La série Jungle Action (Marvel, 1972-1976) n'a rien d'un titre mineur de la Bronze Age : c'est là, et nulle part ailleurs, que Don McGregor et Rich Buckler ont créé Erik Killmonger dans le numéro 6 (septembre 1973), point de départ de « Panther's Rage », premier récit long-format jamais consacré à un héros noir chez Marvel. Le numéro 6 reste la clé absolue de la série ; le 17 (mort de Killmonger) et le 19 (ouverture de « Panther vs the Klan ») complètent un trio de pièces maîtresses recherchées par les collectionneurs de comics d'Âge de Bronze et par les fans du MCU depuis le carton de Michael B. Jordan dans Black Panther (2018) puis son retour surprise dans Wakanda Forever (2022).
Jungle Action est un cas d'école dans l'histoire de Marvel : un titre au départ voué au pilon éditorial, ressuscité pour recycler de vieilles pages anthologiques, qui devient sans prévenir l'un des runs les plus salués de toute la décennie 1970. Peu de séries affichent un écart aussi spectaculaire entre leur point de départ (des reprints de jungle-comics des années 1950 jugés, avec le recul, franchement embarrassants) et leur point d'arrivée : une saga politique, tragique et ambitieuse centrée sur la Panthère Noire, que l'auteur Dwayne McDuffie qualifiera plus tard d'« épopée super-héroïque en plusieurs parties la mieux écrite qui soit ».
Pour le collectionneur d'aujourd'hui, la série pose un problème caractéristique des comics de l'Âge de Bronze : un tirage confidentiel, une distribution chaotique de kiosque et une reconnaissance culturelle arrivée près de cinquante ans après publication, grâce au cinéma. Résultat, les meilleurs numéros circulent en petite quantité en haut grade, et la demande a été démultipliée depuis 2018 par le succès des films Black Panther. Ce guide détaille, numéro par numéro, ce qui fait la valeur réelle de cette série et pourquoi certains titres à 20 ou 25 cents sont devenus des pièces à quatre voire cinq chiffres en état quasi neuf.
De l'anthologie oubliée d'Atlas au chef-d'œuvre de Don McGregor
Il existe en réalité deux séries appelées Jungle Action. La première, publiée par Atlas Comics (l'ancêtre de Marvel) d'octobre 1954 à août 1955, est une anthologie de six numéros mettant en scène des personnages calqués sur Tarzan comme Lo-Zar, Jungle Boy ou Leopard Girl — des récits que la critique moderne qualifie sans détour de datés et problématiques dans leur traitement de l'Afrique. Cette première mouture n'a strictement aucun lien créatif avec ce qui suit, et sa valeur reste anecdotique comparée à la série qui nous intéresse ici.
En octobre 1972, Marvel relance le titre pour la deuxième fois, avec l'intention initiale de simplement republier ces vieux récits d'Atlas afin de remplir un planning éditorial. Les cinq premiers numéros (#1 à #5, octobre 1972 à juillet 1973) suivent effectivement cette logique : purs reprints, sans apport narratif original, avec une valeur de collection aujourd'hui limitée à leur statut de premier numéro de la relance. C'est le scénariste Don McGregor qui change la donne : jugeant absurde de publier des histoires de héros blancs en pleine jungle africaine à une époque où Marvel cherchait justement à développer son premier héros noir de premier plan, il obtient de rebâtir la série autour de la Panthère Noire. Le numéro 5 amorce la bascule en republiant Avengers #62 (« The Monarch and the Man-Ape »), première apparition du personnage dans le titre, avant que le numéro 6 ne bascule définitivement vers du contenu 100 % inédit.
Ce qui suit, les numéros 6 à 18, forme l'arc « Panther's Rage » : treize chapitres consécutifs, environ 200 pages publiées sur deux ans, considérés rétrospectivement comme le tout premier « roman graphique » de l'histoire de Marvel — bien avant que le terme ne devienne un argument marketing. McGregor y invente le principe même du récit-fleuve en plusieurs parties dans un univers super-héroïque, un format que la maison reprendra ensuite en routine. Le dessin est signé successivement Rich Buckler puis Gil Kane, avec des reliefs marquants de Klaus Janson et Billy Graham à l'encrage — Graham devenant lui-même le dessinateur principal du titre à partir du numéro 8, fait rare pour un artiste afro-américain sur une série Marvel de l'époque.
Jungle Action #6
La clé absolue de toute la série, et l'un des numéros Marvel Bronze Age les plus courus depuis 2018. « The Man Called Kill-Monger! » ouvre « Panther's Rage » : T'Challa rentre au Wakanda pour découvrir que son trône est menacé par un rival né sur place mais exilé aux États-Unis, N'Jadaka — devenu Erik Killmonger. C'est aussi la toute première histoire solo jamais consacrée à la Panthère Noire dans ses propres pages, après des années de simples apparitions en soutien dans Avengers ou Fantastic Four. Le personnage de Killmonger deviendra en 2018 l'antagoniste du film Black Panther, interprété par Michael B. Jordan — une prestation saluée par la critique qui a fait exploser la demande sur ce numéro précis, jusque-là relativement ignoré des collectionneurs Bronze Age classiques.
Jungle Action #7
« Death Regiments Beneath Wakanda » poursuit directement « Panther's Rage » et introduit Venomm, l'un des lieutenants de Killmonger doté du contrôle des serpents — un personnage qui reviendra à plusieurs reprises dans les runs ultérieurs de Black Panther. Ce numéro profite mécaniquement de la notoriété du #6 puisqu'il enchaîne sur la même intrigue et le même casting de vilains, mais reste nettement plus accessible sur le marché car moins identifié comme « clé » par le grand public de collectionneurs occasionnels.
Jungle Action #8
Ce numéro combine deux atouts collectors : il revient sur l'origine de T'Challa (utile pour tout lecteur découvrant le personnage sans être passé par Fantastic Four #52-53) et introduit Malice, ancienne Dora Milaje passée du côté de Killmonger. C'est également le dernier numéro publié au prix de 20 cents avant le passage à 25 cents dès le numéro suivant — un détail de production qui intéresse les spécialistes du tirage kiosque de l'époque, la hausse de prix ayant souvent un léger impact sur la diffusion des numéros suivants.
Jungle Action #9
Quatrième chapitre de « Panther's Rage », ce numéro introduit Baron Macabre, nécromancien capable de relever les morts pour combattre le Panther, personnage qui affrontera ensuite King Cadaver dans les épisodes suivants. C'est aussi le premier numéro vendu 25 cents en kiosque, Marvel ayant ajusté ses prix sur l'ensemble de sa ligne éditoriale au printemps 1974.
Jungle Action #17
Le climax de « Panther's Rage » : après treize numéros de traque, T'Challa affronte Killmonger aux Chutes du Guerrier. Épuisé, le Panther est sur le point d'être précipité dans le vide lorsque Kantu, un jeune Wakandais dont le père a été tué par Killmonger, le pousse lui-même dans la chute — sauvant accidentellement la vie de T'Challa. Le corps de Killmonger est ensuite récupéré par Madame Slay, avant d'être plus tard ressuscité par le Mandarin pour s'en servir contre Iron Man dans une autre série. Numéro charnière du run, il concentre une forte demande de la part des collectionneurs axés spécifiquement sur le personnage de Killmonger depuis sa percée cinématographique.
Jungle Action #18
Treizième et dernier chapitre de l'arc, cet épisode sert d'épilogue après la mort de Killmonger : la Panthère Noire, capturée et torturée par Madame Slay (compagne de Killmonger, capable de commander des léopards), doit s'échapper avec l'aide de W'Kabi. C'est la première apparition en tant que telle du personnage de Madame Slay, dont le rôle avait été amorcé au numéro précédent. Sur le plan éditorial, ce numéro clôt proprement le récit le plus ambitieux de la série avant le virage plus polémique qui suit.
Jungle Action #19
« Blood and Sacrifices » lance le second grand arc de la série : la Panthère Noire affronte directement le Ku Klux Klan sur le sol américain. C'est l'un des récits les plus audacieux jamais publiés par Marvel dans les années 1970 — l'histoire, conçue dès le début de la décennie, aurait selon plusieurs sources suscité des menaces à l'encontre des bureaux de Marvel avant sa publication, tant le sujet était sensible pour l'époque. Couverture signée Gil Kane, très identifiable avec son imagerie de capuches blanches, ce qui en fait un numéro à la fois historiquement important et visuellement immédiatement reconnaissable en bac.
Jungle Action #1
Ce numéro ne contient aucun contenu Black Panther — uniquement des reprints de récits jungle des années 1950 — mais reste demandé par les collectionneurs de type run-complet et par les spécialistes du numéro 1, indépendamment du contenu éditorial. C'est le point de départ chronologique de la série qui, cinq numéros plus tard, deviendra le vecteur de la création de Killmonger.
Jungle Action #24
La fin abrupte d'une série pourtant saluée par la critique : faute de ventes suffisantes et de problèmes de bouclage (le numéro 23 est même un simple reprint de Daredevil #69, avec une apparition de la Panthère Noire, pour combler le planning), Marvel arrête Jungle Action avec ce 24ᵉ numéro, laissant « Panther vs the Klan » inachevé. L'histoire ne sera reprise et conclue que trois ans plus tard, dans Black Panther #14-15 puis Marvel Premiere #51-53 (1979-1980), signés par un autre scénariste (Ed Hannigan) faute de retour de McGregor sur le projet. Marvel relance la Panthère Noire dans une série éponyme dès janvier 1977, écrite et dessinée par Jack Kirby, fraîchement revenu chez l'éditeur.
L'impact du MCU sur la cote de la série
Avant 2018, Jungle Action restait une série culte, reconnue par la critique de comics mais largement ignorée du marché spéculatif : peu de personnages en étaient sortis pour intégrer durablement l'univers Marvel au-delà des pages de la série elle-même, à l'exception notable de Killmonger. Le film Black Panther de Ryan Coogler change tout en 2018 : Michael B. Jordan y campe un Erik Killmonger largement réécrit par rapport à sa version comics d'origine, mais suffisamment fidèle dans son essence (rival wakandais exilé, revendicateur du trône, miroir sombre de T'Challa) pour que les lecteurs remontent naturellement jusqu'à sa toute première apparition papier. Le numéro 6 devient dès lors la pièce la plus demandée de toute la série, un statut qu'il n'a jamais perdu depuis.
Le retour surprise du personnage dans Black Panther: Wakanda Forever (2022) — une apparition non annoncée de Michael B. Jordan dans le Plan Ancestral, face à Shuri, gardée secrète jusqu'à la sortie du film — a relancé une deuxième vague d'intérêt collectionneur, cette fois portée aussi bien par les fans de longue date que par de nouveaux acheteurs découvrant l'existence de Killmonger en comics à cette occasion. Cette dynamique explique pourquoi le numéro 17, qui scelle la mort du personnage dans les pages Marvel, affiche une cote aussi marquée en très haut grade malgré un tirage kiosque à l'origine anonyme : la rareté objective (à peine neuf exemplaires connus en CGC 9.8) rencontre une demande culturelle bien réelle et durable.
Le second arc, « Panther vs the Klan », n'a en revanche jamais été adapté à l'écran — son sujet reste sans doute trop frontal pour un tournage grand public — ce qui maintient sa cote sur des bases davantage historiques et éditoriales que cinématographiques : les numéros 19 à 24 séduisent d'abord les collectionneurs intéressés par l'histoire sociale du comics américain plutôt que par la spéculation liée aux films.
Guide d'achat pour les collectionneurs de Jungle Action
- Cibler d'abord le numéro 6 si le budget est limité à une seule pièce : c'est la clé la plus identifiée du run, la plus demandée depuis 2018, et celle qui conservera le plus de liquidité à la revente.
- Vérifier systématiquement le prix de couverture pour distinguer les numéros 20 cents (jusqu'au #8) des 25 cents (à partir du #9) : une erreur de mention de prix dans une annonce peut trahir un scan de couverture recyclé d'un autre numéro.
- Se méfier des restaurations non déclarées sur les numéros 6 et 17 : leur cote élevée en haut grade a fait grimper mécaniquement le risque de retouches non signalées, en particulier sur la couverture souvent fragile de ces tirages kiosque bon marché.
- Considérer les numéros 7 à 16 comme un point d'entrée abordable dans « Panther's Rage » avant d'investir sur les clés majeures : ils racontent la même saga, avec la même équipe créative, pour un budget nettement moindre.
- Ne pas confondre la série Marvel 1972-1976 avec l'anthologie Atlas de 1954-1955 portant le même titre : les deux n'ont aucun lien créatif ni éditorial, seule la seconde intéresse les collectionneurs de Black Panther.
- Comparer plusieurs ventes récentes avant d'acheter : la faible population census de certains numéros (notamment #17 et #19) génère une forte volatilité de prix d'une vente à l'autre — un exemplaire isolé à prix élevé ne fait pas un marché.
- Utiliser l'application application-collection-comics/ pour suivre l'évolution de la cote de chaque numéro possédé au fil du temps plutôt que de se fier à un chiffre figé.
- Se former sur les écarts de grade avant d'acheter en CGC 9.6 ou 9.8 sur cette série : la différence de valeur entre 9.2 et 9.8 peut être considérable sur les tirages kiosque des années 1970, voir notre comparatif CGC grade 9 vs 9.8 pour comprendre ce qui justifie ces écarts.