Pour offrir un premier comics à un adulte qui n'en a jamais lu, partez de ce qu'il aime déjà en roman, en série ou au cinéma, pas des super-héros. Un amateur de polar : Criminal (Brubaker et Phillips) ou Batman: Year One (Miller et Mazzucchelli). Un lecteur de science-fiction : Saga (Vaughan et Staples) ou Y: The Last Man (Vaughan et Guerra). Un amateur de fantastique : Sandman (Gaiman). Un lecteur de récits vrais : Maus (Spiegelman). S'il veut des super-héros : All-Star Superman (Morrison et Quitely) ou Hawkeye (Fraction et Aja). Offrez un recueil (le premier tome d'une série, ou un récit complet), jamais un fascicule isolé ni un omnibus de mille pages. Et évitez tout ce qui commence au milieu d'une continuité.
Offrir un comics à quelqu'un qui n'en lit pas, c'est faire un pari sur deux choses à la fois : le récit doit lui plaire, et la forme doit lui paraître naturelle. La seconde est la plus fragile. Un adulte qui ouvre son premier comics ne sait pas dans quel ordre lire les cases, ne connaît pas les codes, et décroche vite si la première page lui demande de connaître trente ans d'histoire. Le bon cadeau est celui qui ne lui pose aucune de ces difficultés.
Ce guide ne s'adresse pas à qui veut faire plaisir à un collectionneur : pour un lecteur aguerri, les règles sont inverses, et nos idées de cadeaux pour collectionneur en traitent. Il ne s'adresse pas non plus à qui débute pour soi : notre guide du collectionneur débutant s'en charge. Ici, la personne qui reçoit n'a rien demandé. Il faut lui donner envie.
La règle de départ : partir des goûts, pas du genre « comics »
L'erreur la plus répandue consiste à penser « comics » comme on penserait à un genre. Ce n'est pas un genre, c'est un support, comme le roman ou le film. On y trouve du polar, de la science-fiction, de l'horreur, du témoignage, de la comédie sentimentale, et aussi des super-héros. Pour un premier cadeau, le personnage costumé est souvent le plus mauvais point d'entrée, parce qu'il traîne derrière lui des décennies de continuité.
Posez-vous donc d'abord la question que vous vous poseriez pour un livre. Qu'est-ce que cette personne lit, regarde, écoute ? Quel est le dernier roman ou la dernière série dont elle vous a parlé avec enthousiasme ? La réponse vous oriente vers une famille de récits, et chaque famille a ses portes d'entrée évidentes.
Pour l'amateur de polar et de récit noir
Criminal
Une série d'histoires criminelles indépendantes les unes des autres, qui partagent une ville et quelques personnages. Cambrioleurs, flics fatigués, dettes de jeu : rien de super-héroïque, tout du roman noir.
Batman: Year One, de Frank Miller et David Mazzucchelli, publié en 1987 dans Batman #404 à #407, est le seul récit de super-héros à recommander sans réserve à un amateur de polar. Quatre chapitres, une ville corrompue, un commissaire Gordon intègre dans une police pourrie, un justicier qui débute et se trompe. Aucune connaissance préalable n'est nécessaire, et le récit tient en un volume mince.
Sin City, de Frank Miller, est l'autre grande option, à réserver à un lecteur qui apprécie le style très appuyé, le noir et blanc contrasté et une violence sans détour. Notre ordre de lecture de Sin City indique par quel tome commencer. Plus largement, notre guide pour aborder Frank Miller aide à choisir entre ses récits.
Pour le lecteur de science-fiction
Saga
Deux soldats de camps ennemis tombent amoureux, ont un enfant et fuient une guerre galactique. Le récit est raconté par leur fille. Humour, violence, sexualité, vie de famille : c'est une série pour adultes, au sens plein.
Y: The Last Man, de Brian K. Vaughan et Pia Guerra, publié de 2002 à 2008 en soixante numéros, part d'une prémisse limpide : tous les mammifères mâles de la planète meurent en même temps, sauf un jeune homme et son singe. Le récit est complet, ce qui le rend idéal pour un cadeau : on sait que l'histoire a une fin.
Descender, de Jeff Lemire et Dustin Nguyen (2015), plaira à qui aime la science-fiction mélancolique : un jeune robot en fuite dans une galaxie où les machines sont traquées. Les aquarelles de Nguyen rassurent un lecteur qui craint le style trop chargé des comics.
Paper Girls, de Vaughan et Cliff Chiang (2015-2019), conviendra à qui a aimé les séries de science-fiction nostalgiques des années 1980 : quatre jeunes livreuses de journaux prises dans une guerre temporelle.
Pour l'amateur de fantastique et d'horreur
Sandman, de Neil Gaiman, publié de 1989 à 1996 en soixante-quinze numéros, reste la porte d'entrée la plus sûre pour un lecteur de littérature. Le maître des rêves, prisonnier pendant des décennies, reconstruit son royaume. Certains arcs sont des nouvelles autonomes, d'autres une longue fresque. Un amateur de Gaiman romancier s'y sent immédiatement chez lui. Pour un premier contact, le premier tome peut dérouter par son ton horrifique ; le deuxième ou un recueil de nouvelles peuvent mieux convenir à certains lecteurs.
Locke & Key, de Joe Hill et Gabriel Rodríguez (à partir de 2008), raconte une famille installée dans une maison où des clés ouvrent des portes impossibles. Le récit est fermé, accessible, et rappelle les romans fantastiques familiaux.
Pour un amateur d'horreur plus franche, Something is Killing the Children, de James Tynion IV et Werther Dell'Edera (2019), est l'un des titres les plus efficaces des dernières années. Notre guide pour commencer les comics d'horreur détaille les autres options, par sous-genre.
Pour le lecteur de récits vrais et de témoignages
Maus, d'Art Spiegelman, récompensé par un prix Pulitzer spécial en 1992, est le cadeau le plus sûr qui soit pour un adulte qui « ne lit pas de BD ». L'auteur y recueille le témoignage de son père, survivant d'Auschwitz, en représentant les Juifs en souris et les nazis en chats. C'est un livre d'histoire, de mémoire et de relation père-fils, qui a changé la manière dont on regarde le support.
Pour un lecteur qui aime l'intime plutôt que l'Histoire, Daytripper, des frères Fábio Moon et Gabriel Bá (2010), raconte la vie d'un homme à travers dix morts possibles, chacune à un âge différent. Blankets, de Craig Thompson (2003), est un récit autobiographique de premier amour et de foi perdue. Aucun des deux n'a besoin de la moindre culture du comics.
Pour qui veut quand même des super-héros
Certains destinataires veulent précisément ce que le cinéma leur a montré. Il faut alors choisir des récits complets, écrits pour être lus sans bagage.
- All-Star Superman, de Grant Morrison et Frank Quitely (douze numéros, 2005-2008) : Superman condamné, qui consacre sa dernière année à accomplir l'impossible. Le plus beau récit du personnage, et le plus accessible.
- Watchmen, d'Alan Moore et Dave Gibbons (douze numéros, 1986-1987) : le grand roman du genre. À réserver à un lecteur patient, qui aime les livres denses. Notre guide pour aborder Alan Moore en explique les clés.
- Hawkeye, de Matt Fraction et David Aja (2012) : un archer sans pouvoirs, ses voisins, son chien. Drôle, inventif dans la mise en page, et totalement indépendant du reste.
- Ms. Marvel, de G. Willow Wilson et Adrian Alphona (2014) : une adolescente du New Jersey qui découvre ses pouvoirs. Idéal pour un jeune adulte.
- Marvels, de Kurt Busiek et Alex Ross (1994) : l'histoire de l'univers Marvel vue par un photographe de presse. Le meilleur moyen de comprendre la mythologie sans lire des centaines de numéros.
Le format : ce qu'il faut offrir, et ce qu'il faut éviter
Le support compte autant que le titre. Un mauvais format peut ruiner un bon récit.
Le recueil souple ou relié de taille normale
Le format idéal pour un premier contact : un volume de cent cinquante à trois cents pages, qui contient un arc complet. On le lit comme un roman, on le pose sur une étagère, on achète la suite si l'on a aimé.
Le récit complet en un volume
Maus, Batman: Year One, All-Star Superman, Daytripper : le lecteur sait qu'il a tout entre les mains. C'est rassurant, et c'est souvent le meilleur choix pour quelqu'un qui doute.
À éviter : le fascicule isolé
Une vingtaine de pages, un récit qui s'arrête au milieu, des pages de publicité. Pour un collectionneur, c'est l'objet roi. Pour un néophyte, c'est une frustration.
À éviter : l'omnibus
Un millier de pages, plusieurs kilos, un prix élevé. Offert à quelqu'un qui ne sait pas encore s'il aime le support, c'est un objet qui finira sur une étagère sans avoir été ouvert.
Côté langue, la grande majorité des titres cités existent en français. Les éditions françaises de DC et de Marvel sont publiées respectivement par Urban Comics et Panini Comics, et de nombreux titres indépendants ont trouvé leur éditeur. Notre panorama des éditeurs de comics en France aide à savoir où chercher. Pour un adulte qui lit couramment l'anglais, la version originale offre parfois un choix d'éditions plus large ; pour tous les autres, la traduction est le bon choix.
Les cinq erreurs les plus fréquentes
Offrir un numéro 1 de collection. Un premier numéro ancien, même célèbre, est un objet de collection, pas une lecture. Il se lit en dix minutes et s'arrête au milieu. Notre classement des meilleurs numéros 1 s'adresse aux collectionneurs, pas aux nouveaux lecteurs.
Choisir un événement. Les grands croisements, ceux qui réunissent tous les héros d'un éditeur, sont les pires portes d'entrée : ils supposent qu'on connaît chaque personnage et chaque série liée.
Commencer au milieu d'une série en cours. Le tome 7 d'une série, même excellente, ne fonctionnera pas. Vérifiez toujours qu'il s'agit du premier volume, ou d'un récit autonome.
Se fier uniquement au film. Le comics qui a inspiré un film n'a souvent pas le même ton. Un spectateur qui a aimé une comédie d'action peut trouver le récit d'origine beaucoup plus sombre, ou l'inverse. Si le destinataire vient du cinéma, notre classement des meilleures adaptations de comics aide à repérer les films restés proches de leur source.
Offrir ce que vous aimez, vous. Le meilleur comics de votre collection n'est pas forcément le meilleur premier comics pour quelqu'un d'autre. Un récit exigeant que vous adorez après vingt ans de lecture peut rebuter un débutant.
Accompagner le cadeau
Un mot glissé dans le livre suffit souvent à lever la principale inquiétude : « on lit les cases de gauche à droite et de haut en bas, comme un texte ». Ajoutez pourquoi vous avez choisi ce titre pour cette personne-là. Si le premier tome plaît, proposez le deuxième plutôt que d'en offrir trois d'avance : un lecteur qui demande la suite est un lecteur gagné. Et s'il veut garder la trace de ce qu'il lit, une application de collection l'y aide dès le premier volume.