L'œuvre de Terry Moore n'existe que partiellement en français, et ce n'est pas un accident éditorial : c'est la conséquence directe de son modèle. Un auteur qui s'édite lui-même ne dispose d'aucun service de cession de droits pour démarcher les éditeurs étrangers — chaque traduction résulte d'une initiative venue de l'autre côté. Il faut donc vérifier ce qui existe avant de commencer une série, et savoir que basculer en version originale en cours de route pose un problème de raccord de chapitres.
C'est de loin la difficulté la plus concrète que rencontre un lecteur francophone sur cette bibliographie, elle décourage régulièrement ceux qui s'y engagent sans le savoir, et elle n'est presque jamais expliquée nulle part — on constate les trous sans jamais dire d'où ils viennent.
Cet article décrit la situation telle qu'elle est, explique précisément d'où elle vient, et donne la méthode qui permet de composer une lecture cohérente malgré les trous — y compris lorsqu'il faut basculer d'une langue à l'autre au milieu d'une série.
Pourquoi une traduction fragmentaire
Il serait facile d'y voir un désintérêt des éditeurs français. La réalité est plus mécanique.
Une maison d'édition dispose d'un service chargé de vendre les droits de son catalogue à l'étranger. C'est un métier à part entière : présence dans les foires professionnelles, relations suivies avec les éditeurs étrangers, dossiers de présentation, négociation. Un auteur qui s'édite seul n'a rien de tout cela.
Les traductions de son œuvre résultent donc d'un mouvement inverse : c'est un éditeur étranger qui découvre un titre, s'y intéresse, et fait la démarche. Cela suppose que quelqu'un, quelque part, ait lu le livre et l'ait aimé assez pour porter le projet.
Ce mécanisme explique tout le reste. Les traductions sont sporadiques parce qu'elles dépendent d'initiatives individuelles ; elles s'interrompent parce qu'un éditeur qui change de ligne ou de personnel abandonne le projet ; et elles ne couvrent pas l'œuvre uniformément parce que personne ne l'a jamais présentée comme un ensemble.
Ce que cela implique concrètement
Vérifier avant de commencer
Sur une série longue, savoir jusqu'où va la traduction évite de découvrir au sixième volume qu'il n'y aura pas de septième.
C'est le réflexe le plus rentable sur cette bibliographie.
Des découpages qui ne se calent pas
Un éditeur français regroupe les chapitres selon son propre format. Un tome français peut recouvrir ce que deux volumes originaux séparent, ou l'inverse.
Un raccord à établir si l'on bascule
Passer de la traduction à la version originale en cours de série suppose de savoir exactement où l'on s'est arrêté — en numéros d'origine, jamais en tomes.
Des titres jamais traduits
Certaines de ses séries n'existent pas en français, et rien n'indique qu'elles le seront. Les lire suppose d'accepter la version originale.
La méthode qui fonctionne malgré les trous
Elle repose sur la même unité que tout le reste de cette bibliographie, et c'est ce qui la rend simple.
Raisonner en numéros d'origine, jamais en tomes. La plage de chapitres qu'un volume contient est identique dans toutes les langues : c'est la seule donnée qui traverse la frontière sans se déformer. Un tome français et un volume américain qui couvrent les mêmes numéros contiennent le même récit.
Cette unique règle règle tout. Elle permet de savoir où l'on en est, de reprendre en version originale sans trou ni doublon, et même de panacher les langues au sein d'une série — ce qui est inconfortable à lire mais parfaitement viable pour compléter un récit.
Elle permet enfin d'évaluer n'importe quelle annonce en dix secondes, où qu'elle se trouve : peu importe la maison d'édition, la langue de publication ou le rang du tome affiché, seule compte la liste des chapitres que l'objet contient réellement.
Le réflexe avant de commencer une série longue. Comptez les tomes parus en français, et comparez au nombre total de chapitres de la série originale.
Si l'écart est important et que la parution française s'est arrêtée depuis plusieurs années, considérez que la traduction ne reprendra pas. Vous saurez alors d'emblée que vous lisez un début, et vous pourrez décider de commencer directement en version originale.
Deux marchés qui ne se comparent pas
Un point de valorisation mérite d'être posé clairement, parce qu'il produit des malentendus dans les annonces.
Un volume traduit appartient au commerce du livre. Ce qui décide de son prix de seconde main, c'est l'usure du dos, la présence ou non du titre au catalogue de l'éditeur, et l'humeur du moment. Un tome que la maison ne réimprime plus part mieux qu'un tome toujours commandable — sans que la qualité du contenu entre en ligne de compte.
Le fascicule d'origine, lui, circule dans un univers de collectionneurs qui juge sur d'autres critères : quel tirage, quel état, éventuellement une dédicace. Les deux circuits s'ignorent, et transposer un chiffre de l'un à l'autre n'a aucun sens.
Sur cette bibliographie précise, une particularité s'ajoute : la certification n'existe pratiquement pas, même sur les fascicules d'origine. Aucun des deux marchés ne dispose donc d'un système de notation opposable, et tout repose des deux côtés sur la description du vendeur.
Un mécanisme qui vaut pour tout le segment indépendant
Ce que décrit cet article dépasse largement cet auteur, et le reconnaître aide à naviguer sur l'ensemble de la bande dessinée indépendante étrangère.
Toutes les œuvres autoproduites rencontrent le même obstacle : elles n'ont personne pour les vendre à l'étranger. Un catalogue de maison d'édition circule dans les foires professionnelles, se présente en rendez-vous, s'accompagne de dossiers traduits. Un auteur seul dispose au mieux d'un site web.
Il en résulte un biais systématique dans ce qui parvient traduit jusqu'à nous. Ce n'est pas le meilleur qui traverse la frontière, c'est ce qui a été porté par quelqu'un. Une œuvre remarquable sans avocat reste invisible ; une œuvre moyenne défendue par un éditeur enthousiaste arrive.
Pour un lecteur curieux, la conséquence pratique est encourageante : il existe, sur ce segment, un décalage important entre ce qui est disponible en français et ce qui existe. Accepter la version originale ouvre un catalogue nettement plus large que ce que les rayons laissent supposer — et souvent moins cher, puisque cette production échappe aux mouvements de prix que provoquent les adaptations.
Faut-il basculer en version originale ?
Oui, si la série vous tient
Sur un titre dont la traduction s'est arrêtée, c'est la seule façon de connaître la fin. Et l'anglais de cet auteur est celui de conversations quotidiennes, sans jargon.
Oui, pour les titres jamais traduits
Plusieurs de ses séries n'existent qu'en version originale, dont certaines parmi les plus courtes et les plus accessibles.
Attention aux frais d'expédition
Le marché profond est américain, et le port international peut dépasser le prix des exemplaires. Grouper les commandes est ici plus rentable que négocier.
Établir le raccord d'abord
Avant d'acheter le premier volume en version originale, relevez le dernier chapitre lu en français. C'est la seule information qui compte.
Ce que la traduction change à la lecture
Une remarque sur le texte lui-même, qui vaut pour cet auteur en particulier.
Son écriture repose massivement sur le dialogue, et sur un registre de conversation ordinaire — des gens qui se connaissent depuis longtemps et se parlent comme tels. C'est ce qui fait l'essentiel du plaisir de lecture, et c'est aussi ce qui résiste le moins bien au passage d'une langue à l'autre.
Les vannes reposant sur un rythme, les silences, les phrases laissées en suspens : ces éléments demandent un travail de traduction considérable, et le résultat varie selon les traducteurs et les époques.
Cela ne signifie pas que la traduction dénature l'œuvre — elle rend le récit parfaitement. Mais un lecteur qui a un niveau d'anglais correct trouvera ici un cas où la version originale apporte davantage que d'habitude, précisément parce que la langue y fait plus de travail que dans un récit d'action.
Où trouver la version originale sans se ruiner en port
Le principal obstacle pratique n'est pas le prix des exemplaires mais celui de leur acheminement, et quelques réflexes le réduisent nettement.
Grouper systématiquement. Un envoi transatlantique coûte à peu près le même prix pour un volume ou pour cinq. Acheter chez un vendeur qui propose plusieurs titres de l'auteur, et tout prendre d'un coup, économise davantage que n'importe quelle négociation sur les prix unitaires.
Privilégier les vendeurs européens quand ils existent. Ils sont moins nombreux et souvent un peu plus chers à l'unité, mais l'écart disparaît dès qu'on ajoute le port et les éventuels frais d'importation.
Accepter les états moyens sur les volumes de lecture. Un volume relié destiné à être lu peut avoir le dos marqué sans que cela change quoi que ce soit. Réserver l'exigence d'état aux quelques fascicules destinés à la collection permet de faire baisser le budget d'ensemble de façon substantielle.
Ces trois réflexes changent complètement l'ordre de grandeur du projet. Constituer une lecture intégrale en version originale devient alors comparable, en coût total, à l'achat des mêmes volumes traduits au prix neuf en librairie française.
Ce qu'il faut enregistrer sur une collection bilingue
Une bibliothèque qui mélange les langues demande deux champs que les autres n'exigent pas.
La langue et l'éditeur. À défaut, un même intitulé recouvre dans votre liste des objets qui n'ont ni le même prix ni tout à fait le même contenu. C'est ce couple de champs qui empêche de racheter en anglais ce qui dort déjà en français sur l'étagère.
La plage de chapitres, encore. Elle prend ici sa pleine utilité : c'est la seule donnée qui permette de comparer un tome français et un volume américain, et donc de savoir ce qui manque réellement.
Ajoutons, pour une collection destinée à durer, l'état de la traduction au moment de l'achat — combien de tomes parus, à quelle date le dernier. Cette information se périme, mais elle explique des années plus tard pourquoi la collection s'arrête là, et elle évite de rechercher indéfiniment un tome qui n'a jamais existé.
Questions fréquentes
Parce qu'un auteur qui s'édite seul ne dispose d'aucun service de cession de droits pour démarcher les éditeurs étrangers. Chaque traduction résulte donc d'une initiative venue de l'autre côté, ce qui les rend sporadiques et dépendantes d'individus plutôt que d'une stratégie d'ensemble.
En comparant le nombre de tomes parus en français au nombre total de chapitres de la série originale. Si l'écart est important et que la publication française s'est interrompue depuis plusieurs années, il vaut mieux considérer qu'elle ne reprendra pas et décider en conséquence avant de commencer.
Oui, à condition de raisonner en numéros d'origine. C'est inconfortable à lire mais parfaitement viable pour compléter un récit dont la traduction s'est arrêtée, et cela évite de racheter en version originale des chapitres qu'on possède déjà.
Comme n'importe quel ouvrage d'occasion : l'état du dos, le fait qu'on puisse encore le commander neuf, et l'intérêt du moment. Un tome que l'éditeur ne réimprime plus trouve preneur plus vite qu'un tome disponible partout. Rien à voir avec les critères qui gouvernent les fascicules d'origine.
Moins que la moyenne du médium. Son écriture repose sur des conversations ordinaires entre gens qui se connaissent, sans jargon technique ni vocabulaire de genre. C'est même l'un des cas où la version originale apporte le plus, la langue y faisant davantage de travail que dans un récit d'action.
Une bibliothèque bilingue demande deux champs de plus
La langue et la plage de chapitres : sans elles, on rachète en anglais ce qu'on possède en français.