Les périodes qui comptent : les deux essais de Sarah Byam et Trevor Von Eeden (3 octobre 1991, puis 19 novembre 1992) ; la série d'équipe lancée par Chuck Dixon le 4 novembre 1998, de loin la plus importante ; le duo de Judd Winick et Cliff Chiang (10 octobre 2007) ; la série de Brenden Fletcher et Annie Wu (17 juin 2015) ; et le tournoi de Tom King et Ryan Sook (27 novembre 2024).
Cinq séries ont porté son nom en trente-cinq ans. Aucune n'a dépassé une poignée de numéros, et pourtant le personnage n'a jamais disparu.
Cette apparente contradiction s'éclaire dès qu'on cesse de classer ces publications par qualité pour les classer par format : ce personnage ne résiste pas au récit solo, et chaque génération d'auteurs l'a redécouvert à ses dépens — jusqu'à ce que quelqu'un trouve enfin le cadre qui lui convient.
Pourquoi le récit solo lui résiste
Posons le problème avant d'examiner les réponses, car il conditionne tout.
Cette héroïne se distingue de presque toutes les figures majeures de son éditeur par un point précis : elle est définie par une compétence, pas par un pouvoir. Elle se bat mieux que les autres. C'est une supériorité acquise, entretenue, transmissible — l'exact opposé d'un don.
Sur le papier, c'est une force. À l'usage, cela crée trois difficultés d'écriture.
Une compétence ne produit pas de spectacle par elle-même. Un pouvoir se montre en une case ; une maîtrise technique doit être démontrée dans la durée, contre quelqu'un de comparable. Il faut donc un adversaire à sa hauteur à chaque épisode, ce qui s'épuise vite.
Une compétence ne fournit pas d'ennemis attitrés. Les galeries d'adversaires se construisent en miroir d'un pouvoir. Sans pouvoir, pas de reflet — d'où l'absence remarquable de figures antagonistes durables dans son histoire.
Une compétence s'apprécie par comparaison. Savoir qu'elle est la meilleure combattante n'a de sens qu'entouré de gens qui se battent. Isolée dans son propre magazine, la qualité qui la définit devient invérifiable.
Voilà pourquoi ses meilleures pages se trouvent presque toutes dans des publications où elle n'est pas seule. Ce n'est pas un manque de soin éditorial : c'est structurel.
1991 et 1992 : deux essais rapprochés
Les deux premières tentatives arrivent coup sur coup, sous la même équipe créative.
La première, en kiosque le 3 octobre 1991 au prix de 1,75 $, est écrite par Sarah Byam et dessinée par Trevor Von Eeden. Le récit inaugural annonce des ennuis domestiques, et le programme est bien celui-là : ramener l'héroïne à hauteur d'humain, dans une ville, avec des problèmes ordinaires.
La seconde, lancée le 19 novembre 1992, reprend la même équipe pour une série un peu plus longue, dont le premier chapitre traite du culte du héros.
Ces deux publications valent mieux que leur réputation. Byam écrit un personnage adulte, autonome, aux prises avec des questions sociales concrètes, et Von Eeden apporte un trait nerveux qui tranche avec la production de l'époque.
Elles échouent néanmoins sur le problème décrit plus haut : privée de partenaires, l'héroïne passe son temps à affronter des criminels ordinaires qui ne mettent pas sa compétence à l'épreuve. Le catalogue relève au passage un prix britannique d'une livre sur ces fascicules.
À lire pour la curiosité, et pour un dessin sous-estimé. Ces numéros se trouvent pour presque rien.
1998 : la solution était l'équipe
Voici le run décisif, et il consiste à cesser de lui donner un magazine à elle.
Après un essai isolé publié en 1996, une série régulière démarre le 4 novembre 1998 au prix de 1,99 $, sous la plume de Chuck Dixon. Le principe : associer l'héroïne à une partenaire qui ne se bat pas du tout, mais qui sait tout — l'une agit sur le terrain, l'autre analyse à distance.
Le dispositif résout d'un coup les trois difficultés énoncées plus haut.
La compétence physique devient visible, parce qu'une voix extérieure la commente et la mesure. Elle devient nécessaire, parce que la partenaire en dépend entièrement. Et elle devient caractérisante, parce que le contraste entre les deux femmes fait exister chacune.
Cette série a duré des années et compte parmi les publications les plus régulières de son éditeur sur la période. Elle a surtout installé une définition du personnage qui n'a plus bougé depuis, et qui a nourri toutes les adaptations ultérieures.
Notre recommandation d'entrée, sans hésitation. Les premiers numéros restent très accessibles, comme nous le détaillons dans notre analyse des prix.
2007 : deux directions en trois mois
L'année 2007 propose coup sur coup une série limitée et une série régulière, très différentes l'une de l'autre.
La première, arrivée le 5 juillet 2007, est une mini-série en quatre parties dont le titre annonce une cohabitation difficile avec le péché. Elle explore le versant maternel du personnage, terrain peu fréquenté.
La seconde, lancée le 10 octobre 2007 et écrite par Judd Winick, l'installe en duo permanent avec un partenaire de longue date. Cliff Chiang y livre des planches d'une clarté de ligne remarquable.
Cette série divise, et il faut le dire franchement. Vue depuis notre héroïne, elle marque une régression : après une décennie où elle dirigeait sa propre équipe, elle se retrouve définie par une relation. Certains lecteurs y voient un aboutissement sentimental, d'autres une perte d'autonomie. Le dessin, lui, fait l'unanimité.
2015 : la proposition la plus inattendue
La série lancée le 17 juin 2015 par Brenden Fletcher et Annie Wu est la plus étrange du dossier, et probablement la plus réussie sur le plan formel.
Son principe tient dans le titre du premier épisode : l'héroïne y est la chanteuse d'un groupe de rock, présenté comme le plus dangereux du pays. La série suit une tournée.
Ce déplacement radical fonctionne pour une raison précise. Un concert est un affrontement collectif, chorégraphié, où la performance physique est le sujet même. Le format musical fournit donc naturellement ce que les récits solo ne parvenaient pas à produire : un cadre où sa maîtrise du corps est mise en scène en permanence.
Annie Wu dessine dans un registre graphique proche de l'affiche de concert, avec des aplats agressifs et une mise en page qui emprunte au fanzine. C'est le travail visuel le plus identifiable jamais consacré au personnage.
Le catalogue relève deux couvertures alternatives sur le premier numéro, dont une exclusivité de convention. Sans incidence sur la lecture.
2024 : le format qu'elle attendait
La série la plus récente, en rayon depuis le 27 novembre 2024 au prix de 4,99 $, est signée Tom King au scénario et Ryan Sook au dessin.
Son dispositif est annoncé sans détour par l'intitulé du premier chapitre, qui parle de premier tour : c'est un tournoi. Une succession de combats, chacun contre un adversaire différent, jusqu'à désigner la meilleure.
Après trente ans de tentatives, quelqu'un a enfin construit un cadre où la question posée par le personnage — qui se bat le mieux ? — devient littéralement l'intrigue. La compétence n'a plus besoin d'être justifiée par un contexte : elle est le contexte.
King écrit ici dans un registre plus sec que d'habitude, et Sook livre un découpage d'une lisibilité exemplaire, indispensable dès qu'un récit repose entièrement sur des affrontements. Le premier numéro existe en quatre déclinaisons de couverture.
Hors séries : le duo avec une magicienne
Un volume publié en 2014 mérite une mention à part, car il occupe une position singulière.
Il associe l'héroïne à une figure magique de la même maison, dans un récit complet conçu comme un objet autonome. L'intérêt tient au contraste : une combattante sans pouvoir face à une manipulatrice de l'irréel, obligées de coopérer.
C'est une lecture idéale pour découvrir les deux personnages en une fois, et elle ne demande aucune connaissance préalable. Nous en reparlons dans nos meilleurs runs de Zatanna.
Ce qu'aucune de ces séries ne raconte
Une absence mérite d'être signalée, parce qu'elle surprend les lecteurs venus d'autres personnages.
Aucun de ces runs ne constitue un récit d'origine. Il n'existe pas, sur ce personnage, l'équivalent de ces volumes qui reprennent tout depuis le début et servent de référence commune à tous les lecteurs.
La raison tient à l'histoire éditoriale, développée dans notre article sur ses débuts : la réorganisation des années 1980 a scindé l'identité entre deux générations, ce qui rend toute origine unique difficile à écrire. Raconter d'où elle vient obligerait à trancher une question que l'éditeur préfère laisser ouverte.
La conséquence pratique est plutôt agréable. Vous pouvez commencer n'importe où sans avoir l'impression de manquer un préalable, puisqu'il n'y a pas de texte fondateur à connaître. Peu de personnages de cette ancienneté offrent une entrée aussi libre.
Dans quel ordre lire
Le parcours le plus efficace : la série d'équipe de 1998, puis le tournoi de 2024. Vous aurez le personnage tel qu'il fonctionne, dans les deux formats qui lui conviennent, sans passer par les tentatives infructueuses.
Le parcours des curieux : la série de 2015 d'abord. C'est la porte d'entrée la plus originale, et celle qui donne le mieux le ton du personnage à quelqu'un qui n'y connaît rien.
Le parcours complet : dans l'ordre chronologique depuis 1991. Vous verrez alors trois générations d'auteurs buter sur le même obstacle, puis le contourner. C'est instructif au-delà de ce seul dossier.
Ses débuts de 1947 font l'objet d'une étude séparée, et l'organisation d'une collection cohérente de notre guide dédié.
Les interrogations les plus fréquentes
Par la série d'équipe lancée le 4 novembre 1998 sous la plume de Chuck Dixon. C'est le run décisif du personnage : il l'associe à une partenaire qui ne se bat pas mais qui sait tout, ce qui rend sa compétence physique visible, nécessaire et caractérisante. Cette définition n'a plus bougé depuis et a nourri toutes les adaptations.
Parce qu'elle est définie par une compétence et non par un pouvoir. Une maîtrise technique ne produit pas de spectacle en une case, ne génère pas d'ennemis attitrés, et ne s'apprécie que par comparaison. Isolée dans son propre magazine, la qualité qui la définit devient invérifiable. Ce n'est pas un manque de soin éditorial, c'est structurel.
C'est la proposition la plus inattendue et sans doute la plus réussie formellement. Un concert est un affrontement collectif chorégraphié où la performance physique est le sujet : le cadre musical fournit donc naturellement ce que les récits solo ne produisaient pas. Annie Wu y dessine dans un registre d'affiche de concert, le travail visuel le plus identifiable du dossier.
Parce qu'il fait de la question posée par le personnage l'intrigue elle-même. Une succession de combats contre des adversaires différents jusqu'à désigner la meilleure : après trente ans de tentatives, la compétence n'a plus besoin d'être justifiée par un contexte, elle est le contexte. Tom King écrit, Ryan Sook livre un découpage d'une lisibilité exemplaire.
Pour la curiosité et pour un dessin sous-estimé. Sarah Byam y écrit un personnage adulte et autonome, aux prises avec des questions sociales concrètes, et Trevor Von Eeden apporte un trait nerveux qui tranche avec la production de l'époque. Elles butent cependant sur l'obstacle du format solo. Ces numéros se trouvent pour presque rien.
Elle divise. Vue depuis l'héroïne, elle marque une régression : après une décennie où elle dirigeait sa propre équipe, elle se retrouve définie par une relation. Certains y voient un aboutissement sentimental, d'autres une perte d'autonomie. Le dessin de Cliff Chiang, d'une clarté de ligne remarquable, fait en revanche l'unanimité.
Oui, un volume de 2014 qui l'associe à une magicienne de la même maison, conçu comme un objet autonome. Le contraste entre une combattante sans pouvoir et une manipulatrice de l'irréel obligées de coopérer en fait une excellente porte d'entrée, sans aucune connaissance préalable requise.
Parce que les galeries d'antagonistes se construisent en miroir d'un pouvoir : chaque ennemi durable répond à une capacité précise. Sans pouvoir à refléter, aucune figure ne s'impose naturellement. C'est l'une des trois conséquences directes de sa définition par la compétence, et cela explique l'absence remarquable d'ennemis attitrés dans son histoire.
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