurs volumes, parce qu'une maison a un goût et qu'il se répète. Et noter dans votre inventaire les séries en cours avec le tome atteint, afin qu'un ensemble resté inachevé chez vous se signale de lui-même.
Si votre rayon mélange déjà des revues de kiosque et des volumes récents, la remise en ordre vaut la peine d'être faite une fois pour de bon : séparez les deux ensembles, décrivez-les avec des champs différents, et cessez de leur appliquer la même grille de valeur.
Questions fréquentes
Parce que nos relevés de sommaires s'arrêtent à la fin des années 1990 et ne couvrent pas les éditeurs contemporains. Nous pourrions recopier une liste trouvée ailleurs, mais nous ne pourrions pas la vérifier, et sur plusieurs points les sources divergent. Mieux vaut une méthode solide qu'un inventaire approximatif sur lequel vous fonderiez un achat.
Oui, mais pas selon les règles du kiosque. Ce n'est pas le rang du volume qui compte, c'est le tirage et l'existence ou non d'une réimpression. Un titre discret, arrêté tôt, imprimé une seule fois, quitte le circuit sans prévenir. Un volume plusieurs fois réimprimé reste accessible longtemps, quelle que soit sa place dans la série.
Ajoutez deux colonnes. La première décrit ce que le volume contient, car le découpage français ne reproduit pas forcément celui d'origine. La seconde note l'indication d'édition ou de réimpression imprimée à l'intérieur, qui est souvent le seul élément distinguant deux exemplaires d'allure identique. Sans ces deux lignes, votre fichier ne vous servira pas le jour de la revente.
Non, et surtout pas empilés ensemble. Les fascicules agrafés se conservent couchés, par piles basses, leur faiblesse étant la pliure et les agrafes. Les volumes brochés se tiennent debout et bien serrés, sous peine de dos déformé ou gondolé. Leur papier couché ne jaunit pas comme le papier de presse, mais garde la trace de la moindre humidité.
Par les auteurs. Le couple scénariste et dessinateur ne change pas d'un pays à l'autre, alors que le titre peut être traduit, transposé ou conservé en anglais selon les habitudes de la maison. Recherchez le nom du dessinateur, puis vérifiez sur l'exemplaire lui-même ce qu'il contient avant d'acheter, comme pour un sommaire de revue.