Une part importante de la distribution de Cerebus est composée de parodies assumées de figures extérieures à la bande dessinée. Un dirigeant politique calqué sur un comédien célèbre du cinéma américain, un barbare qui parle comme un personnage de dessin animé, un justicier qui change d'identité à chaque phase du récit pour singer le super-héros à la mode. Ces personnages ne sont pas des clins d'œil décoratifs : ils structurent le récit, et comprendre leur fonction change complètement la lecture.
C'est l'aspect le plus déroutant pour un lecteur contemporain, parce que plusieurs de ces références ont nettement vieilli, qu'elles appartiennent à une culture populaire qui ne circule plus, et que rien dans le livre ne prend la peine de les expliquer.
Cet article décrit ces personnages, montre à quoi ils servent, explique ce qu'on perd si on ne les identifie pas, et pourquoi la parodie n'a pas empêché l'œuvre d'être prise au sérieux.
Trois figures, trois fonctions
Le dirigeant politique
Calqué sur un comédien américain célèbre pour son débit rapide et ses raisonnements circulaires, il gouverne une cité entière par l'absurde.
Sa fonction n'est pas comique : c'est de montrer qu'un pouvoir peut fonctionner sans qu'aucune décision n'y soit rationnelle.
Le barbare albinos
Un guerrier de fantasy héroïque affublé d'une élocution de personnage de dessin animé. Le décalage entre son allure tragique et sa manière de parler est permanent.
Il sert de contrepoint : sa présence rappelle en permanence le genre dont l'œuvre s'est extraite.
Le justicier changeant
Un personnage qui adopte à chaque période une nouvelle identité de super-héros, singeant celle qui domine alors le marché.
C'est le commentaire le plus direct de l'œuvre sur l'industrie qui l'entoure — et il est renouvelé pendant vingt ans.
Ce qu'ils ont en commun
Aucun ne se sait parodique. Ils agissent avec le plus grand sérieux dans un monde qui les prend au sérieux, ce qui interdit au récit de se moquer d'eux depuis l'extérieur.
Pourquoi la parodie ne détruit pas le récit
C'est la question centrale, car un récit peuplé de pastiches devrait s'effondrer sous le poids de ses clins d'œil. Trois choix l'en empêchent.
Les personnages sont traités sérieusement par le monde. Personne, dans le récit, ne remarque qu'un dirigeant parle comme un comédien de cinéma. Il est simplement l'autorité en place, avec les conséquences que cela implique. Le pastiche est dans la forme, jamais dans la situation.
Ils ont des conséquences réelles. Le dirigeant absurde ruine des gens, condamne des projets, brise des carrières. Un personnage parodique dont les décisions détruisent des vies cesse assez vite d'être drôle.
Ils évoluent. Ces figures ne sont pas des gags répétés : elles vieillissent, changent de position, perdent du pouvoir. Sur vingt-six ans, un pastiche qui se transforme devient un personnage.
C'est ce dernier point qui distingue le plus cette œuvre. La parodie y est un point de départ, pas une identité — et plusieurs de ces personnages finissent par produire des scènes qu'on ne peut plus lire comme comiques du tout.
Ce qu'on perd sans les références
Il faut être honnête : un lecteur qui ne reconnaît aucune des sources perd quelque chose. La question est de savoir quoi, exactement.
Il perd une couche de plaisir immédiat — celui de repérer un emprunt et d'en mesurer la justesse. C'est réel mais superficiel, et cela ne concerne que les premières apparitions.
Il ne perd, en revanche, aucun élément de compréhension. Les fonctions décrites plus haut opèrent indépendamment de la reconnaissance : un dirigeant qui raisonne en cercles est absurde qu'on identifie ou non sa source, et son pouvoir sur la cité s'exerce de la même manière.
Il perd enfin la datation. Ces références situaient l'œuvre dans son époque, pour un lectorat qui partageait ces repères. Un lecteur d'aujourd'hui lit donc un texte légèrement plus abstrait — ce qui, paradoxalement, l'a peut-être aidé à vieillir.
Le conseil pratique. Ne cherchez pas les références avant de lire. Un lecteur qui interrompt sa lecture pour identifier chaque emprunt transforme un récit en exercice, et le rythme des dialogues — qui est ce qui fait fonctionner ces personnages — n'y survit pas.
Si une figure vous intrigue, notez-la et vérifiez après. La reconnaissance rétrospective donne le même plaisir sans casser la lecture.
Le justicier changeant, cas particulier
Ce personnage mérite un traitement séparé, car il fait quelque chose qu'aucun autre ne fait dans l'œuvre.
À chaque grande période, il abandonne son identité pour en adopter une nouvelle, calquée sur le super-héros qui domine alors les ventes. Il ne s'agit donc pas d'une parodie fixe mais d'un dispositif de commentaire continu, mis à jour pendant deux décennies.
L'effet est double. À l'époque, chaque nouvelle identité constituait une prise de position immédiate sur ce que faisait l'industrie. Aujourd'hui, la succession de ces identités forme une chronique — on lit, à travers ce seul personnage, l'histoire des modes du médium sur vingt ans.
C'est probablement l'élément de l'œuvre qui a le mieux vieilli, et pour une raison contre-intuitive : ce qui était de l'actualité est devenu un document. Les références qui étaient les plus datées sont celles qui ont acquis le plus de valeur avec le temps.
Un lecteur d'aujourd'hui ne rit pas des mêmes choses qu'un lecteur de l'époque devant ce personnage. Il voit autre chose, et ce n'est pas moins intéressant.
Les difficultés que cela pose
Des références datées
Plusieurs sources appartiennent à une culture populaire des années 1970 et 1980 qui ne circule plus. Rien dans le livre ne les explique.
Des voix difficiles à rendre
Le comique de ces personnages repose sur des tics de langage. En traduction, ces tics perdent leur ancrage et paraissent arbitraires.
Une place envahissante par moments
Certaines séquences leur accordent beaucoup d'espace pour un rendement comique faible. C'est le défaut le plus fréquemment signalé.
Un mélange de registres
Croiser un pastiche et un personnage écrit sérieusement dans la même scène demande un ajustement que tous les lecteurs ne font pas.
Le personnage principal est lui-même un emprunt
Un point passe souvent inaperçu et éclaire tout le dispositif : le protagoniste est, lui aussi, une parodie à l'origine.
Un animal anthropomorphe armé d'une épée dans un monde de fantasy héroïque : la formule vise directement un genre qui dominait la bande dessinée indépendante à la fin des années 1970. Le personnage ne commence donc pas comme une création originale mais comme une plaisanterie de plus.
Ce qui distingue son parcours de celui des autres, c'est qu'il survit à sa fonction parodique. Au bout de quelques dizaines de numéros, on cesse de le lire comme une blague sur un genre pour le lire comme quelqu'un — mesquin, calculateur, capable d'une cruauté qui n'a plus rien de comique.
Cette transformation est probablement la réussite la plus difficile de l'œuvre. Faire d'un gag un personnage suppose de renoncer progressivement à ce qui faisait rire, sans que le lecteur s'aperçoive du basculement ni se sente floué.
Elle explique aussi pourquoi les autres parodies peuvent tenir dans le même récit. Aucune n'est traitée comme inférieure au protagoniste, puisqu'il partage exactement leur statut d'origine. Le monde est peuplé de pastiches qui se prennent au sérieux, et personne n'y occupe une position de surplomb.
Ce que ce dispositif dit du médium
Une observation plus large mérite d'être posée, car elle explique pourquoi cette pratique était possible ici et l'est moins ailleurs.
Emprunter aussi ouvertement à des figures existantes suppose une position particulière : celle d'un auteur qui ne dépend d'aucune structure éditoriale et ne risque donc pas qu'un service juridique lui demande de retirer un personnage.
Une publication d'éditeur classique aurait sans doute écarté plusieurs de ces créations, non par manque d'humour mais par prudence. La parodie est un exercice qui coûte cher quand on a quelque chose à perdre.
C'est donc encore une conséquence du modèle d'indépendance — au même titre que la durée, la liberté de changer de registre, ou l'absence de contradiction dans les dernières années. Le même dispositif produit les singularités et les excès.
Pour un lecteur, cela suggère une manière d'aborder les œuvres autoproduites : leurs traits les plus inhabituels découlent presque toujours de ce que personne n'était là pour les empêcher.
Comment ces personnages ont vieilli
Inégalement, et le tri vaut la peine d'être fait avant de commencer.
Le dirigeant politique a très bien vieilli. Sa source importe peu : un pouvoir qui fonctionne par raisonnements circulaires et décisions arbitraires reste immédiatement lisible, et probablement davantage aujourd'hui qu'à l'époque.
Le barbare a moyennement vieilli. Le décalage entre son allure et son élocution fonctionne toujours, mais les deux sources sont moins familières, ce qui rend le procédé plus abstrait — drôle sans qu'on sache précisément pourquoi.
Le justicier a bien vieilli autrement. Comme dit plus haut, il est passé du commentaire d'actualité au document historique, ce qui lui a fait gagner en intérêt ce qu'il a perdu en immédiateté.
Cette inégalité est normale sur une œuvre qui a couru vingt-six ans. Elle signifie simplement qu'un lecteur d'aujourd'hui ne rira pas aux mêmes endroits que le lectorat d'origine, sans que le livre en soit diminué.
Ce qu'il faut noter en lisant
Deux notes, propres à un récit qui fonctionne par références.
Les personnages dont vous n'avez pas identifié la source. Notez-les au fil de la lecture plutôt que d'interrompre celle-ci pour chercher. C'est la seule façon de concilier le plaisir du rythme et celui de la reconnaissance.
Le moment où un pastiche cesse de vous faire rire. C'est l'indicateur le plus intéressant de cette œuvre : plusieurs de ces personnages basculent, à un point précis du récit, d'un registre comique à quelque chose de nettement plus dur. Repérer ce basculement en dit long sur la construction de l'ensemble.
Ces deux notes répondent à une question que peu de récits posent : à quel moment ai-je cessé de lire une parodie pour lire un personnage ?
Questions fréquentes
Non, aucune compréhension ne dépend de leur identification. On perd une couche de plaisir immédiat — celui de repérer un emprunt — mais les fonctions narratives opèrent indépendamment : un dirigeant qui raisonne en cercles est absurde qu'on identifie ou non sa source.
Parce que ces personnages sont traités sérieusement par le monde qui les entoure, que leurs décisions ont des conséquences réelles — un pastiche dont les choix ruinent des vies cesse vite d'être drôle — et surtout parce qu'ils évoluent sur vingt-six ans. La parodie y est un point de départ, pas une identité.
Mieux vaut ne pas le faire. Interrompre sa lecture pour identifier chaque emprunt transforme un récit en exercice, et le rythme des dialogues — qui est précisément ce qui fait fonctionner ces personnages — n'y survit pas. Notez ce qui vous intrigue et vérifiez après coup.
Davantage qu'à l'époque, d'une certaine manière. Chaque nouvelle identité constituait alors une prise de position sur l'actualité du médium ; leur succession forme aujourd'hui une chronique des modes sur vingt ans. Ce qui était de l'actualité est devenu un document.
Probablement pas tous, et pas par manque d'humour : emprunter ouvertement à des figures existantes expose juridiquement, et la parodie coûte cher quand on a quelque chose à perdre. C'est une conséquence de plus du modèle d'indépendance — le même dispositif qui produit les singularités de cette œuvre produit aussi ses excès.
À quel moment un pastiche devient un personnage
Noter ce basculement en dit plus sur la construction de l'œuvre que n'importe quel résumé.