Tokyo Ghost : guide de lecture — illustration article
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Tokyo Ghost tient en une dizaine de numéros et se lit d'une traite. Une anticipation où la population d'une mégalopole vit sous perfusion de divertissement permanent, et où deux agents chargés du maintien de l'ordre se retrouvent projetés dans le dernier endroit du monde qui a débranché. Dessin de Sean Murphy, saturé et furieux. Le récit est complet, court et conclu — c'est probablement la meilleure porte d'entrée dans l'œuvre de Rick Remender pour qui veut juger vite.

Publiée en 2015, la série a été reçue comme une exagération satirique. Elle l'est nettement moins aujourd'hui, ce qui lui donne une seconde vie que peu de récits d'anticipation obtiennent.

Cet article explique ce qu'elle raconte, pourquoi son dessin en fait un objet à part, et ce qu'il faut savoir avant de l'acheter — le tout sans rien déflorer de ce qui compte.

Le point de départ

Dans une mégalopole future, la population est maintenue dans un état de consommation continue : flux d'images, stimulations permanentes, aucune interruption jamais accordée ni même souhaitée. Personne n'y est contraint par la force — les habitants sont simplement approvisionnés, sans relâche, et cela suffit amplement.

Deux agents assurent le maintien de l'ordre pour le compte d'un magnat des médias. L'un est un colosse entièrement dépendant de ces flux, l'autre est la seule personne du récit à avoir gardé la tête libre — et elle veut partir.

Une mission les envoie dans un territoire qui a fait le choix inverse : débrancher entièrement, et vivre avec les conséquences de ce renoncement. C'est là que le récit bascule, et que la satire urbaine cède progressivement la place à quelque chose de beaucoup plus intime, dont la ville n'était au fond que le décor.

Ce qui rend cette série singulière

Un dessin qui participe au propos

Sean Murphy sature ses pages : détails partout, architectures démesurées, aucun espace de repos pour l'œil. Le lecteur est lui-même soumis à la surcharge que le récit décrit.

Ce n'est pas de la virtuosité gratuite. Le contraste avec les séquences du territoire débranché, beaucoup plus aérées et silencieuses, produit chez le lecteur un soulagement quasiment physique.

Une addiction traitée comme un lien

Le colosse n'est pas dépendant par faiblesse : sa consommation le maintient dans un état où il n'a pas à affronter ce qu'il est. C'est le motif habituel de l'auteur — le confort qui asservit.

Un format court, une vraie fin

Une dizaine de numéros, deux volumes reliés, et une conclusion pleinement écrite comme telle. Aucun risque d'interruption en cours de route, ni d'engagement étalé sur plusieurs années.

Une anticipation qui a vieilli à l'envers

Ce qui passait pour une caricature en 2015 se lit aujourd'hui comme une description à peine forcée. La série est plus pertinente maintenant qu'à sa parution.

Comment la lire

Trois conseils de lecture, et le premier compte davantage qu'il n'y paraît.

D'une traite, ou presque. Le récit est court et son rythme repose sur une accélération continue. Étalé sur des mois, il perd l'essentiel de son effet — la sensation d'emballement fait partie du propos.

En volumes reliés. Deux volumes suffisent pour l'intégralité, ce qui en fait l'une des séries les plus faciles à réunir de son auteur. Les fascicules n'ont d'intérêt que pour le premier numéro.

Sans chercher de rattachement. La série est totalement autonome : aucune préquelle, aucune dérivée, aucun lien avec ses autres titres. On peut la lire sans rien connaître de l'auteur.

Ce qui peut déplaire

👁️

La densité graphique fatigue

Les pages sont si chargées que certains lecteurs les trouvent illisibles. C'est un parti pris cohérent avec le sujet, mais il ne convient pas à tout le monde.

📢

Une satire peu subtile

Le propos sur la consommation d'images est explicite et répété. Un lecteur qui préfère les récits allusifs trouvera la démonstration appuyée.

💥

Une violence extrême

Les affrontements sont graphiques et fréquents, y compris dans les premiers chapitres. C'est probablement le plus violent de ses titres.

🏃

Un rythme qui ne redescend jamais

Il y a peu de temps morts. Les lecteurs qui aiment que le récit respire entre deux séquences n'en trouveront presque pas ici.

Pourquoi c'est une bonne porte d'entrée. Une dizaine de numéros, deux volumes, une fin écrite, aucun prérequis : c'est le titre de cet auteur qui demande le moins d'engagement pour savoir si sa manière vous convient.

Si vous accrochez, tout le reste de sa bibliographie s'ouvre. Si vous n'accrochez pas, vous aurez investi deux volumes plutôt qu'une série de quarante numéros — et vous saurez que le grief porte sur le fond plutôt que sur le format.

Le duo au centre du récit

Beaucoup de récits d'anticipation traitent leurs personnages comme des porte-voix. Celui-ci fait l'inverse, et c'est ce qui l'empêche de se réduire à sa satire.

Les deux agents ne forment pas un couple d'opposés commode — l'un lucide, l'autre aveugle. Elle a gardé la tête libre, mais elle reste ; il est entièrement dépendant, mais il n'a jamais menti sur ce qu'il était. Leur lien n'est pas une affaire de sauvetage : c'est une longue habitude, et le récit prend au sérieux ce que cette habitude a de solide.

La question qui traverse la série n'est donc pas « va-t-elle le sauver ? » mais « que reste-t-il d'un attachement quand l'autre a cessé d'être là ? ». C'est une question plus difficile, et elle n'a pas de réponse confortable.

Un lecteur qui aborde la série pour son décor futuriste peut passer à côté de cet axe. Il est pourtant ce qui donne à la conclusion son poids, et ce qui distingue le titre des dystopies de sa génération, généralement plus intéressées par leur système que par leurs habitants.

Le territoire débranché, et ce qu'il révèle

La deuxième partie du récit se déroule dans un lieu qui a renoncé aux flux. C'est là que la série dépasse la satire, et il vaut la peine de comprendre comment.

Un récit ordinaire ferait de ce refuge une utopie, et de son abandon une tragédie. Celui-ci ne s'y résout pas. Le lieu est apaisant mais fermé, et la question qu'il pose au personnage n'est pas « veux-tu rester ? » mais « à quel prix ? ».

C'est exactement le mécanisme que l'auteur emploie ailleurs sous d'autres genres : on obtient ce qu'on désirait, et le paiement commence à ce moment-là. Le calme retrouvé est un don, et comme tout don chez lui, il crée une dette.

Cette construction explique pourquoi la série résiste à la relecture. La première lecture emporte par le rythme ; la seconde fait apparaître que chaque soulagement du récit est le début d'un piège.

Sa place dans l'œuvre

C'est son titre le plus immédiatement spectaculaire, et paradoxalement l'un des plus fidèles à ses obsessions.

On y trouve intact le protagoniste qui se détruit par ce qui le soulage, le lien affectif abîmé, et la violence qui laisse des marques. Ce qui change, c'est le volume sonore : là où sa fantasy chuchote et où son récit sous-marin murmure, celui-ci hurle.

C'est aussi le seul de ses titres où le dessinateur est plus connu du grand public que lui. Cela a une conséquence directe pour un acheteur d'occasion : une part importante des annonces mentionne le dessinateur sans citer le scénariste, et une recherche par le seul nom de l'auteur du texte passe à côté.

Enfin, c'est celui qui a le plus gagné au temps. La plupart des anticipations de cette période paraissent aujourd'hui datées dans leurs prédictions ; celle-ci s'est rapprochée de son sujet.

Cela tient sans doute à ce qu'elle n'a rien prédit de technique. Elle ne décrit aucun appareil précis, aucun réseau identifiable, aucune innovation à dater — seulement un état d'esprit et une économie de l'attention. Les récits d'anticipation qui vieillissent mal sont ceux qui ont parié sur des objets ; celui-ci a parié sur un comportement, ce qui se démode beaucoup moins vite.

Ce que la série dit du divertissement

Une précision s'impose, parce que le sujet se prête aux contresens : ce n'est pas un récit qui condamne le divertissement.

Ce qu'il décrit n'est pas le plaisir mais l'absence d'interruption. Les personnages ne sont pas abrutis par ce qu'ils regardent ; ils le sont par le fait de n'avoir jamais à s'arrêter. La différence est essentielle, et le récit y tient : le territoire débranché n'est pas présenté comme moralement supérieur, seulement comme un endroit où le silence redevient possible.

C'est ce qui empêche la série de tourner au sermon. Elle ne dit pas qu'il faudrait renoncer, elle montre ce que devient quelqu'un à qui l'on n'a jamais laissé le choix de s'ennuyer.

Ce refus de conclure est cohérent avec le reste de l'œuvre de l'auteur, où l'on ne trouve jamais de position à adopter — seulement des personnages qui payent ce qu'ils ont accepté.

Ce qu'il faut enregistrer

Sur une série courte, deux confusions de catalogue reviennent régulièrement.

Le format. Fascicule, volume relié, ou édition regroupant l'intégralité : les trois existent et portent le même titre. Une ligne qui ne précise pas lequel ne permet plus de savoir ce qu'on possède réellement.

La couverture, sur les fascicules. Le premier numéro existe en plusieurs versions, dont les prix demandés varient du simple au décuple. Le mot « variante » seul ne suffit pas : il faut noter laquelle.

Ajoutons l'état, brut ou certifié, qui pèse ici plus lourd que sur n'importe quel autre titre du même auteur. C'est la série de sa production où l'écart entre les deux marchés est le plus important.

La question qu'un inventaire doit trancher est simple : ce que je possède est-il l'exemplaire courant ou l'objet recherché ? Trois champs y répondent ; le titre seul, jamais.

Questions fréquentes

Deux volumes reliés couvrent l'ensemble du récit, ce qui en fait l'une des séries les plus courtes et les plus simples à réunir de son auteur. Il existe également une édition regroupant le tout en un seul objet, à ne pas confondre avec les volumes séparés au moment de l'achat.

Absolument pas. Le récit est entièrement autonome, sans préquelle ni dérivée, et ne fait référence à aucun de ses autres titres. C'est même l'une des raisons pour lesquelles il constitue une bonne première lecture de cet auteur.

Il demande un effort, et c'est délibéré : la saturation visuelle reproduit chez le lecteur ce que subissent les personnages, qui ne disposent eux non plus d'aucun répit. Les séquences situées hors de la ville sont nettement plus aérées, et ce contraste fait partie de la construction — le soulagement ressenti en tournant ces pages-là est un effet recherché. Si les premières planches vous épuisent, sachez donc que le récit ménage ensuite de véritables respirations, et qu'elles arrivent assez tôt.

Mieux qu'à sa parution, ce qui est rare pour une anticipation. Ce qui était reçu comme une caricature satirique en 2015 se lit aujourd'hui comme une description à peine forcée, et le récit y a gagné plutôt qu'il n'y a perdu.

Parce qu'il est ici plus connu du grand public que le scénariste, ce qui est unique dans cette bibliographie. Beaucoup de vendeurs mettent donc son nom en avant dans leurs annonces sans citer l'auteur du texte — une recherche menée uniquement au nom du scénariste laisse passer une part réelle de l'offre disponible.

Trois formats, un seul titre

Fascicule, volume ou intégrale : sans cette précision, une ligne de catalogue ne dit plus ce qu'elle décrit.

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