Larry Lieber, né le 26 octobre 1931 à New York, est le frère cadet de Stan Lee. Sur des intrigues de son frère, il a scénarisé les premières histoires de Thor (Journey into Mystery #83, daté d'août 1962), d'Iron Man (Tales of Suspense #39, mars 1963) et les neuf premières aventures costumées d'Ant-Man, en inventant au passage les noms de Donald Blake, Tony Stark et Hank Pym, ainsi que le métal uru. Il a ensuite écrit et dessiné le western Rawhide Kid de 1964 à 1973, dirigé une ligne de magazines chez un éditeur concurrent en 1974-1975, puis dessiné le comic strip quotidien de Spider-Man de 1986 à 2018. En septembre 2026, à presque 95 ans, il signe un récit western de Spider-Man, « Of Webs and Six-Guns », dans Amazing Spider-Man #1000, dessiné par Giuseppe Camuncoli.
L'histoire de l'âge d'argent chez Marvel se raconte presque toujours avec trois noms : Stan Lee, Jack Kirby, Steve Ditko. C'est juste, mais incomplet. Derrière plusieurs des premiers héros de l'éditeur, il y a un quatrième homme, dont le nom figure en petit dans les crédits et que l'on oublie volontiers : le frère de Stan, Larry Lieber.
Son parcours est singulier. Il n'a jamais été la star de la maison, n'a jamais cherché à l'être, et a passé l'essentiel de sa carrière à des postes discrets : scénariste sur les intrigues des autres, auteur complet d'un western, dessinateur de bande quotidienne pendant plus de trente ans. Pourtant, des noms qu'il a inventés à la machine à écrire sont aujourd'hui prononcés dans des films vus par des centaines de millions de spectateurs.
Cet article retrace ce parcours, des monstres de la fin des années 1950 jusqu'au #1000 de Spider-Man, en s'en tenant aux crédits vérifiables. Le portrait de son frère est un autre sujet, que nous ne reprenons pas ici.
Un frère cadet à l'ombre de Timely
Lawrence D. Lieber naît à Manhattan, deuxième enfant d'une famille d'immigrés juifs d'origine roumaine. Son frère aîné, Stanley Martin Lieber, a près de neuf ans de plus que lui. Larry s'intéresse tôt au dessin. Sa mère meurt quand il a seize ans ; il vit un temps chez son frère, puis part travailler très jeune, comme coursier pour un grand quotidien new-yorkais et dans l'atelier d'un lettreur de Times Square.
Il entre ensuite chez l'éditeur dirigé par Martin Goodman, la future Marvel, comme assistant sur la partie magazines, tout en suivant des cours du soir dans une école d'art. Son premier crédit connu en bande dessinée date de mai 1951 : un récit policier de quatre pages qu'il dessine et encre dans All True Crime #44. La même année, il s'engage dans l'armée de l'air et sert quatre ans, dont deux à Okinawa pendant la guerre de Corée.
À son retour, il étudie à l'Art Students League, dessine quelques histoires de science-fiction et de romance pour son frère, et en écrit sans doute certaines lui-même, selon ses propres souvenirs. La pratique de l'époque ne créditait pas les auteurs, ce qui rend sa bibliographie des années 1950 incomplète.
1958 : scénariste presque malgré lui
En 1958, l'éditeur traverse une crise et licencie la quasi-totalité de ses employés de bandes dessinées. Stan Lee se retrouve seul à écrire, et demande à son frère de l'aider. Larry proteste qu'il n'est pas écrivain ; Stan lui répond qu'il a lu ses lettres. C'est le début d'une collaboration très particulière : Stan imagine l'intrigue, Larry écrit le script complet, case par case, et un dessinateur, très souvent Jack Kirby, met le tout en images.
Lieber a raconté qu'il découpait d'abord les histoires en images, en dessinateur qu'il était, avant de taper le texte. Ces récits remplissent les anthologies de monstres et de science-fiction de la fin des années 1950 et du début des années 1960 : Journey into Mystery, Strange Tales, Tales of Suspense, Tales to Astonish. Son premier script confirmé est « I Led the Strange Search for Manoo », treize pages dessinées par Kirby dans Amazing Adventures #2, daté de juillet 1961.
Ces anthologies sont précisément celles dans lesquelles, quelques mois plus tard, l'éditeur va lancer ses nouveaux héros. Lieber est donc à la bonne place au bon moment.
Thor, Iron Man, Ant-Man : les trois débuts
Journey into Mystery #83
Le premier travail de super-héros de Lieber. Il y invente le nom de Donald Blake, l'identité humaine du dieu, et le métal uru dont est fait le marteau. Il racontait avoir puisé ses noms dans la partie biographique de son dictionnaire, en assemblant des morceaux de noms étrangers. Ses huit histoires de Thor introduisent aussi Loki, Odin, Balder, Asgard et le pont Bifrost.
Tales of Suspense #39
Lieber écrit le récit d'origine et baptise Tony Stark. Ce sera pourtant son unique épisode : dès le numéro suivant, Stan Lee confie la série à un autre scénariste, avant de la reprendre lui-même. Cette brièveté explique pourquoi son nom est si peu associé au personnage, alors que l'identité qu'il a inventée est devenue l'une des plus connues de la culture populaire.
Tales to Astonish #35 à #43
Lieber est crédité comme cocréateur d'Ant-Man avec Kirby, et c'est lui qui a nommé Hank Pym. Le personnage avait été présenté sans costume quelques mois plus tôt, dans le Tales to Astonish #27 de janvier 1962. Lieber écrit ensuite ses neuf premières aventures de super-héros, avant que d'autres scénaristes ne prennent le relais.
Pourquoi Lieber n'a-t-il pas continué sur ces séries ? Lui-même l'a expliqué sans fard : son frère était un éditeur exigeant, qui corrigeait ses dialogues, et qui finit par rappeler d'anciens professionnels. Lieber rapporte une phrase de Stan, mi-reproche mi-compliment, selon laquelle il n'était pas bon, mais meilleur que les autres. Il en tirait une certaine fierté amusée. Il a aussi dit que, sur le moment, Thor n'était pour lui qu'une histoire parmi d'autres.
Rawhide Kid : dix ans de western en auteur complet
À partir du numéro 41 de Rawhide Kid, daté d'août 1964, Lieber écrit et dessine la série, et ce jusqu'en 1973, après quoi le titre ne publie plus que des rééditions. C'est la période de sa carrière qu'il revendiquait le plus. Il cherchait, disait-il, plus de liberté et l'envie de dessiner de nouveau. Il voulait aussi un ton sérieux, à l'opposé de l'humour qui gagnait les séries de super-héros : il espérait que ses lecteurs pleurent comme devant un grand western de cinéma.
Pour un collectionneur, cette période est une curiosité attachante. Les westerns de l'éditeur ont longtemps été négligés par le marché, au profit des super-héros, et les numéros de Lieber sont restés relativement accessibles. Ce n'est pas un conseil d'achat, simplement un constat : on peut encore lire et posséder une décennie entière du travail d'un auteur des débuts sans viser les numéros vedettes de l'âge d'argent.
Pendant ces années, Lieber dessine aussi les Amazing Spider-Man Annual #4 et #5, en 1967 et 1968. Le second évoque pour la première fois, en flashback, les parents disparus de Peter Parker. Il coécrit et codessine en 1969 la première histoire en solo de Doctor Doom, dans Marvel Super-Heroes #20. Ce sont ses premiers liens directs avec Spider-Man, cinquante-huit ans avant le #1000.
Les années 1970 : éditeur chez un concurrent
La fin de Rawhide Kid le laisse sans grand projet. Il écrit quelques westerns et histoires de guerre, des récits pour les magazines en noir et blanc, et des couvertures de rééditions dans le style de Kirby. Il a aussi raconté qu'il ne pouvait pas aller travailler chez DC comme d'autres auteurs : on aurait soupçonné le frère de Stan Lee d'être un espion.
En 1974, il rejoint pourtant un concurrent : la nouvelle maison lancée par Martin Goodman, l'ancien propriétaire de Marvel, qui veut rivaliser avec ses anciens collègues. Lieber y dirige la ligne de magazines en noir et blanc, puis toute la production quand le responsable des comics en couleurs s'en va. L'aventure tourne court à la fin de 1975. Lieber en garde le souvenir d'une période difficile, où il lui revenait d'annoncer des baisses de tarifs aux auteurs.
De retour chez Marvel, il dirige la branche qui produisait depuis New York des rééditions pour le marché britannique, ainsi que de nouvelles histoires de Captain Britain. En 1977, il coécrit les aventures du personnage dans l'hebdomadaire Captain Britain, numéros 24 à 37, puis dans Super Spider-Man. C'est un lien méconnu entre lui et un héros créé l'année précédente, et qui fête ses cinquante ans en octobre 2026. Pour comprendre ce marché parallèle, lisez notre article sur les premières apparitions des comics britanniques de Marvel.
Trente-deux ans de Spider-Man dans la presse
En 1978, Lieber dessine le comic strip quotidien de Hulk, écrit par son frère, et finit par l'écrire lui-même jusqu'à sa fin en 1982. Il participe aussi au strip de Spider-Man en 1980 et 1981. Puis, en 1986, il succède au dessinateur régulier sur la bande quotidienne de Spider-Man, et dessine aussi la page du dimanche pendant plusieurs années dans les années 1990.
Le fonctionnement est rodé : Stan envoie un script complet, Larry dessine, réduit ses crayonnés et les faxe chaque semaine à son frère, qui corrige le texte et parfois le dessin. Lieber prend sa retraite du strip en juillet 2018 ; sa dernière bande paraît le 8 septembre 2018, deux mois avant la mort de Stan Lee. Pendant ces trente-deux ans, il est l'un des dessinateurs de Spider-Man les plus lus au monde, chaque jour dans la presse, sans être pour autant identifié comme tel par le public des comics.
Il a aussi signé, en scénario et dessin, deux histoires de Web of Spider-Man, dans les numéros 21 et 25, en 1986 et 1987.
2026 : Amazing Spider-Man #1000
C'est ce long compagnonnage qui donne tout son sens à sa présence dans le #1000, sorti le 30 septembre 2026. Son récit, « Of Webs and Six-Guns », mêle visiblement Spider-Man et l'univers du western, son genre de prédilection. Le dessin est confié à Giuseppe Camuncoli. Nous ne détaillons pas l'intrigue, qui n'est pas documentée publiquement au-delà de son titre au moment où nous écrivons.
Ce qui compte, c'est le symbole. Lieber est l'un des derniers auteurs vivants à avoir travaillé sur les débuts de l'univers Marvel en 1962. Le faire écrire dans le millième numéro de la série phare, aux côtés d'auteurs qui pourraient être ses petits-enfants, relie la célébration à sa source.
Côté reconnaissance, Lieber a reçu un Inkpot Award en 2003, le Bill Finger Award en 2008, qui distingue chaque année un auteur vivant et un auteur disparu, et en 2025 un prix honorifique saluant sept décennies de carrière.
Ce qu'un collectionneur peut retenir
Lire les crédits
Sur Journey into Mystery #83 et Tales of Suspense #39, le nom de Lieber figure au générique. Un exemplaire de lecture, ou une réédition, suffit pour le constater.
Suivre le western
Rawhide Kid à partir du numéro 41 est la meilleure porte d'entrée vers Lieber auteur complet, dessin et scénario.
Relier les deux bouts
Les annuals de Spider-Man de 1967-1968, puis le #1000 de 2026 : près de soixante ans séparent ses deux contributions au titre.