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La collectionneuse de comics n'est pas un phénomène marginal : en France, les femmes représentent aujourd'hui près de 53 % des acheteurs de BD, mangas et comics selon l'étude GfK/Syndicat national de l'édition, et jusqu'à 42 % des lecteurs de comics numériques dans le monde. Cette présence s'appuie sur une histoire longue — de Tarpé Mills, créatrice de la super-héroïne Miss Fury dès 1941, à Kelly Sue DeConnick et sa Carol Corps en 2012 — et sur des séries clés (Ms. Marvel, Captain Marvel, Spider-Gwen, Harley Quinn) devenues des piliers de collection recherchés, indépendamment du genre de qui les achète.

Pendant des décennies, l'industrie du comic book américain s'est construite une image bien particulière : celle d'un loisir de garçons, vendu dans des kiosques à journaux puis dans des boutiques spécialisées fréquentées presque exclusivement par un public masculin. Cette image n'a jamais été totalement fausse, mais elle a toujours été partielle. Des femmes ont dessiné, écrit, édité et acheté des comics depuis les tout premiers numéros de l'âge d'or, souvent sans que leur contribution soit visible ou reconnue à sa juste valeur.

Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir si les femmes lisent et collectionnent des comics — les chiffres répondent d'eux-mêmes — mais de comprendre comment cette présence s'est construite, quelles séries et quels personnages ont concrètement fait bouger les lignes, et ce que cela change, ou non, pour la valeur et la recherche de certains numéros sur le marché de la collection. C'est ce que cet article se propose de documenter, faits et sources à l'appui, sans céder à l'anecdote ni au marketing.

On y trouvera un panorama historique des pionnières qui ont posé les bases dès les années 1940-1970, les données de marché les plus solides disponibles sur la répartition des lecteurs et lectrices, les séries qui ont structurellement élargi le public féminin du médium depuis les années 2010, et enfin des repères concrets pour qui souhaite construire ou affiner une collection autour de ces titres.

Une industrie qui s'est longtemps pensée au masculin — mais jamais entièrement

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Le récit dominant sur l'histoire du comic book américain place presque toujours les figures fondatrices du côté masculin : Jerry Siegel et Joe Shuster pour Superman, Bob Kane et Bill Finger pour Batman, Stan Lee et Jack Kirby pour l'univers Marvel. Ce récit n'est pas inventé, mais il occulte une réalité plus complexe. Dès 1941, une femme signant sous le nom de Tarpé Mills a créé, écrit et dessiné seule une super-héroïne à part entière — un cas rarissime à une époque où même les personnages féminins forts, comme Wonder Woman, étaient conçus par des hommes.

Cette invisibilisation tient en partie à des choix éditoriaux et à des dynamiques de marché : les comic shops nés dans les années 1970-1980 ont construit une culture de niche très masculine, renforcée par des standards esthétiques (pin-up, hypersexualisation des personnages féminins) qui ont pu éloigner une partie du lectorat féminin plutôt que l'attirer. Mais elle tient aussi à un simple manque de documentation historique, que des chercheuses comme Trina Robbins ont commencé à combler dès les années 1980 en retraçant systématiquement la contribution des femmes au médium.

Les pionnières qui ont façonné le comics avant même que le mot "collectionneuse" n'existe

Tarpé Mills et Miss Fury, la première super-héroïne écrite par une femme

Le 6 avril 1941, un strip dominical intitulé "The Black Fury" apparaît dans les journaux distribués par le Bell Syndicate. Il est signé Tarpé Mills — en réalité June Tarpé Mills, qui a choisi de ne publier que sous son prénom pour dissimuler son genre à une profession qui ne comptait alors quasiment aucune femme derrière la table à dessin. Renommé Miss Fury en novembre 1941, le strip devance ainsi la première apparition de Wonder Woman (décembre 1941, dans All Star Comics #8) de plus de six mois.

Miss Fury a tenu une décennie complète, jusqu'en décembre 1951, syndiqué dans une centaine de journaux à son apogée durant la Seconde Guerre mondiale. Les rééditions publiées par Timely Comics — l'ancêtre de Marvel — se sont écoulées, selon les sources disponibles, jusqu'à un million d'exemplaires par numéro en kiosque. C'est un chiffre de diffusion, pas une valeur de collection actuelle : les exemplaires d'époque en bon état sont aujourd'hui rares et recherchés par les spécialistes du Golden Age, précisément parce que Miss Fury reste la première grande super-héroïne intégralement conçue par une femme.

Marie Severin et Ramona Fradon, les artistes du Silver Age

Il faut attendre les années 1950-1960 pour voir apparaître, cette fois chez les deux grands éditeurs, des artistes femmes occupant des postes créatifs de premier plan. Marie Severin rejoint Marvel dès les années 1950 et travaille sur les couvertures et les pages intérieures de Namor, Hulk, The Amazing Spider-Man, Iron Man, Conan le Barbare, Kull le Conquérant, Hellcat et Daredevil — un CV qui couvre une bonne partie du catalogue Marvel de l'époque. Son travail lui vaudra un Eisner Award, la plus haute distinction de l'industrie.

Chez DC, Ramona Fradon co-crée deux personnages toujours actifs dans l'univers DC aujourd'hui : Metamorpho et Aqualad, le jeune coéquipier d'Aquaman. Récompensée par deux Eisner Awards au cours de sa carrière, elle est aujourd'hui considérée comme l'une des artistes qui ont ouvert la voie à une génération suivante de dessinatrices, dont plusieurs se sont ensuite engagées plus explicitement dans des causes féministes au sein du médium.

Trina Robbins, l'historienne et la militante

Figure charnière des années 1970, Trina Robbins a d'abord dessiné dans la presse underground avant de co-produire en 1970 It Ain't Me Babe, considéré comme le premier comic book entièrement conçu par des femmes — scénario, dessin, encrage, lettrage. Elle est également créditée du design du costume de Vampirella pour Warren Publishing. Mais c'est surtout son travail d'historienne qui a changé la manière dont l'industrie raconte sa propre histoire : ses ouvrages Women and the Comics (1985), A Century of Women Cartoonists (1993) et Pretty in Ink (2013) ont documenté, nom par nom, des décennies de contributions féminines jusque-là absentes des livres de référence sur le médium.

Ce que montrent réellement les chiffres sur les lectrices et collectionneuses

Les données chiffrées disponibles sur la répartition par genre du lectorat comics restent partielles et proviennent de méthodologies différentes, ce qui interdit toute comparaison stricte terme à terme. Mais recoupées, elles dessinent une tendance claire : une progression continue de la part des femmes depuis les années 1990.

En France, l'étude GfK menée en partenariat avec le Syndicat national de l'édition — portant sur un échantillon de 15 000 répondants de 10 ans et plus, avec des données collectées depuis 2013 — situait en 2017 la part des acheteuses de BD, comics et mangas à 53 %, contre 59 % pour l'ensemble du marché du livre et pour la littérature générale spécifiquement. Le segment BD/comics/mangas restait donc, à cette date, celui où la part masculine était la plus marquée parmi les grandes catégories éditoriales, tout en étant loin d'un marché "d'hommes uniquement" : l'acheteur type de ce segment avait par ailleurs un âge moyen de 33,6 ans, sensiblement plus jeune que la moyenne du marché du livre.

Aux États-Unis, une étude NPD BookScan présentée lors des sessions NYCC Insider Sessions en octobre 2017 avançait des chiffres plus contrastés : 63 % des comics et romans graphiques étaient alors achetés par des hommes contre 37 % par des femmes sur l'ensemble du marché, ce déséquilibre se creusant nettement dans les comic shops physiques (72 % d'hommes) et se resserrant sur les canaux de vente en ligne. Cet écart entre boutique spécialisée et achat en ligne est cohérent avec le constat, largement documenté par ailleurs, d'une culture de comic shop historiquement moins accueillante pour les nouvelles venues que les canaux numériques ou les librairies généralistes.

Sur le segment spécifique du comics numérique, plus récent et moins marqué par l'héritage du comic shop traditionnel, la répartition est nettement plus équilibrée : les études de marché les plus récentes évoquent une part de 42 % de lectrices contre 58 % de lecteurs, pour un total mondial estimé à environ 50 millions de lecteurs mensuels de comics numériques. Le format numérique, qui contourne à la fois la géographie du comic shop et une partie de ses codes sociaux, semble donc avoir joué un rôle d'accélérateur dans l'élargissement du lectorat féminin au cours des dix à quinze dernières années.

Pour la collectionneuse ou le collectionneur qui s'intéresse à la valeur de marché plutôt qu'à la seule lecture, ce déplacement démographique a une conséquence concrète : les séries et les runs qui ont historiquement mobilisé un lectorat féminin large et fidèle bénéficient d'une base de demande plus profonde et plus durable que certains titres portés par un seul pic d'actualité médiatique.

Les séries et personnages qui ont redessiné le marché depuis les années 2010

Wonder Woman : une origine plus collective qu'il n'y paraît

Wonder Woman elle-même illustre la complexité de cette histoire. Le personnage est officiellement créé par le psychologue William Moulton Marston, inventeur avec son épouse Elizabeth Holloway Marston d'un prototype précoce du détecteur de mensonges. Mais les sources historiques convergent sur un point : c'est Elizabeth Holloway Marston qui aurait suggéré à son mari que le nouveau super-héros qu'il envisageait de créer pour DC devrait être une femme. Le physique du personnage — cheveux noirs, silhouette longiligne — se serait par ailleurs inspiré d'Olive Byrne, partenaire de vie du couple, dont les lourds bracelets de métal auraient directement inspiré ceux que porte Wonder Woman pour dévier les balles. Le personnage fait sa première apparition dans All Star Comics #8, daté décembre 1941.

Captain Marvel et la Carol Corps : quand un lectorat se donne un nom

En 2012, la scénariste Kelly Sue DeConnick reprend le personnage de Carol Danvers et la fait passer du statut de Ms. Marvel à celui de Captain Marvel, avec un costume repensé — abandon de la combinaison échancrée façon maillot de bain au profit d'une tenue de pilote plus fonctionnelle — et une mise en avant de son passé militaire dans l'US Air Force. Le run de DeConnick suscite un phénomène de fan inhabituel pour l'époque : un lectorat très majoritairement féminin se surnomme lui-même la "Carol Corps", se tatoue le symbole du personnage, organise des rassemblements en convention et popularise le hashtag #carolcorps. Ce mouvement de fans est suffisamment reconnu par l'éditeur pour inspirer sa propre mini-série, Captain Marvel and the Carol Corps, publiée dans le cadre de l'événement Secret Wars. Le film Captain Marvel sorti en 2019, avec Brie Larson, devient ensuite le premier long-métrage de super-héroïne à dépasser le milliard de dollars de recettes mondiales, consolidant la place du personnage parmi les figures les plus reconnues de l'univers Marvel.

Kamala Khan : la première héroïne musulmane à porter son propre titre chez Marvel

En novembre 2013, Marvel annonce qu'une adolescente américano-pakistanaise de Jersey City, Kamala Khan, va reprendre le nom de Ms. Marvel à partir de février 2014. Le personnage naît d'une conversation entre les éditrices Sana Amanat et Stephen Wacker, développée ensuite par la scénariste G. Willow Wilson avec les dessinateurs Adrian Alphona et Jamie McKelvie. Kamala Khan devient à cette occasion le premier personnage musulman à porter en son nom propre une série mensuelle chez Marvel. La série connaîtra une reconnaissance critique et commerciale durable, avant d'être adaptée en série télévisée sur Disney+ en 2022, ce qui a fait du Ms. Marvel #1 de 2014 l'un des "key issues" les plus recherchés de la décennie 2010 auprès des collectionneurs, toutes catégories confondues.

Spider-Gwen : un personnage né d'un simple test de couverture devenu série à part entière

En septembre 2014, le scénariste Jason Latour et le dessinateur Robbi Rodriguez introduisent, dans Edge of Spider-Verse #2, une version alternative de Gwen Stacy mordue par l'araignée radioactive à la place de Peter Parker sur la Terre-65 : Spider-Woman, rapidement surnommée Spider-Gwen par les fans. L'accueil est tel que l'éditeur Nick Lowe annonce dès octobre 2014, lors du New York Comic Con, le lancement d'une série mensuelle dédiée, qui débutera en février 2015. Le personnage, porté par son design de costume distinctif (capuche blanche et rose au lieu du masque intégral traditionnel), devient rapidement l'un des costumes les plus portés en cosplay dans les conventions, un indicateur qualitatif souvent corrélé à la demande de collection sur les premières apparitions.

Harley Quinn : du dessin animé au comic book culte

Contrairement aux personnages précédents, Harley Quinn n'a pas été créée par une femme : elle est imaginée par Paul Dini et Bruce Timm pour la série Batman: The Animated Series en 1992, avant de faire sa toute première apparition en comic book dans Batman Adventures #12, daté septembre 1993, où elle partage la couverture avec le Joker dans un récit intitulé "The Last Laugh?". Mais le personnage a ensuite été porté, développé et largement adopté par des scénaristes et un lectorat très majoritairement féminins, au point de devenir l'un des personnages DC les plus cosplayés dans le monde. Le nombre d'exemplaires de Batman Adventures #12 certifiés par CGC avoisine aujourd'hui les 9 000, sans distinction fiable dans le recensement entre l'édition kiosque (newsstand), sensiblement plus rare, et l'édition destinée aux comic shops. Un exemplaire noté CGC 7.0 a par exemple été récemment proposé à la vente autour de 600 dollars, les notes plus élevées se négociant nettement au-dessus, la demande dépassant l'offre disponible en très haute note depuis le succès du film Suicide Squad en 2016.

L'impact des adaptations sur la cote

Le passage à l'écran reste, pour les personnages nés ou relancés avec un lectorat féminin fort, l'un des principaux déclencheurs de la demande de collection — un mécanisme qui n'a rien de spécifique au genre des personnages, mais qui s'observe avec une régularité frappante sur ces titres précis.

Le film Captain Marvel (2019) a placé Carol Danvers parmi les figures les plus reconnues du Marvel Cinematic Universe, avec plus d'un milliard de dollars de recettes mondiales et le statut de premier film de super-héroïne à franchir ce seuil. Les runs fondateurs du personnage, en particulier ceux liés à la relance de 2012 par Kelly Sue DeConnick qui a redéfini son identité visuelle et son passé militaire, restent des références recherchées par les collectionneurs qui suivent l'histoire éditoriale complète du personnage plutôt que la seule première apparition historique de Carol Danvers, bien antérieure.

La série Disney+ Ms. Marvel, diffusée à partir de 2022, a eu un effet comparable sur Ms. Marvel #1 (2014) : le numéro est désormais systématiquement présenté par les vendeurs spécialisés comme un "key issue" lié à une adaptation Disney+, aux côtés de sa valeur intrinsèque de première apparition de Kamala Khan dans son propre costume et sous son propre nom de super-héroïne.

Enfin, la série animée Harley Quinn, diffusée depuis novembre 2019 d'abord sur DC Universe puis sur HBO Max, s'est imposée comme l'un des programmes les plus populaires de la plateforme, avec 87 % de critiques positives recensées sur Rotten Tomatoes. Ce succès prolonge un mouvement déjà amorcé par le film Suicide Squad de 2016, qui avait initialement propulsé Batman Adventures #12 sur le devant de la scène de la collection, et continue d'alimenter une demande soutenue pour les premières apparitions et les runs marquants du personnage, y compris ceux qui n'ont pas de lien direct avec l'animation.

Guide d'achat pour construire une collection autour de ces séries

Que l'on soit soi-même la collectionneuse concernée ou que l'on cherche à constituer une collection cohérente autour de personnages et de créatrices ayant marqué cette histoire, quelques repères concrets permettent d'acheter avec méthode plutôt qu'à l'instinct :

Foire aux questions

Les deux sont vrais à des degrés différents. Des femmes ont créé et lu des comics dès les années 1940 — Tarpé Mills publie la super-héroïne Miss Fury en avril 1941, avant même Wonder Woman — mais la part du lectorat féminin a nettement progressé depuis les années 1990, avec une accélération portée par le format numérique et par des séries comme Captain Marvel ou Ms. Marvel dans les années 2010.
Miss Fury, créée par June Tarpé Mills sous le nom de Tarpé Mills, apparaît le 6 avril 1941 sous le titre "The Black Fury" avant d'être renommée Miss Fury en novembre 1941. Elle précède ainsi la première apparition de Wonder Woman, en décembre 1941, de plus de six mois, et reste la première super-héroïne intégralement écrite et dessinée par une femme.
Ms. Marvel #1 (février 2014) marque le lancement de la série de Kamala Khan, première héroïne musulmane à porter son propre titre mensuel chez Marvel, créée par les éditrices Sana Amanat et Stephen Wacker avec la scénariste G. Willow Wilson et les dessinateurs Adrian Alphona et Jamie McKelvie. La série télévisée Disney+ lancée en 2022 a renforcé son statut de "key issue" pour les collectionneurs.
Non : Harley Quinn est créée par Paul Dini et Bruce Timm pour la série Batman: The Animated Series en 1992, avant sa première apparition en comic book dans Batman Adventures #12 (septembre 1993). Le personnage a en revanche été porté par la suite par de nombreuses créatrices et adopté par un lectorat très majoritairement féminin en cosplay et en convention.
La Carol Corps est le nom que se sont donné les fans, très majoritairement des femmes, du run Captain Marvel lancé en 2012 par la scénariste Kelly Sue DeConnick. Ce mouvement de fans, marqué par le hashtag #carolcorps et des rassemblements en convention, a été suffisamment reconnu par Marvel pour inspirer sa propre mini-série, Captain Marvel and the Carol Corps.