Deux titres se détachent : la série au long cours entamée le 7 août 1996 par Chuck Dixon et Scott McDaniel, qui installe le personnage durablement, et celle lancée le 14 décembre 2021 par Tom Taylor et Bruno Redondo, la plus lumineuse du corpus. Entre les deux, une mini-série de 1995 et plusieurs relances inégales.
Un problème traverse toute la bibliographie de ce personnage, et chaque équipe créative doit le résoudre à sa façon : comment écrire quelqu'un qui s'est défini par son émancipation, sans passer son temps à parler de celui dont il s'est émancipé ?
Les runs qui fonctionnent sont ceux qui trouvent une réponse. Ceux qui échouent y reviennent sans cesse.
La mini-série de 1995 : poser le décor
Le premier titre à son nom paraît à partir du 27 juillet 1995, écrit par Dennis O'Neil et dessiné par Brian Stelfreeze.
Format court, ambition mesurée : il s'agit d'éprouver si le personnage peut porter une publication seul. Le récit l'envoie loin de son terrain habituel, dans un décor européen, ce qui règle élégamment le problème posé plus haut — on ne peut pas parler de l'ombre de quelqu'un quand on est à des milliers de kilomètres de lui.
Stelfreeze apporte un dessin épuré, très éloigné de la surcharge en vigueur au milieu des années 1990. C'est l'intérêt principal de cette publication aujourd'hui, avec sa brièveté.
Une lecture agréable mais dispensable. Elle prend tout son sens comme prélude à ce qui suit, et sa brièveté même en fait un bon test : si ce personnage vous intéresse, quelques fascicules suffiront à vous en convaincre.
La série de 1996 : l'installation
Le titre régulier démarre le 7 août 1996, sous la plume de Chuck Dixon, avec Scott McDaniel au dessin. C'est le run qui fait exister le personnage de façon autonome, et il s'étend sur des années.
La solution retenue est simple et efficace : lui donner une ville à lui. Une cité voisine, dégradée, corrompue, dont il devient le protecteur. Le personnage cesse instantanément d'être un satellite, puisqu'il a désormais son propre territoire, ses propres adversaires et ses propres échecs.
McDaniel dessine dans un style très dynamique, aux perspectives déformées et aux compositions instables, qui convient parfaitement à un personnage dont l'atout principal est l'agilité. Ce parti pris a vieilli inégalement mais il reste identifiable entre mille.
C'est le run de référence pour comprendre le personnage. Long, cohérent, et facile à trouver en recueils comme en fascicules.
Les relances des années 2010
Deux titres méritent d'être signalés, avec des réserves.
Celui lancé le 21 septembre 2011, écrit par Kyle Higgins et dessiné par Eddy Barrows, s'inscrit dans une refonte générale du catalogue de son éditeur. Le personnage y retrouve un cadre plus classique. La série se laisse lire sans marquer durablement.
Celui entamé le 27 juillet 2016, écrit par Tim Seeley et dessiné par Javier Fernández, fait mieux. Il assume la dimension d'espionnage et les zones grises du personnage, et bénéficie d'un dessin nerveux qui sert le propos. Un bon cran au-dessus de la précédente.
Signalons également Nightwing: The New Order, paru à partir du 23 août 2017, écrit par Kyle Higgins et dessiné par Trevor McCarthy. Ce récit se déroule dans un futur alternatif et propose une variation sombre, indépendante de la continuité. Il divise, mais il a le mérite de tenter quelque chose.
Ces trois publications partagent un trait : elles cherchent encore à justifier le personnage. Aucune ne se contente de le montrer à l'œuvre sans expliquer pourquoi il mérite sa propre série. C'est précisément ce que la suivante va changer.
La série de 2021 : la réussite contemporaine
Lancée le 14 décembre 2021 par Tom Taylor au scénario et Bruno Redondo au dessin, cette série apporte la réponse la plus originale au problème du personnage.
Sa solution : ne pas traiter le problème. La série ne cherche pas à démontrer que le personnage est autonome — elle le tient pour acquis et raconte autre chose. En l'occurrence, ce qu'il fait de sa position, de ses moyens et de son influence dans sa ville.
Le ton tranche radicalement avec le reste du corpus. Là où l'univers de ce personnage penche vers la noirceur, cette série assume la lumière : humour, amitié, générosité, sans jamais tomber dans la mièvrerie.
Redondo y réalise un travail remarqué, avec des expérimentations de mise en page qui ont marqué les lecteurs — notamment des séquences conçues comme une image unique découpée en cases.
Aucune autre série ne convient mieux à qui découvre le personnage, et c'est probablement la plus réussie qui lui ait été consacrée.
Le récit fondateur, à part
Une précision s'impose : le récit où le personnage prend sa nouvelle identité, publié en 1984, n'appartient à aucun de ces runs.
Il se situe dans une série d'équipe, avec Marv Wolfman au texte et George Pérez aux planches, et sa lecture reste indispensable — non parce qu'elle explique le personnage, mais parce qu'elle montre le moment où il décide.
Il faut savoir que ce récit ne lui est pas consacré. Il s'agit d'une intrigue d'équipe, dense, avec de nombreux personnages, où son émancipation occupe une place importante mais partagée.
À lire pour comprendre d'où vient tout le reste, en sachant que le ton et le format n'ont rien à voir avec les séries personnelles qui suivront.
Ce que ces runs disent du personnage
Mis bout à bout, ces titres racontent moins une carrière qu'une négociation permanente avec une origine.
Chaque génération d'auteurs hérite du même paradoxe. Le personnage est intéressant parce qu'il s'est affranchi ; mais rappeler cet affranchissement le ramène à ce dont il s'est affranchi. Plus on insiste sur son autonomie, moins il est autonome.
Les solutions trouvées au fil du temps sont instructives. L'éloignement géographique en 1995. Un territoire propre en 1996. Un registre d'espionnage en 2016. Et, en 2021, la solution la plus radicale : cesser purement et simplement de poser la question.
Cette progression n'est pas un hasard. Elle suit la maturation d'un personnage dans l'esprit des lecteurs : il a fallu près de quarante ans pour qu'on puisse enfin l'écrire sans justifier son existence.
Pour le lecteur curieux, c'est ce qui rend ce corpus intéressant à parcourir dans l'ordre. On n'y suit pas seulement des aventures, on observe un problème d'écriture se résoudre lentement.
Un mot enfin sur la disponibilité de tout cela : l'essentiel existe en recueils, y compris le long run des années 1990, réédité en volumes successifs. Aucune barrière matérielle ne s'oppose donc à la découverte de ce personnage, ce qui n'a pas toujours été le cas.
Ce qu'il vaut mieux éviter
Trois écueils reviennent chez les nouveaux lecteurs.
Commencer par les relances du début des années 2010. Elles supposent connu un contexte éditorial complexe et n'offrent pas la meilleure version du personnage. On en ressort sans comprendre l'attachement qu'il suscite.
Lire uniquement ses apparitions dans les séries d'équipe. Elles sont innombrables et le cantonnent le plus souvent à un rôle de coordinateur. Son intérêt propre ne s'y manifeste pratiquement jamais.
Aborder le corpus en cherchant une continuité serrée. Les relances successives redéfinissent régulièrement le point de départ. Traitez chaque run comme une proposition autonome plutôt que comme un chapitre.
Ce qui manque au corpus
Une observation honnête pour finir, car aucune bibliographie n'est parfaite.
Ce personnage n'a jamais eu son récit définitif : l'équivalent de ces œuvres courtes et fermées qui, chez d'autres figures, servent de référence absolue et se recommandent sans réserve à n'importe qui.
Ses meilleurs titres sont des séries au long cours, excellentes mais étendues, qui demandent un engagement de lecture. Ceux qui sont courts sont soit mineurs, soit expérimentaux.
Cette absence explique en partie pourquoi il reste moins cité que d'autres dans les listes de lectures essentielles, malgré une popularité considérable auprès de ceux qui le connaissent. On ne peut pas le résumer en un volume.
Pour le lecteur, la conséquence est claire : il faut accepter de lui consacrer plus qu'une soirée. La série de 2021 s'en approche le plus, mais elle donne envie de continuer plutôt qu'elle ne clôt le sujet.
Précisons pour être juste que cette absence n'enlève rien à la qualité de ce qui existe. Elle explique simplement pourquoi ce personnage reste moins cité que d'autres dans les listes de lectures essentielles, malgré une popularité considérable auprès de ceux qui le connaissent.
Deux itinéraires
Le choix dépend de votre disponibilité.
L'itinéraire court. La série de 2021, puis le récit fondateur de 1984 pour comprendre d'où il vient. Deux lectures, un contraste saisissant entre l'origine et l'aboutissement, et très peu de temps investi.
L'itinéraire complet. Le récit de 1984, puis la mini-série de 1995, puis le long run de 1996, puis celui de 2016, puis celui de 2021. Vous suivrez alors une trajectoire de quarante ans, et vous verrez chaque génération d'auteurs affronter la même difficulté avec ses propres outils.
Dans les deux cas, une remarque : tout existe en recueils largement diffusés. Inutile de courir après les fascicules pour découvrir ces récits : sur un corpus de cette longueur, le relié l'emporte largement en confort.
Les montants figurent dans notre analyse de la valeur ; le fascicule de 1984 est traité dans l'article qui lui est consacré.
Ce que demandent les lecteurs
Celle lancée le 14 décembre 2021 par Tom Taylor et Bruno Redondo. Elle ne cherche pas à démontrer l'autonomie du personnage : elle la tient pour acquise et raconte autre chose. Son ton lumineux tranche avec la noirceur ambiante de cet univers, sans jamais verser dans la mièvrerie, et Redondo y réalise des expérimentations de mise en page remarquées.
La série entamée le 7 août 1996 par Chuck Dixon et Scott McDaniel. Sa solution au problème du personnage est simple et efficace : lui donner une ville à lui, dégradée et corrompue, dont il devient le protecteur. Il cesse alors d'être un satellite puisqu'il possède son propre territoire, ses adversaires et ses échecs.
Oui, mais en sachant à quoi s'attendre. Signé Marv Wolfman au texte et George Pérez aux planches, il relève d'une série d'équipe : intrigue dense, nombreux personnages, et une émancipation qui occupe une place importante mais partagée. On le lit pour voir le moment où le personnage décide, pas pour qu'on nous l'explique.
Inégalement. Celle du 21 septembre 2011, par Kyle Higgins et Eddy Barrows, se laisse lire sans marquer. Celle du 27 juillet 2016, par Tim Seeley et Javier Fernández, fait nettement mieux en assumant la dimension d'espionnage et les zones grises du personnage. Nightwing: The New Order, à partir du 23 août 2017, propose une variation sombre en futur alternatif qui divise mais tente quelque chose.
Un intérêt inattendu, oui. Mis bout à bout, ces titres racontent moins une carrière qu'une négociation permanente avec une origine : l'éloignement géographique en 1995, un territoire propre en 1996, l'espionnage en 2016, puis en 2021 la solution la plus radicale — cesser de poser la question. On y observe un problème d'écriture se résoudre lentement sur quarante ans.
Parce qu'elles reviennent sans cesse à la question de l'émancipation. Un personnage qui s'est défini en sortant de l'ombre d'un autre devient inintéressant si chaque récit rappelle cette ombre. Les runs qui fonctionnent sont ceux qui trouvent autre chose à raconter : un territoire propre en 1996, un registre lumineux en 2021.
Non, et c'est la vraie lacune du corpus. Il n'a jamais eu l'équivalent de ces œuvres courtes et fermées qui, chez d'autres figures, servent de référence absolue. Ses meilleurs titres sont des séries au long cours, excellentes mais étendues ; les courtes sont mineures ou expérimentales. La série de 2021 s'en approche le plus, mais elle donne envie de continuer plutôt qu'elle ne clôt le sujet.
Pas pour découvrir le personnage. Elles sont innombrables et le cantonnent le plus souvent à un rôle de coordinateur, où son intérêt propre ne se manifeste pratiquement jamais. Concentrez-vous sur les titres qui lui sont consacrés, et traitez chaque run comme une proposition autonome plutôt que comme le chapitre d'une histoire continue.
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